Discussion sur Pluralisme linguistique et ethnique suite

 

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Pluralisme linguistique et ethnique suite

1.2. LE PLURALISME ETHNIQUE

Dans l’usage scientifique courant, l’ethnie, selon le Dictionnaire de l’ethnologie « désigne un ensemble linguistique, culturel et territorial d’une certaine taille, le terme de tribu, étant généralement réservé à des groupes de faible dimension[1]. » Un peu plus loin, notre auteur ajoute « dérivée du grec ethnos, néo-latinisée et anglicisée, le terme ethnie reste longtemps d’usage exclusivement ecclésiastique. Elle dénote, par opposition aux chrétiens, les peuples païens ou « gentils », qu’en langage séculier on appellera d’abord nations ou peuples, puis, à partir du XIXè siècle, races et tribus, alors même que la science en charge de leur description s’appelle depuis la fin du XVIIè siècle ethnologie ou ethnographie[2]. » Assimi Kouanda, en parlant des Yarse du Burkina Faso, trouve des ressemblances entre cette ethnie et des ethnies de l’URSS et il atteste que « l’ethnie peut être définie comme un ensemble stable d’êtres humains, constitué historiquement sur un territoire déterminée, possédant des particularités linguistiques, culturelles et psychiques communes et relativement stables, ainsi que la conscience de leur unité et de leur différence des autres formations semblables (conscience de soi), fixée dans l’autoappellation (ethnonyme)[3]. »

Ce qui est remarquable dans toutes ces définitions, c’est la référence chaque à la langue. Tout se passe comme si le critère déterminant de l’ethnie est la communauté linguistique. Cela est vrai pour la France mais « dans les pays slaves et dans l’Europe du Nord, les dérivés d’ethnos mettent l’accent sur le sentiment d’appartenance à une collectivité[4]. »  Tout ceci fait que la classification des ethnies est plus complexe que celle des langues en Afrique. Nous nous contenterons seulement d’en citer quelques unes de façon arbitraire commençant par les lettres A et B.

Nous soulignons le travail remarquable de M. Hariis Fôte Memel sur les adioukrou « l’ethnie et son histoire » où il note que quatre structures constituent les supports de la conscience de soi de cette ethnie en région lagunaire du Sud de la Côte d’Ivoire : les discours (odada) les odes (selou), le tambour (brem), le système des classes d’âges (odadou)[5] »

Une autres ethnie africaine que nous citons est l’ethnie afar. Les afar, qui « sont installés au nord de la ligne de chemin de fer Djibouti-Adis-Abeba, les Dnakil ou Afar constituent à peu près la moitié de la poulation du territoire français des Afars et des Issas. Mais la majorité d’entre eux sont installés en Ethiopie[6].» Quant à l’ethnie ashanti, d’après les sources démographiques de 1960, les Ashante sont plus de 1100000, vivant dans les régions centrales de la république du Ghana[7]. Ils ont élaboré une civilisation raffinée, dont témoigne un art riche. Nous pouvons citer également les Bakota qui constitue « une population bantoue, du groupe nord-ouest, une population forestière du Gabon, comme les Fang, leurs voisins, avec lesquels ils partagent de nombreux traits[8]. » Ils ont une économie qui allie l’agriculture, la chasse et la pêche. Leur sculpture, notamment de case sculptés, est réputée. Nous citerons encore pêle-mêle, les Bambara, les Bamiléké, les Bantous. Les Bambaras sont « estimés en 1971 à 1 million de personnes, vivent au Mali en symbiose avec d’autres peuples du Soudan occidental[9]. » Leur sculpture est rituelle et leur univers n’a de sens que pour l’homme. Quant aux Bamiléké dont le nombre « avait été estimé à 1 500000 environ en 1971, sont groupés en chefferies traditionnellement indépendantes les unes des autres[10]. » Leur art exprime le dynamisme, l’amour de la vie de ce peuple. Pour finir les Bantous sont « 60 millions d’Africains qui parlent des langues appartenant à la famille qui porte ce nom[11]. »

2. BILAN ET PERSPECTIVE

Un premier bilan que nous pouvons faire de cette multiplicité linguistique et ethnique c’est d’abord sa diversité. La diversité de l’Afrique est une diversité anthropologique, une diversité historique et une diversité constante malgré les métamorphoses sociales. D’une certaine façon, mais sans critique, elle est déjà attestée dans les idéologies des peuples.

Les langues révèlent en effet une conscience globale et dynamique de cette diversité en des termes géographiques, anthropologiques et historiques. Cette conscience présente comme première marque l’étroitesse et, à la limite, la confusion. Au nombre d’ethnonymes qu’elle reconnaît, à la toponymie des sociétés qui l’environnent et qu’elle replace dans la grande division nord-sud, chaque société n’a qu’une vue partielle du grand ensemble qui nous est aujourd’hui donné. A l’horizon de chaque espace ainsi reconnu, les ethnies se confondent.

En même temps que sommairement descriptive, cette conscience de la diversité est normative, établissant entre les ethnies une hiérarchie estimée irréductible. Cette hiérarchie reste d’abord fondée sur la hiérarchie des activités et des fonctions sociales. Cette diversité masque toutefois une unité anthropologique et historique profonde que les sciences de l’homme imposent de plus en plus à l’esprit.

La perspective heureuse que nous envisageons est l’unité africaine, bâtie, non pas seulement sur les intégrations économiques, mais sur une « reconnaissance réciproque des différences reposant sur l’unité fondamentale qui ressort du droit naturel[12]. »

Le second bilan que nous pouvons faire de cette pluri-ethnicité est très négatif : l’Etat africain multi-ethnique aux dires de M. Sam G. Amoo, « est fondamentalement conflictuel[13]. » Et l’auteur de poursuivre que c’est l’ethnicité qui est la cause cruciale des conflits en Afrique. Ainsi la fragilité des Etats-nations en Afrique, l’inconsistance de la cohésion nationale provoquent un peu partout en Afrique subsaharienne des mouvements centrifuges. Et M. Anignikin de conclure : « Il s’agit des crises identitaires dont l’intensité et l’évolution dépendent de l’ampleur des motivations, des frustrations et/ou des manipulations qui les déclenchent[14]. » Toutefois Amoo reconnaît plus loin que « l’ethnicité est structurellement primordiale, (qu’elle) possède une valeur absolue intrinsèque, (qu’elle) comporte et exige un degré de loyauté qui transcende celui accordé à tout autre groupe ou à l’Etat[15]. » Et il soutient que « l’on est lié aux parents, aux voisins, aux coreligionnaires par suite non seulement de l’affection personnelle, de la nécessité pratique, de l’intérêt commun ou des obligations contractées mais, aussi en grande partie, en raison d’une signification absolue inexplicable attribuée au lien lui-même[16]. » Ainsi il apparaît clairement que « les liens ethniques peuvent l’emporter sur la loyauté envers l’Etat car, si au niveau local dans la plupart des Etats africains, il y a encore un sentiment profond d’appartenance à une communauté reposant sur la parenté et alimenté par celle-ci, il n’y a pas d’équivalent à ces modèles au niveau de l’Etat[17]. » Mais alors, quelle perspective envisager devant ce phénomène?

Si l’ethnicité dans la politique africaine est une réalité africaine imposée par l’histoire, les conflits résultant de cet élément sont imputables à deux facteurs : en premier lieu, les besoins humains universels de base d’identité, de sécurité, de reconnaissance et de participation du groupe et le sentiment d’un niveau opérant d’autonomie, et en deuxième lieu, l’absence de politiques et institutions appropriées s’inscrivant dans des systèmes politiques et économiques qui permettraient de répondre à ces besoins. La perspective que nous voyons c’est l’élaboration de « mesures structurelles (comprenant) des accords et processus politiques, des arrangements institutionnels qui encouragent les compromis, la délégation de pouvoirs et territoriale, et des innovations électorales qui accroissent la confiance dans le système politique[18]. » D’autres mesures structurelles et d’autres arrangements peuvent s’ajouter comme : « (la) décentralisation et (la) délégation de l’autorité et des responsabilités gouvernementales; (les) processus d’intégration en douceur, réalisés par le biais des politiques et (des conditions favorables, en mettant l’accent dur la coercition; et (les) arrangements électoraux novateurs qui évitent la tyrannie de la majorité[19]. »

CONCLUSION

Que conclure? Si à chaque explosion de la violence en Afrique, on a tout de suite vu les antagonismes ethniques, nous pensons avec Cahen Michel que « l’identité ethnique submerge toute autre identité lorsqu’elle apparaît comme la meilleure interprétation possible d’une situation d’inégalité ou de marginalisation. Elle prend la forme de la première révolte, légitime, pour nombre de laissés pour compte quand le pouvoir lui-même est accaparé par une clique régionalo-clanique. D’autant plus que la notion de citoyenneté est bien trop récente pour s’imposer, alors qu’elle renvoie à la notion de conscience nationale[20]. » Le fait ethnique demeure un point de passage obligé de toute entreprise politique africaine. Mais il peut être manipulé en tant qu’instrument d’action politique. Je finis ici en répétant le point par lequel Jacques Roger Booh Booh a terminé : « Revenons à nous-mêmes, confrontons-nous à nous mêmes dans un dialogue intérieur, sans concession. C’est avec nous que nous ferons notre avenir[21]. »

BIBLIOGRAPHIE

AMOO(Sam G.).- Le défi de l’ethnicité et des conflits en Afrique : nécessité d’un nouveau modèle, Rapport PNUD janvier 1997

ANIGNIKIN(Sylvain C.).- Rapport de synthèse dans Identités ethniques et intégration nationale. Jalons pour une éthique de l’intégration (Cotonou, Flamboyan, 1997)

 AUROUX(Sylvain, « langue) dans Dictionnaire des Notions philosophiques, (Paris, PUF, 1981)

CAHEN(Michel).- Ethnicité politique. Pour une lecture réaliste de l’identité. (Paris, l’Harmattan 1994)

CHRETIEN(Jean-Pierre) et PRUNIER (Gérard) (Sous la direction de) .- Les ethnies ont une histoire (Paris, Karthala, 2003).

EBOUSSI(Boulaga) Fabien et OLINGA (Alain Didier).- Le Génocide Rwandais. Les interrogations des intellectuels africains (Yaoundé, Clé, 2006)

GOUDJO.- Le droit naturel thomiste dans Identités ethniques et intégration nationale. Jalons pour une éthique de l’intégration (Cotonou, Flamboyan, 1997)

HOUIS(Maurice) et BONVINI (Emilio).- « Afrique Noire – Langues », dans Encyclopedie Universalis, Corpus.  1( France, S.A. 1984)

MEMEL(Fôtê Harris).- L’ethnie et son histoire. A propos de l’hsitoire culturelle des Odjoukrou dans KASA BYA KASA, Institut d’Ethnosociologie Université d’Abidjan  n° 11 Avril 1977, p. 46

 TAYLOR(A.C.).- « ethnie » Sous la direction de BONTE (Pierre)- IZARD(Michel).- Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie (Paris, PUF, 1991).


[1] Dictionnaire de l’ethnologie, p. 242.

[2] Dictionnaire de l’ethnologie, p. 242

[3] Processus ethniques en URSS, éditions du Progrès, Moscou, 1983, p. 10 dans CHRETIEN (Jean-Pierre) et PRUNIER (Gérard).- Les ethnies ont une histoire (Paris, Karthala, 2003), p. 132.

[4] Dictionnaire de l’ethnologie, p. 242

 

[5] MEMEL(Fôtê Harris).- L’ethnie et son histoire. A propos de l’hsitoire culturelle des Odjoukrou dans KASA BYA KASA, Institut d’Ethnosociologie Université d’Abidjan  n° 11 Avril 1977, p. 46

 

[6] Encyclopedia Universalis. Thesaurus. Index * , p. 45

[7] Encyclopedia Universalis 2, p. 841

[8] Encyclopedia Universalis. Thesaurus. Index * , p. 266

 

[9] Encyclopedia Universalis 3, p. 252

 

[10] Encyclopedia Universalis 3, p. 253

 

 

[11] Encyclopedia Universalis 3, p. 277

 

 

[12] GOUDJO.- Le droit naturel thomiste dans Identités ethniques et intégration nationale. Jalons pour une éthique de l’intégration (Cotonou, Flamboyan, 1997), p. 148

 

[13] AMOO(Sam G.).- Le défi de l’ethnicité et des conflits en Afrique : nécessité d’un nouveau modèle, Rapport PNUD janvier 1997, p. 3

[14] ANIGNIKIN(Sylvain C.).- Rapport de synthèse dans Identités ethniques et intégration nationale. Jalons pour une éthique de l’intégration (Cotonou, Flamboyan, 1997), p. 37

[15] AMOO(Sam G.).- Le défi de l’ethnicité et des conflits en Afrique : nécessité d’un nouveau modèle, Rapport PNUD janvier 1997, p. 16

 

[16] AMOO(Sam G.).- Le défi de l’ethnicité et des conflits en Afrique : nécessité d’un nouveau modèle, Rapport PNUD janvier 1997, p. 16

 

[17] AMOO(Sam G.).- Le défi de l’ethnicité et des conflits en Afrique : nécessité d’un nouveau modèle, Rapport PNUD janvier 1997, p. 17

 

[18] AMOO(Sam G.).- Le défi de l’ethnicité et des conflits en Afrique : nécessité d’un nouveau modèle, Rapport PNUD janvier 1997, p. 22

 

[19] AMOO(Sam G.).- Le défi de l’ethnicité et des conflits en Afrique : nécessité d’un nouveau modèle, Rapport PNUD janvier 1997, p. 22

 

 

[20] CAHEN(Michel).- Ethnicité politique. Pour une lecture réaliste de l’identité. (Paris, l’Harmattan 1994), p. 58.

[21] EBOUSSI(Boulaga) Fabien et OLINGA (Alain Didier).- Le Génocide Rwandais. Les interrogations des intellectuels africains (Yaoundé, Clé, 2006), p. 130.

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