Préface de la 1ère Edition de la Critique de la Raison Pure de Kant suite 2

PREFACE 1ère EDITION Suite 2

TEXTE

Pour ce qui est enfin de la clarté, le lecteur a le droit d’exiger d’abord la clarté discursive (logique) QUI RESULTE DES CONCEPTS, et ensuite aussi la clarté intuitive (esthétique) UI RESULTE DES INTUITIONS, c’est-à-dire des exemples ou autres éclaircissements in concreto. J’ai donné assez de soins à la première à la première: cela concernerait l’essence de mon projet, mais ce fut aussi la cause accidentelle qui m’empêcha de m’occuper suffisamment de l’autre, justement requise elle aussi, sans l’être cependant d’une manière aussi stricte. Je suis resté presque constamment indécis, dans le cours de mon travail, sur la manière dont je devais m’y prendre à cet égard. Des exemples et des explications me paraissaient toujours nécessaires et par suite se glissaient, de fait, dans la première esquisse, aux places qui leur revenaient. Mais je vis bientôt la grandeur de mon entreprise et la foule des objets dont j’aurais à m’occuper, et remarquant qu’à eux seuls et exposés sous une forme sèche e purement scolastique, ces objets donneraient une suffisante étendue à mon ouvrage, je ne trouvai pas convenable de le grossir encore davantage par des exemples e des explications qui ne sont pas nécessaires qu’au point de vue populaire; d’autant plus que ce travail ne pouvait en aucune façon être mis à la portée du public ordinaire et que les vrais connaisseurs en matière de science n’ont pas tant besoin qu’on leur en facilite la lecture. Sans dote c’est toujours une chose agréable, mais ici cela pourrait nous détourner quelque peu de notre but. L’Abbé TERRASSON dit bien que si l’on estime la longueur d’un livre non d’après le nombre de pages, ais d’après le temps nécessaire à le comprendre, on peut dire de beaucoup de livres qu’ils seraient beaucoup plus courts s’ils n’étaient pas si courts. Mais, d’un autre côté, lorsqu’on se donne pour but de saisir un vaste ensemble de la connaissance spéculative, un ensemble très étendu, mais qui se rattache à un principe unique, on pourrait dire, avec tout autant de raison, que bien des livres auraient été beaucoup plus clairs s’ils n’avaient pas voulu être si clairs. Car si ce qu’on ajoute pour être clair est utile dans les détails, cela empêche très souvent de voir l’ensemble, en ne permettant pas au lecteur d’arriver assez vite à embrasser d’un coup d’œil cet ensemble; toutes les brillantes couleurs qu’on emploie cachent en même temps et rendent méconnaissables les articulations et la structure du système qu’il importe pourtant au premier chef de connaître, pour en pouvoir apprécier l’unité et la solidité.

Il me semble que le lecteur peut trouver un plaisir qui n’est pas sans attraits à joindre ses efforts à ceux de l’auteur, lorsqu’il a en perspective d’exécuter entièrement et cependant d’une manière durable, selon l’esquisse qu’on lui a soumise, un si grand et important ouvrage. Or, la métaphysique, suivant les idées que nous en donnerons ici, est la seule de toutes les sciences qui puisse se promettre, – et cela dans un temps très court et avec assez peu d’efforts, pourvu qu’on y tâche en commun, – une exécution si complète qu’il ne reste plus à la postérité qu’à disposer le tout d’une manière didactique, suivant ses propres vues, sans, pour cela, pouvoir en augmenter le moins du monde le contenu. Elle n’est, en effet, que l’inventaire, systématiquement ordonné, de tout ce que nous possédons par la raison pure. Rien ne peut ici nous échapper, puisque ce que la raison tire entièrement d’elle-même ne peut lui demeurer caché, mais est au contraire mis en lumière par la raison elle-même, aussitôt qu’on en a seulement découvert le principe commun. L’unité parfaite de cette espèce de connaissances, qui dérivent de simples concepts purs, sans que rien d’expérimental, pas même une intuition particulière propre à conduire à une expérience déterminée, puisse avoir sur elles quelque influence pour les étendre ou les augmenter, cette parfaite unité rend cette intégralité absolue non seulement possible, mais aussi nécessaire. « Reste en toi-même, et tu connaîtras combien est simple pour toi l’inventaire » (Perse, Satires, 4,52)

J’espère présenter moi-même un tel système de la raison pure (spéculative) sous le titre de Métaphysique de la nature, et ce système, qui n’aura pas la moitié de l’étendue de la Critique actuelle, contiendra cependant une matière incomparablement plus riche. Mais cette Critique devait tout d’abord exposer les sources et les conditions de la possibilité de cette métaphysique et il lui était nécessaire de déblayer et d’aplanir un sol encore entièrement en friches. J’attends, ici, de mon lecteur la patience et l’impartialité d’un juge, mais là, je compte sur la bonne volonté et le concours d’un auxiliaire; car, si complète qu’ait été, dans la Critique, l’exposition de tous les principes qui servent de base au système, le développement de ce système exige cependant qu’on possède aussi tous les concepts dérivés, qu’il est impossible de dénombrer a priori et qu’il faut chercher n à un; et comme toute la Synthèse des concepts aura été épuisée dans la Critique, il est pareillement requis qu’il en soit de même ici, par rapport à l’Analyse: tout cela est facile, c’est plus un amusement qu’un travail.

Il ne me reste plus qu’à faire une remarque relative à l’impression. Par suite d’un retard apporté au commencement de cette impression, je n’ai pu revoir que la moitié des épreuves environ: j’y trouve quelques fautes d’impression, mais qui ne changent pas le sens, excepté celle de la page 379, lige 4 à partir du bas, où il faut lire specifisch au lieu skeptisch. L’antinomie de la raison pure, de la page 425 à la page 461, est disposée sous forme de tableau, de sorte que tout ce qui appartient à la thèse est toujours à gauche et ce qui appartient à l’antithèse toujours à droite; j’ai adopté cette disposition pour qu’il fût possible de comparer plus facilement l’une à l’autre la thèse et l’antithèse.

COMMENTAIRE:

Après s’être exprimé en tant qu’auteur, Kant ici s’adresse au lecteur, à ce qu’il doit exiger: la clarté discursive d’abord, mais aussi la clarté intuitive. La clarté a pour but la vision d’ensemble et la structure du système. Il faut porter la métaphysique à son achèvement. En sorte qu’il ne restera rien à faire à la postérité. Kant définit ici clairement la métaphysique comme la seule de toutes les sciences qui puisse se promettre en peu de temps et avec seulement très peu d’efforts, pourvu qu’on les unisse, un achèvement tel qu’il ne reste à la postérité qu’à disposer le tout de façon didactique suivant ses visées, sans pouvoir le moins du monde pour cela augmenter le contenu. Elle est aussi l’inventaire de toutes nos possessions par raison pure, systématiquement ordonné. Inventaire reprend le caractère complet promis à la métaphysique. L’ordre systématique est celui qui s’établit à partir des principes. Un tel système est espéré en tant que métaphysique de la nature. C’est ce qui est clairement énoncé ici. Cette Métaphysique de la nature est distincte de la Critique. On peut considérer les Principes métaphysiques de la science de la nature (1786), comme relevant de ce projet: la science de la nature suppose une métaphysique de la nature, qui a une partie transcendantale, où l’objet est indéterminé, et une métaphysique de la nature corporelle (distinguée de la nature pensante), qui est proprement l’ouvrage de 1786. Mais ce texte pose aussi la question du statut de la Critique, présentée ici comme donnant les principes pour le système, ce qui ne s’accorde pas immédiatement avec la visée précédemment annoncée, celle des limites à établir pour le pouvoir de la raison. On retrouvera ces questions dans la Préface de la deuxième édition et dans le chapitre III de la Méthodologie transcendantale.

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