LA CRITIQUE DE LA MEMOIRE DANS LA GENEALOGIE DE LA MORALE DE FRIEDRICH NIETZSCHE

        LA CRITIQUE DE LA MEMOIRE DANS LA GENEALOGIE DE LA MORALE DE FRIEDRICH NIETZSCHE

  INTRODUCTION

          La mémoire est un thème complexe qui touche à la fois, la psychologie, la psychanalyse, la biologie, la sociologie et la philosophie. Sur le plan psychologique, elle a été conçue d’ abord comme une fonction psychique, consistant dans la possibilité de conserver des représentations et de faire ressurgir dans le champ de la conscience. Elle est une suite d’ idées, en outre, qui forment une espèce de chaîne. C’ est cette liaison qui fournit les moyens de passer d’ une idée à une autre, et de se rappeler les plus éloignés.(1) Faculté essentielle permettant aussi bien la construction des conduites symboliques et langagières sur lesquelles reposent les cultures, la mémoire a été l’ objet de techniques visant à améliorer sa productivité depuis la plus haute Antiquité. On oppose parfois la mémoire à l’ intelligence, mais la seconde dépend évidemment de la première.

          Au plan psychanalytique, il existe aussi une théorisation de la mémoire qui sollicite trois niveaux d’ examen: celui de l’ inscription, celui du paradigme archéologique et celui de la mémoire infantile. Le premier niveau, celui de l’ inscription, consiste à ne pas considérer la mémoire comme faculté spécifique, mais comme système de fonctionnement d’ unités permanents discontinues, à savoir les traces mnésiques. Le deuxième niveau, celui du paradigme archéologique de la mémoire, fait se porter Freud jusqu’ à l’ idée de fameux héritage archaïque recueilli dans la langue et dans les mythes. Enfin, le troisième niveau, celui de la mémoire infantile, est constitué par le rêve, avec à la fois le rapport du rêve au mythe, et le rapport du rêve à la langue par le biais de l’associativité.

          En biologie, la mémoire renvoit au système nerveux et à ses éléments qui interviennent dans la mise en mémoire d’ une part, et pose aussi le problème de l’ existence des éléments qui sont le siège de la mémoire, c’ est-à-dire où se trouve codée l’ information requise de l’ autre.

          Enfin, la sociologie parle de la mémoire, au plan collectif. Elle désigne ainsi, l’ ensemble des cadres sociaux qu’ un groupe fournit à la conscience individuelle pour la reconstruction des souvenirs.(2) La mémoire est ainsi constituée des conventions verbales formant les systèmes de différenciation chronologique, topologique, significative et logique, qui permettent aussi bien la spécification de la représentation isolée de l’ événement que sa localisation dans le temps et l’ espace.

          Nous voulons dans ce présent travail nous intéresser au thème philosophique de la mémoire, dans la Généalogie de la Morale de Friedrich Nietzsche, un philosophe allemand né à Röcken, près de Leipzig, le 15 Octobre 1844. Il est le fils d’ un pasteur. Après ses études, il est appelé à la chaire de philologie classique de l’ université de Bâle. En 1870, il s’ engage comme volontaire dans le conflit franco-allemand. De retour à Bâle, il entre en relation avec le milieu intellectuel bâlois – l’ historien Jacob Burckhardt, l’ ethnographe J.J. Bachofen- et rend de fréquents visites à Richard Wagner qui réside tout près, aux environs de Lucerne. Gravement atteint dans sa santé, Nietzsche demande à être relevé de ses fonctions de professeur. Dès lors commence sa vie errante entre Sils-Maria(en été), Nice, Menton et plusieurs villes italiennes. C’ est à cette période que paraît Généalogie de la Morale. Nietzsche, n’ a pas été le premier philosophe à avoir parlé de la mémoire. Le XIIIè siècle déjà en parle, dans deux domaines spécifiques: la théologie et la philosophie. Le ternaire "mémoire-intelligence-volonté" constitue un des principaux instruments de la théologie trinitaire.(3)

          Le domaine philosophique conjugue, avec le souvenir de la réminiscence platonicienne, les leçons de la psychologie d’Aristote et de celle d’Avicenne. Aux sources de la définition de la mémoire, nous retrouvons St Augustin d’Hippone et les développements de celle-ci à l’ époque médiévale. Avant d’ en arriver à Nietzsche, notre critique contemporain de la mémoire, arrêtons-nous  dans un premier moment, aux sources philosophiques et à ses développements médiévaux et la critique qu’en fait Nietzsche. Dans un second moment, nous verrons ce que Nietzsche nous propose à la place de la mémoire.

  1. LA CRITIQUE NIETZSCHENNE DE LA MEMOIRE DANS LA GENEALOGIE DE LA MORALE 

1. SOURCES

          St Augustin, avec le grand ternaire "mémoire-intelligence-volonté"(4) désigne par memoria, le principe d’ où le Verbe est engendré en Dieu. Les Confessions évoquent la profondeur abyssale de la mémoire(5). Aristote présente, outre des notations éparses sur De Anima, le traité sur la Mémoire et la réminiscence(6). Avicenne, notamment en son De Anima qu’ il a d’ abord été considéré comme un commentaire de celui d’Aristote enseigne une doctrine originale de la mémoire, car elle est connectée avec le thème d’ illumination intellectuelle par l’ Intellect Agent séparé.

2. LES DEVELOPPEMENTS MEDIEVAUX

          Les maîtres du Moyen-âge s’ efforcent ici e concilier d’ une part la théorie augustinienne de la mémoire qui, orientée vers la transcendance à la façon de la réminiscence platonicienne, parle de "mémoire du présent" pour la présence de l’ âme à elle-même(7)- ce qui porte Pierre Lombard à la formule paradoxale de "mémoire du futur", comme l’ observe Albert le Grand(8) -, et d’ autre part la conception plus biologiste, d’Aristote, qui lie la réminiscence à l’ expérience sensible. L’ intrication des questions de noétique (illumination par les Idées divines) au sein de l’ acceptation augustinienne crée d’ épineuses difficultés.

          St Bonaventure se fait une objection de l’ acceptation aristotélicienne à propos de l’ âme image trinitaire:

"La mémoire, comme le dit Aristote, concerne les choses sensibles"(9), il la résoud ainsi:

" La notion de la mémoire possède trois acceptions: la première acception, en tant que faculté de recevoir et de conserver les choses sensibles et pensées; la seconde en tant que faculté de recevoir et de conserver aussi bien les choses sensibles que les intelligibles; la troisième en tant que faculté de conserver les formes intelligibles d’ une manière qui abstrait de toute différenciation temporelle, c’ est-à-dire comme faculté des formes intelligibles innées. C’ est en ce troisième sens que la mémoire fait partie de l’ image trinitaire"(10)

          Le terme "inné" excluant l’ acquisition de la forme intelligible par voie empirique, il peut expliquer comme origine de toute pensée intellective:

"A partir de la mémoire naît l’intellection au titre de son rejeton. Nous sommes en effet en activité l’intellection quant la forme intelligible qui est dans la mémoire vient se projeter dans le regard de l’ intellect."(11)

"L’ opération de la mémoire, c’ est de retenir et de rendre présentes non seulement les choses présentes, corporelles et formelles, mais encore les successives, les simples et les sempiternelles. La mémoire retient les choses simples comme le sont les principes des choses spatiales et des choses discrètes, tels les points, l’ unité, sans lesquels il est impossible de se ressouvenir ou de penser concernant ces choses. Elle retient tout aussi bien les principes des sciences et des des anciennes qui sont sempiternels et les retient sur le mode sempiternel, car elle ne peut jamais les oublier quand elle use de la raison, et mieux encore, dès qu’ elle les entend énoncer, elle les approuve et leur donne assentiment, non parce qu’ elle les discernerait de nouveau, mais parce que lui étant innés elle les reconnaît comme ses familiers."(12)

          St Albert le Grand rassemble plusieurs définitions de la mémoire (Algazel, Isaac Israëli, Grégoire de Nysse, Origène, Platon, Jean Damascène) et leur oppose celles d’Aristote, Avicenne et Avérroès.(13) Sa mise au point montre qu’ elles se résument en trois conceptions fondamentales: mémoire comme habitus, comme faculté, et enfin comme objet de réminiscence.(13) Déterminant ensuite l’ objet de la mémoire, il montre avec Al-Fārābī qu’ il intègre trois composantes: d’ abord le discernement du passé; ensuite, l’ image reportant à la chose remémorée; enfin, l’ élément d’ ordre intentionnel qui, résultant du travail de la raison sur des matériaux d’ images, constitue l’ image comme image, comme principe d’anamnèse référant à la chose discernée comme passée.(14)

          St Thomas d’Aquin, en son Commentaire du De memoria et reminisc., montre que la mémoire, au sens propre, ne concerne ni les choses présentes, ni les futures, mais seulement celles qui sont passées. Passées, non pas quand aux réalités elles-mêmes, mais quand à l’ appréhension qu’ on en a faites.(15) Le mémoire concerne la conservation des images et des connaissances d’ ordre sensible, mais il n’ y a de mémoire proprement dite qu’ avec un discernement concomitant du temps. La perception du passé comme passé implique celle de la distance de ce passé par rapport au moment présent. Si la mémoire est déterminée comme appartenant à l’ âme sensible, c’ est-à-dire au sens commun, selon Avicenne, elle ne relève que par accident de la partie intellective de l’ âme, en tant que, chez l’ homme, la mémoire des intelligibles est liée aux images.(16)

          L’ activité de se ressouvenir, la réminiscence, n’ est pas identique à la mémoire comme telle. Elle est un mouvement vers ce qui est devenu mémoire. Située au terme de ce mouvement, la mémoire est un contenu de connaissance, notitia, qui est désormais détenu à l’ état d’ habitus.(17) A cette opération de se remémorer, de nombreux êtres animés, en dehors de l’ homme, prennent part, tandis l’ homme est le seul être à exercer  l’ activité de réminiscence parmi tous les êtres animés. Car la réminiscence se développe à la manière d’ un syllogisme qui part de principes pour accéder à la conclusion. C’ est une recherche qui, à partir de ce qui est déjà remémoré, se développe non au hasard, mais est conduite par l’ intention de parvenir à l’ un des contenu déterminé de la mémoire. Cette démarche menée en vue d’ arriver à quelque chose d’ autre suppose un pouvoir de délibération, ce qui est propre à l’ homme.(18)

          Au niveau intellectif, là où se situe la mémoire, selon St Augustin, St Thomas propose un remaniement doctrinal important. Il ménage une double rupture: d’ abord avec la thèse avicienne du caractère labile des formes intelligibles communiquées lors du contact avec l’ Intellect Agent illuminateur; ensuite avec la leçon de Pierre Lombard interprétant le ternaire memoria-intelligentia-voluntas comme un faisceau de trois facultés constituants l’ essence de l’ âme. St Augustin a formellement exposé au livre XIV è de la Trinité que l’ intelligence et la volonté sont des activités. Il est manifeste qu’ il n’ entend pas ces trois termes au sens de trois facultés. par mémoire (memoria) il entend la rétention par mode d’ habitus qu’ opère l’ âme; par intelligentia (intelligence), l’ acte l’intellection; et par volonté (voluntas) l’ acte de vouloir.

          Cette restitution de la mémoire a un sens d’ opération intellective s’ accompagne d’ une analyse critique de la noétique d’Avicenne. Celle-ci, postulant à la suite d’Aristote qu’ il n’ y a de savoir mémorisé qu’ au niveau sensitif, situe l’ Intelligence Agente extérieure à l’ homme l’ ensemble des formes intelligibles en acte. Dotant l’ âme humaine d’ un intellect possible personnel. St Thomas explique que la nature de celui-ci est plus stable et plus dégagée du mouvement (d’ altération-corruption) que celle de la matière sensible. Notre intellect reçoit et retient ses formes intelligibles sur un mode stable et inamissible.

"Ainsi la notion de mémoire entendue comme pouvoir de conserver les formes intelligibles doit être reconnue comme une propriété de la partie intellective (de notre âme). Mais à définir par son objet, le passé en tant que passé, il est impossible de le situer dans la partie intellective, mais seulement dans la partie sensitive, celle qui connaît les choses comme particulières. En effet, le passé en tant que passé, par ce qu’ il signifie qu’ une chose a l’ être en un temps déterminé et révolu, réfère à la condition de chose particulière" exclusivement sensible(20)

A suivre…………

Dr. AKE Patrice Jean, Maître-Assistant en Philosophie à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody

E-Mail:      patrice.ake@ucocody.ci

 

__________________________________________

  1. P. LECOQ, "Mémoire" dans Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1588
  2. O. CLAIN, "Mémoire" dans Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591
  3. Pierre LOMBARD.- Sentences, I, surtout, d. 3, cc. 2-3, Grottaferrata. R. cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591
  4. AUGUSTIN(St), Trinité, X, XI, 17, BA 16, p. 152s cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  5. AUGUSTIN(St), Confessions, BA 14, p. 557-567, n. comp. 14: la mémoire selon St Augustin) cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  6. ARISTOTE, Mémoire et la réminiscence Bekker 449b-453b7; coll. Univers, France, Petits traités d’histoire naturelle, trad. R. Mugnier, p. 53-63 cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  7. AUGUSTIN(St), Trinité, XIV, XI, 14, BA 16,384, cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  8. ALBERT le Grand(St), In I Sent. d. "a. 30, Sol. Paris 1893, t. 25, 119 cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  9. BONAVENTURE(St), In Sent. d. 3PIIa 1q. 1 diff. n°3, Quaracchi, I, p. 80 cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  10. BONAVENTURE(St), In Sent. d. 3PIIa 1q. 1 diff. n°3, ad. 3 Quaracchi, I, p. 81 cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  11. Itiner. c. 3 $ 5, V, p. 305.
  12. Breviloquium, c. 3 $ 2, V., p. 303
  13. ALBERT le Grand(St), S. de Creat., II, q. 40 a 1, Paris 1896, t. 35, p. 340 cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  14. ALBERT le Grand(St), S. de Creat., II, q. 40 a 1, Sol. Paris 1896, t. 35, p. 343s cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  15. THOMAS d’AQUIN(St), In de mem. et rem., lect., 1, Parme 1866, t. 20, p. 198s  cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  16. THOMAS d’AQUIN(St), In de mem. et rem., lect., 2, Parme 1866, t. 20, p. 201  cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  17. THOMAS d’AQUIN(St), In de mem. et rem., lect., 4, Parme 1866, t. 20, p. 200  cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  18. THOMAS d’AQUIN(St), In de mem. et rem., lect., 8, Parme 1866, t. 20, p. 213  cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  19. THOMAS d’AQUIN(St), S. Théo. I, q. 79 a 7 ad. 1; cf. q. 93 a. 7 ad. 3  cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
  20. THOMAS d’AQUIN(St), S. Théo. I, q. 79 a 6 ad. 1; cf. S. c. Gentiles II, c. 74  cité par E WEBER, "Mémoire" dans  Encyclopédie Philosophique Universelle II, les notions philosophiques, Dictionnaire, (Paris, PUF 1990), p. 1591s
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