LA SORCELLERIE EXISTE

LA SORCELLERIE EXISTE

Dans la dédicace à son récent ouvrage, la sorcellerie n’existe pas (Abidjan, Editions du CERAP 2010) le Prof. BOA THIEMELE Léon Ramsès m’écrivait ces quelques mots : « Au Prof. Dr. AKE Patrice, il nous faut nous libérer de fausses croyances. Merci et bonne lecture. » Dans son avant-propos, l’auteur écrit : « Révolté à la fois par la soumission collective à l’idéologie de la sorcellerie et par les effets pervers de cette même croyance, j’ai voulu exercé mon droit de révolte[1]. » La révolte, cher confrère, n’est pas un argument, car on ne convainc pas avec l’écume à la bouche. Heureusement que dans l’introduction, l’auteur nous invite « à réfléchir sur le système de la sorcellerie à partir des faits révoltants[2]. »

1. L’OBJET DE LA RECHERCHE : LA SORCELLERIE

Pour bien assoir notre argumentation, je voudrais que nous accordions nos violons autour de l’objet de notre recherche : la sorcellerie, qu’est-ce que c’est ? Pour le Prof. BOA, « la sorcellerie « est une production de notre mentalité. Elle n’a ni consistance, ni existence en soi[3]. » Pour lui, « son mode de fonctionnement (est) fondé en réalité sur un principe explicatif du désordre ou des conflits sociaux[4]. » Ou encore, « elle est une simple verbalisation de notre souffrance et de notre désir de plénitude[5]. » En bon rationaliste, le Prof. BOA nie au sorcier, « la possession (des) pouvoirs surnaturels[6]. »

L’auteur va recourir ensuite à la psychologie jungienne pour expliquer rationnellement la sorcellerie. La sorcellerie « peut être comptée par (les) réactions face à certaines situations de peurs, d’angoisses[7]. » Plus loin, il soutient catégoriquement qu’il « serait plus juste de renvoyer la sorcellerie à une production de l’inconscient répondant aux structures de l’âme humaine et relevant des formes symboliques[8]. » Une question que nous nous posons est celle-ci : comment peut-on donner des définitions à quelque chose qui a priori n’existe pas.

Quant aux définitions proprement dites du sorcier, le Prof. Boa distingue le sorcier européen qui est « une personne censée pratiquer l’envoûtement à distance, connaître les vertus de certaines drogues, se métamorphoser en animal tel le chat, connaître en quelque sorte les recettes de l’action maléfique[9]. » En Afrique, par contre, le sorcier, selon les termes du Prof. Boa est « un villageois[10] ». Il ajoute plus loin, « c’est un paysan illettré sur lequel viennent s’accumuler les haines et les jalousies de ses frères de misère[11]. » Il me semble que le Prof.Boa a oublié son axiome de départ et il s’expose en définitions ; lui qui avait postulé que la sorcellerie n’existe pas. Tenez par exemple : « le sorcier est défini comme un être humain mu par des effets négatifs et antisociaux que sont la haine, la jalousie, le ressentiment, l’envie, l’égoïsme[12]. »Toutes les langues africaines ont un mot pour dire sorcier, ce qui prouve que la réalité existe bel et bien : « le bayifo en Agni ou en Ashanti, le kpalao en Abbey, subaka en Bamabara[13]. » A ce stade de la question, je me demande pourquoi, le Prof. BOA a-t-il nié le fait de la sorcellerie, pour ensuite, affirmer l’existence du fait de sorcier. Il va même jusqu’à affirmer à la suite d’autres auteurs comme N’cho Chayé, l’existence de la sorcellerie noire ou vilaine sorcellerie[14]. Quant à Jean-Alexis Mfoutou, lle sorcier(ndoki) « un individu suspecté d’être malfaisant. Il est doté du pouvoir maléfique de nuire aux autres, il attire la force vitale d’un être totalement dépourvu de moyens de défense. Le ndoki reste dangereux même mort car il se transforme en mauvais esprit, en démon[15]. » Prof. Boa revient ensuite à sa langue agni, où il reconnaît au bayifo « une connaissance obscure, celui qui détruit[16]. » Il poursuit en disant : « le terme bayefuo est composé du lexème nominal baye, qui désigne un pouvoir d’agression qui s’exerce de manière invisible, et du morphème dérivatif fuo qui désigne celui qui, la personne[17]. »Il mange l’âme de ceux qu’il veut faire souffrir, par des actions volontaires ou involontaires. Le Prof. BOA nous entraîne ensuite dans la cosmogonie des religions traditionnelles africaines, où il finit par avouer que, « pour la société traditionnelle, le sorcier est doué de pouvoirs surhumains grâce auxquels il peut se métamorphoser en animal, en vent, ou tout autre objet, pour commettre des crimes…contrairement aux hommes ordinaires, les sorciers ont le don de la clairvoyance. Ils sont capables de percevoir des choses que nous ne voyons pas. Ils ont, un troisième œil qu’ils utilisent pour passer à travers l’espace et le temps[18]. »

Piteuse conclusion que celle qui consiste à avouer après moultes négations que « la sorcellerie est un fait social indéniable. On ne peut nier son existence en tant que donnée sociale autonome obéissant à ses lois selon la logique interne. » Cette conclusion, franchement très contradictoire m’a fait arrêter la lecture du livre du Prof. BOA. S’est-il rendu compte de la contradiction qui fonde son livre ?

Ayant suffisamment défini l’objet de notre recherche, il nous revient de définir à présent la méthode de recherche : la dégaoutique ;

2. LA METHODOLOGIE DE RECHERCHE : LA DEGAOUTIQUE

Le Prof. BOA définit sa méthode de recherche en disant « qu’est-ce que la dégaoutique ? » <la dégaoutique, dont on peut tirer le verbe « dégaoutiser » et l’adverbe « dégaoutiquement » est « la jonction d’un préfixe « de », qui a un caractère privatif et d’un radical, « gaou » qui est issu du langage populaire de Côte d’Ivoire, le Nouchi. Le Gaou, c’est le niais. Il est incapable de voir la vérité qui s’offre à lui ; c’est celui qui s’abandonne aux informations dérivées des sens sans exercer la fonction critique de la raison. Le gaou croit à tout ce qu’on lui dit. Il devient en fin de compte la proie des rumeurs et de la routine. La coutume fondant ses choix, il se réfugie derrière une pensée collective[19]. »

La dégaoutique, « en tant que philosophie critique des vérités premières, est dépassement de l’évidence. Elle propose une lecture complexe du réel selon une rationalité ouverte. Toujours à la recherche de la diversité de signification du monde, elle prend ses distances avec les discours prétendant détenir la norme intangible du vrai[20]. » A entendre le Prof. BOA la dégaoutique estime « que le monde est trop stable pour produire, selon les ordonnances surnaturelles d’une mauvaise volonté, des changements intempestifs. A lui donner raison, le mal, le diable n’existe pas. Son jugement est sans appel : « la sorcellerie est simplement un système que les représentants des valeurs traditionnelles exploitent comme moyens totalitaires de privation de liberté, de contrôle de la norme idéologique et de conjuration du désordre[21]. »

CONCLUSION

Magic Système, un groupe de 4 chanteurs zouglou a revalorisé le concept de « gaou » dans leur opus célèbre « premier gaou n’est pas gaou », mais c’est le deuxième gaou qui est gnanta ». Prof. BOA nous a pris pour un gaou de la raison, en voulant nier une évidence sociologique « la sorcellerie » il a d’abord montré que cette réalité relevait de la psychologie. Finalement il a mis en valeur ce qu’il détruisait. C’est cela la vraie gaouterie. Il faudrait qu’il essaie une autre piste, la foi, pour voir comment lutter effectivement contre la sorcellerie, car la sorcellerie existe.

Père AKE Patrice Jean pakejean@yahoo.fr


[1] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 9

[2] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 13

[3] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 16

[4] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), pp. 16-17

[5] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 17

[6] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 19

[7] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 27

[8] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 93

[9] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 27

[10] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 29

[11] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 30

[12] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 30

[13] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 36

[14] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 36

[15] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 37

[16] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 37

[17] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 37

[18] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 46

[19] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 94

[20] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 95

[21] BOA Thiémélé Ramsès.- La sorcellerie n’existe pas (Abidjan, CERAP 2010), p. 109

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