Philosophie africaine comme science rigoureuse

1.    LA CONCEPTION HUSSERLIENNE DE LA PHILOSOPHIE

Edmund Husserl est tout simplement le plus grand philosophe apparu depuis les Grecs. Son projet est celui de rendre la philosophie possible. Voilà pourquoi, est appelée grecque, pour notre auteur, l’humanité qui est capable de la possibilité de la philosophie. Selon lui,  « dès son tout premier début,  la philosophie a toujours eu l’ambition d’être une science rigoureuse, et même d’être la science qui satisfait aux exigences théoriques les plus élevées et permet, dans une perspective éthico-religieuse, qu’on puisse mener une vie obéissant aux normes pures de la raison[1]. » Il est vrai, reconnaît Husserl que « l’éthos dominant de la philosophie moderne consiste précisément en une volonté de se constituer en science rigoureuse, grâce à des recherches toujours plus approfondies sur la méthode, en se développant sur le terrain de la réflexion critique au lieu de s’en remettre spontanément à la dynamique des intérêts philosophiques[2]. »

En bon logicien, Husserl reconnaît, tout de même, la spécificité des problèmes philosophiques qu’on n’a pas été en mesure de déterminer objectivement[3]. La chance de la philosophie qui devait s’affermir dans ses recherches, est certainement qu’il n’ait pas d’abord été philosophe, mais mathématicien. Quand Husserl regarde la philosophie « comme la science la plus élevée et la plus rigoureuse de toutes à en juger par sa propre visée historique[4] », il pense qu’elle « représente l’aspiration constante de l’humanité à la connaissance pure et absolue (et à ce qui en est tout à fait indissociable: à une volonté comme à des valeurs pures et absolues).[5] » Mais cette philosophie est impuissante à se constituer en science effective. En effet, selon notre auteur, cette philosophie qui a  pour vocation didactique exemplaire de contribuer à l’édification éternelle de l’humanité morale, se montre incapable du moindre enseignement qui ait valeur objective. A la manière de Kant, Husserl reconnaît qu’à ce stade, qu’on ne peut enseigner la philosophie, «  parce qu’on n’a pas affaire, en l’occurrence, à des intuitions qui fussent saisies et fondées de manière objective[6] »,  autrement dit, « on n’y rencontre pas encore de problèmes, de méthodes et de théories qui fussent rigoureusement délimités et dont le sens fût parfaitement clair[7]. » La philosophie serait-elle alors une science inachevée ?

Husserl ne le pense pas, car précise-t-il, «  je dis tout simplement qu’elle n’est pas encore une science, qu’elle n’a pas encore commencé d’en être une; et j’adopte pour critère d’un tel jugement une part quelconque, aussi modeste soit-elle, d’un contenu d’enseignement théorique objectivement fondé[8]. » La philosophie, pour lui ne dispose pas de doctrine inachevé et lacunaire par endroits seulement. Elle ne dispose tout simplement d’aucun système. Tout comme Kant l’affirmait avant lui, la philosophie est un véritable champ de bataille où tout en elle est sujet de controverse, la moindre prise de position est affaire de conviction personnelle, d’interprétation d’école, de point de vue[9]. Selon ses vues, Il n’y a, non plus rien qui pour l’instant puisse être considéré comme le fondement d’une science philosophique et de possibilité de philosophie, de fragment de doctrine philosophique rigoureuse. Or, Husserl veut ouvrir la voie au système philosophique du futur.

En soulignant  sans détour le caractère non scientifique de toute philosophie, Husserl pose, en effet, la question de savoir si elle entend maintenir encore l’ambition de devenir science rigoureuse, si elle est à mesure de cette volonté et si cette volonté lui est nécessaire[10]. Cette philosophie du futur qu’il appelle de tous ses vœux est un guide éclairant un obscur travail de recherche. Comme toute bonne construction, cette œuvre husserlienne composée d’ « un corps de doctrines philosophiques qui, préparé par l’énorme travail de plusieurs générations[11] » doit débuter, « effectivement, en s’appuyant sur un fondement inaccessible au doute, et qui, comme tout bâtiment solide, (et s’élever) suivant les directives d’un plan assujettissant, pierre après pierre, chaque élément ainsi consolidé à la forteresse[12]. » Ainsi se comporte tout bon architecte. Si en bon géomètre, tout  philosophe est comme un architecte, son ambition est d’être un scientifique. Or, Husserl constate qu’à présent cette ambition est ruinée par sa démarche prétendument scientifique.

En prenant comme exemple la philosophie hégélienne, Husserl constate qu’elle n’a pas acquis la scientificité philosophique car il lui manque « la critique de la raison qui est la première condition d’une scientificité philosophique[13]. » L’hégélianisme a été, pour notre auteur, un affaiblissement et une corruption de la dynamique visant à constituer une science philosophique rigoureuse[14]. Aussi, le revirement de la métaphysique hégélienne de l’histoire en un historicisme sceptique joue désormais un rôle essentiel dans l’apparition de cette forme nouvelle qu’est la philosophie comme « vision du monde[15]. » La philosophie comme vision du monde semble actuellement très vite se répandre et ne cherche d’ailleurs nullement à faire profession de scepticisme dans les polémiques qui l’opposent avant tout au naturalisme, et le cas échéant, à l’historicisme[16]. Tel est le constat de Husserl. Ce bilan se structure en trois phases :

En premier lieu, c’est à la philosophie comme vision du monde que s’applique le reproche d’affaiblir l’aspiration de la philosophie à la scientificité[17].  Mais Husserl pense que « les intérêts supérieurs de la culture tendent à l’élaboration d’une philosophie rigoureusement scientifique[18]. »  Car une philosophie rigoureuse exige que le philosophe revienne aux choses elles-mêmes, à l’expérience, à l’intuition. Elles seulement « sont en mesure de donner un sens et une légitimité rationnelle à nos discours.[19] »

Dans un second moment, Husserl  va, après cet exposé sur la philosophie comme science rigoureuse, entreprendre la critique de la philosophie comme vision du monde. Cette philosophie peut s’entreprendre comme «  l’étude intuitive de l’art, de la religion, des mœurs, etc.[20]  ». Elle revêt alors des «  formes scientifiques et prétend, comme la science, à une valeur objective[21]. » Cette vision du monde est habituellement désignée du nom de métaphysique ou de philosophie. Il s’agit alors, face à ces philosophes visionnaires du monde, « d’entreprendre le travail considérable  qui consiste d’abord à en analyser la structure morphologique, la typique, comme les contextes qui déterminent son évolution, puis à rendre intelligible, dans une perspective historienne, et grâce à la plus intime pénétration de leur nature, quels sont les mobiles de l’esprit qui la commandent[22]. »

Dans un troisième moment, Husserl va s’en prendre au scepticisme, cette autre philosophie qui est aussi apparentée à la vision du monde.  Cette philosophie trouve sans cesse  de quoi s’alimenter. Ce système est la preuve palpable de la «  situation d’anarchie où se trouvent les systèmes philosophiques[23]. » En comparant ces deux modes de philosophies, vision du monde et philosophie en tant que vision du monde, Husserl pense que ce sont des « formations culturelles qui apparaissent et disparaissent au cours de l’évolution de l’humanité, et leur contenu culturel est toujours tel contenu déterminé et défini en fonctions des rapports historiques donnés[24]. »

Ainsi chez Husserl, la philosophie comme vision du monde est fille du scepticisme historiciste[25]. Ce dernier, d’habitude, « ne s’attaque pas aux sciences positives auxquelles il accorde- en toute inconséquence, à la manière du scepticisme en général – une validité effective[26]. » Husserl en tire la déduction selon laquelle cette philosophie comme vision du monde « présuppose l’ensemble des sciences particulières à titre de chambres fortes de la vérité objective, et, dans la mesure où elle considère que sa finalité est de satisfaire, autant que faire se peut, notre besoin d’un savoir qui permette de tirer des conclusions, d’unifier, de tout saisir et de tout comprendre, cette philosophie considère que toutes les sciences particulières constituent son fondement[27]. »Et Husserl de poursuivre en disant que c’est cela  qui l’autorise à se qualifier elle-même de scientifique, de philosophie s’élaborant à partir de sciences établies[28].  Mais peut-être qu’à ce stade, faudrait-il que nous nous entendions sur le concept de science, chez Husserl.


[1] HUSSERL(Edmund).- La Philosophie comme science rigoureuse (Paris, PUF 1989), p. 11

[2] O.c., pp. 11-12

[3] O.c., p.12

[4] O.c., p.12

[5] O.c., p. 12

[6] O.c., p. 13

[7] O.c., p.13

[8] O.c., p. 13.

[9] O.c., p. 14

[10] O.c., p. 14

[11] O.c., p. 15

[12] O.c., p. 15

[13] O.c., p. 16

[14] O.c., p. 16

[15] O.c., p.16

[16] O.c., p. 16

[17] O.c., p. 16

[18] O.c., p. 17

[19] O.c., p. 35

[20] O. c., p. 62

[21] O.c., p. 62

[22] O.c., p. 62

[23] O.c., pp. 62-63

[24] O.c., p. 63

[25] O.c., p. 68

[26] O.c., p. 68

[27] O.c., p. 68

[28] O.c., p. 68

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