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Cours de Philosophie de la Nature introduction 2

octobre 9, 2006

COURS DE PHILOSOPHIE DE LA NATURE

INTRODUCTION suite 2

1.      APPARITION DE LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE AU COURS DE L’HISTOIRE

Selon une thèse antique, la Physique est apparue la première, ensuite l’Ethique et enfin la Logique (Dialectique). Cette conception correspond rigoureusement aux faits que jusqu’à nos jours nous avons pu constater. Phénomène tout à fait caractéristique, dans l’Antiquité la réflexion philosophique ne s’attaque justement pas aux problèmes qui inquiètent directement l’existence de l’homme. Elle commence non par les choses les plus éloignées, situées à la lisière du monde, aux frontières tant de l’espace que du temps ; ou si par hasard elle s’occupe de problèmes de détail, leur étrangeté nous étonne. Ce n’est que peu à peu et presque par étapes régulières que la philosophie se rapproche du domaine de l’homme et de sa vie quotidienne. Entre Thalès, fondateur de la philosophie de la nature, et la pensée socratique, dont les Dialogues tendent résolument à prouver que la vie de tous les jours pose un monde de questions philosophiques, il s’est écoulé environ deux cents ans.

Rien d’étonnant à ce que les faits aient suivi cette marche. Si la philosophie s’est donné dès le commencement comme but de l’emporter sur l’opinion populaire, elle ne pouvait remporter pareille victoire qu’en s’attaquant tout d’abord obligatoirement à des problèmes relativement « éloignés ». Ce n’est que peu à peu que la philosophie, à mesure qu’elle se sentait forte, a pu oser pénétrer plus à fond dans la masse compacte des conceptions traditionnelles. Les spéculations sur l’origine de l’univers ne touchaient guère la vie quotidienne du Grec. Elles restaient dans le domaine des idées intéressantes et ne pouvaient qu’occasionnellement scandaliser par leur caractère insolite. Mais celui qui mettait en discussion le concept de justice entrait aussitôt en conflit avec les conventions les plus vénérables et les plus élémentaires de la communauté politique. Alors, la philosophie ne pouvait plus que se replier entièrement sur elle-même pour vivre au milieu de traditions déjà en décadence. Telle fut la situation dans laquelle il faut nous représenter l’Athènes de Périclès et d’Alcibiade.

a)     Naissance de la philosophie de la nature

La philosophie grecque de la nature a en fait deux aspects. Le premier est celui des anciennes théogonies, et par conséquent des poèmes épiques qui tentent de mettre en ordre soit réellement soit apparemment généalogique l’ensemble des êtres divins.

Dans un sens général, il a certainement existé des théogonies chez tous les peuples. Partout nous trouvons des récits plus ou moins fantastiques allant de l’origine et de la destinée des dieux jusqu’à la victoire des puissances actuellement dominantes ; souvent les théogonies n’ont servi que de modèle divin à l’histoire des races terrestres au pouvoir. Chez les Grecs cependant, et surtout dans le poème d’Hésiode, qui est un modèle du genre (VIIIè siècle a.C.) on trouve quelque chose de nouveau. On prend conscience en lisant de tels poèmes, des idées admises alors par tout le monde. Et qui plus est, ces idées répondent aux trois directions de pensée suivantes :

1)      La question des origines. Dans la Théogonie d’Hésiode, le poète demande expressément aux Muses ce qui a existé depuis le commencement. Les Muses répondent que c’est le chaos, un espace vide situé entre le ciel et la terre : on sent dès l’abord le caractère particulier de la question posée. Le Commencement est en relation avec ce qui suit, aussi bien le parfaitement plein dont tout ce qui vient plus tard n’est qu’un dérivé, car pour Hésiode la nuit et le jour naissent du chaos, que le parfaitement vide est le parfaitement néant, dont la multiplicité variée du présent n’est qu’un développement. Cette élémentaire équivocité du Commencement, de l’archè, est devenue très tôt une notion claire notamment pour la philosophie grecque. Qu’il suffise ici de rappeler l’Illimité d’Anaximandre, qui est l’élaboration ultérieure de la notion hésiodique du chaos. Ce chaos, cet Illimité est avant tout, en quelque sorte, l’espace vide d’où sortent le jour et la nuit, l’Informe, qui n’a rien de commun avec aucune des choses visibles. C’est en même temps l’Un, l’Impérissable, l’être qui embrasse tout, par opposition à la multiplicité infinie des mondes qui naissent et qui passent.

2)      La question du Tout. La généalogie des dieux construite par Hésiode prétend nous présenter une totalité se suffisant à elle-même. Elle prétend nous donner la liste complète des êtres et des forces supérieures à l’homme. Cette prétention est passée des théogonies aux cosmogonies édifiées par la philosophie de la nature. Un traité « Sur le Tout », tel a été le programme d’un Xénophane, d’un Héraclite et d’un Démocrite.

3)      La question de l’ordre. Depuis le Commencement, pas plus gros qu’un point, jusqu’au déploiement du Présent existe une route méthodique, et méthodique à un double point de vue. D’abord, la Théogonie d’Hésiode se présente comme un tableau systématique des familles divines. C’est un vrai tableau généalogique où les lignes collatérales, partant de leur point d’origine, forment une pyramide dont aucune pierre ne manque, tout au moins dans les intentions de l’auteur. Chaque divinité a dans ce système sa place fixe. Par ailleurs cependant le poème d’Hésiode n’est pas un pur catalogue généalogique. Il est composé sur un trame épico-dramatique. Il ne se contente pas de donner un système parfaitement ordonné, mais il veut aussi exposer les luttes que dut se livrer l’actuel roi des dieux pour faire triompher cet ordre. La victoire de Zeus et des olympiens sur les Titans est la victoire de l’ordre actuel, définitif et légitime, sur le désordre sauvage des origines.

Or les cosmogonies présocratiques sont dominées elles aussi par la même pensée ordonnatrice. Comme chez Hésiode, l’ordonnance des éléments des astres et du devenir cosmique a la prétention d’être non seulement exacte, mais aussi juste.

Dans leur conception fondamentale, les œuvres des plus anciens philosophes de la nature, Anaximandre, Anaximène, etc…, ont eu beaucoup de points de ressemblance avec la Théogonie d’Hésiode, et même elles ont pris la formes de traités strictement scientifiques.

Ce qui est moins clair, c’est l’aspect qu’a revêtu l’étude des problèmes de la nature. Cela tient à la nature même du sujet. Les problèmes et les raisons que l’on avait d’en étudier les fondements étaient de prime abord de nature très variée. Trois exemples particulièrement anciens peuvent servir à le prouver : le problème des inondations du Nil et celui des éclipses de soleil.

Le magnétisme est pour l’Antiquité une pure curiosité. Si l’on fut amené à s’occuper de ce phénomène dès l’abord inexplicable, c’est qu’en Ionie on trouva une grande quantité de minerai de fer magnétique en certains points des montagnes de l’arrière-pays. Aujourd’hui encore la principale ville de cette région, magnésie, donne son nom à cette science. Or dès avant l’apparition de la philosophie, il est bien probable que les Grecs de cette région avaient exercé leur imagination et leur sagacité à essayer d’expliquer cette énigme. Mais à partir de Thalès, la philosophie s’empara de la question et pendant des siècles en rechercha des solutions plausibles.

Quant aux inondations du Nil, tous les Grecs qui séjournaient plus ou moins longtemps en Egypte étaient forcés de constater le fait. Or au VIIè siècle a.C., ils y allèrent en assez grand nombre. Les inondations du Nil étaient plus qu’un simple curiosité : c’était d’elles que dépendait la prospérité de tout un pays dont bien des aspects étaient dignes du plus grand respect et du plus vif intérêt. Bien sûr, ces inondations pouvaient rester indifférentes au Grec qui n’avait jamais dépassé les frontières de l’Attique ou de l’Ionie. Mais ceux qui visitaient l’Egypte avaient dès le VIè siècle posé le problème aux philosophes, et à la fin du IVè siècle Aristote compose sur le sujet une monographie, donne la liste complète des explications tentées jusqu’à ce jour et affirme de son côté que de récentes explorations dans le Soudan ont permis de supposer que la cause du phénomène étaient définitivement trouvée. Il faut ajouter que le problème non seulement était captivant en soi, mais aussi qu’il ouvrait, somme toute, aux philosophes de nouvelles perspectives sur la forme que pouvait avoir la surface terrestre.

Enfin, tout autre est la question des éclipses de lune ou de soleil. Ce sont des faits à la dimension du cosmos. Quant ils se produisaient, ceux qui en étaient témoins étaient forcés, dans leur piété archaïque et leur naïveté, d’y reconnaître avec effroi la colère des dieux. Et même nous pouvons supposer que la plupart des Grecs et des Romains jusqu’à la fin de l’Antiquité ont cru invinciblement au caractère démoniaque des éclipses. Néanmoins, Thalès a vu dans ces phénomènes un sujet d’étude et un problème à résoudre pour la philosophie de la nature. On connaît l’anecdote que nous a racontée à ce sujet Hérodote : les Lydiens et les Mèdes avaient mis fin à une guerre parce qu’au milieu d’un combat il y avait eu une éclipse de soleil. « Thalès au contraire, poursuit Hérodote, avait déjà prédit un an auparavant aux Ioniens ce qui devait arriver. » Nous pouvons donner la date de cette éclipse : le 28 mai 585 a.C., mais nous ne savons pas l’explication que Thalès en a donnée. Cependant ce n’est pour nous le plus important. Ce qui l’est davantage, c’est que déjà Hérodote, cent cinquante ans après l’événement, constate d’une manière discrète, mais non moins affirmative, le contraste qui existe entre les Barbares superstitieux, pris de panique à la vue du phénomène, et les Ioniens éclairés, qui, grâce aux enseignements de leur philosophe, ne voient aucune raison de s’inquiéter pour si peu. La pointe de l’anecdote consiste surtout en ce que le philosophe ait prédit l’événement. Il prend alors figure de sage et c’est ainsi que partout et depuis les temps les plus reculés le peuple se plaît à se le représenter. Est sage celui qui peut, à partir d’indices invisibles, prédire des événements à venir. Tout l’art des pronostics exercé par des médecins antiques paraît bien inférieur en comparaison, et de semblables anecdotes sur les philosophes de la nature sont extrêmement nombreuses.

Le problème des éclipses n’a cessé d’être étudié depuis Thalès. C’est un des objets les plus importants de l’étude des problèmes cosmologiques.

Les points de départ de cette étude ont été somme toute très variés. Un grand nombre des problèmes posés ne sont guère plus que des énigmes destinés à exercer  la sagacité – c’est ainsi qu’à l’époque hellénistique, ces questions étaient les sujets de conversation préférés des symposia des personnes cultivées -, d’autres peuvent réellement pousser très loin les recherches, d’autres enfin ne sont posés que dans l’intention très nette de répandre les lumières.

Ces remarques invitent à se poser en général la question de savoir jusqu’à quel point la philosophie de la nature a vraiment servi aux nécessités d’ordre pratique, ou si ces dernières, comme par exemple les préoccupations du marin ou de l’agriculteur, ont contribué à son développement. Il ne faut en ce domaine rien affirmer qu’avec son développement. Il ne faut en ce domaine rien affirmer qu’avec une extrême prudence. Il était naturel qu’un agriculteur s’intéressât à l’origine et aux propriétés spéciales des heures du jour et des saisons ; de son côté, le marin aimait avoir des précisions sur les astres qui guidaient sa route, ainsi que sur les propriétés des vents et des eaux. Mais, pour autant que nous puissions le savoir, tout ceci restait parfaitement en marge des préoccupations. L’essentiel pour les philosophes de la nature a été depuis toujours la théorie. Ils ne cherchent à connaître que le système de l’univers et les causes des phénomènes, parce que ce savoir a une valeur en soi. Mais son utilisation pratique, ils y songent rarement ou ils n’y songent jamais.

Auteur : Dr AKE Patrice Jean, Assistant à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody et Professeur Permanent à l’UCAO-UUA

Cours de PHILOSOPHIE DE LA NATURE, cours de DEUG 1 introduction suite

octobre 8, 2006

LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE

INTRODUCTION (suite)

Ainsi donc, il existe deux objections contre la Physique : premièrement, elle est impie, deuxièmement, elle est incapable de rendre l’homme moralement meilleur.

La dernière objection n’est pas dans son contenu essentiellement différente des précédentes. Nous la mentionnons pour mémoire parce qu’elle a été parfois formulée de manière particulièrement saisissante. Elle se résume à ceci : c’est un scandale que de s’intéresser aux choses les plus lointaines et les plus cachées et d’oublier ce qui est le plus proche de nous, notre propre âme. C’est, semble-t-il, le vieil Héraclite, philosophe ionien, qui a le premier exprimé cette idée en se réclamant de la plus célèbre et de la plus vénérable des formules de la sagesse grecque, l’inscription delphique « Connais-toi toi-même ». Ce qui pour lui signifie : notre devoir est de connaître non pas le monde extérieur, mais nous-mêmes. Chez Xénophon, dont on connaît la pointe du pédantisme, cette pensée prend la forme suivante : Socrate se serait demandé si les philosophes de la nature croyaient en savoir assez sur les choses humaines pour pouvoir en toute sécurité se tourner vers les choses divines ; ou s’ils pensaient regarder comme leur devoir de négliger les choses humaines pour n’étudier que les choses divines. (Quelques dizaines d’années plus tard, un philosophe de l’école d’Aristote répondait à ces deux questions ironiques en prétendant qu’un Hindou, ayant rencontré Socrate, lui avait dit qu’il était ridicule de croire que l’on pût comprendre les choses humaines sans rien savoir des choses divines.)

On raconte ailleurs qu’un philosophe se trouvait présent à une discussion dans laquelle on se demandait si l’univers était animé et s’il avait, oui ou non, la forme d’une boule. Ce philosophe aurait déclaré : « Vous vous donnez bien du mal pour comprendre l’ordonnance du monde, mais vous ne pensez pas au désordre qui existe en vous-mêmes. » Diogène a formulé de la même manière ses critiques contre l’ensemble des sciences théoriques. Il s’étonnait, paraît-il, que les philologues prissent un grand intérêt aux souffrances d’Ulysse tout en oubliant l’état déplorable de leur propre âme ; que les musiciens qui accordaient leurs instruments ne fussent pas soucieux d’accorder leur âme ; de ce qu’enfin les astronomes, qui observaient le soleil et la lune, ne vissent même pas le sol à leurs pieds.

On retrouve chez tous les socratiques des formules analogues d’invitations pressantes à ne pas oublier ce qui est proche au profit de ce qui est loin. On en trouve aussi chez Platon, bien que ce dernier, à la différence d’un Aristippe, d’un Antisthène, ou d’un Xénophon, se soit toujours gardé de prendre une position nette et radicale contre la philosophie de la nature.

En effet, l’hellénisme s’est résolu à un compromis. S’il accepte la philosophie de la nature, il laisse à l’enquête socratique le droit de s’occuper de l’âme et de cultiver le « Connais-toi même ». Il n’existe que quelques écoles particulières qui s’en soient tenues longtemps au rejet absolu de toute philosophie de la nature.

Quant à la hiérarchie et aux rapports entre les trois parties de la philosophie, qu’il suffise de citer à ce sujet un texte court et des plus instructifs dû selon toute vraisemblance au grand stoïcien Posidonios (1er siècle av. J.-C. Sextus Empiricus. Adv. Log, I. 20-23 et 17-19) : « Certains considèrent la Physique comme la première des trois parties de la philosophie, car, premièrement, la philosophie de la nature est chronologiquement la partie la plus ancienne, et l’on a encore aujourd’hui l’habitude d’appeler les plus anciens philosophes Physikoi ; deuxièmement, elle occupe aussi hiérarchiquement la première place, puisqu’il convient de parler d’abord du Tout pour n’aborde qu’ensuite le particulier et spécialement les questions sur l’homme. D’autres philosophes commencent par l’Ethique, car elle est indispensable pour le bonheur suprême. C’est en effet ce que Socrate enseignait en disant qu’on ne devait étudier rien d’autre que ce qu’il y a dans les maisons de bien et de mal. De leur côté, les Epicuriens mettent la Logique en tête. Ils étudient d’abord la Canonique et s’interrogent  sur la façon de connaître l’évident et l’obscur ainsi que leur combinaison. De même, les Stoïciens enseignent que la Logique occupe la première place, l’Ethique la seconde et la Physique la troisième, car il faut que l’esprit soit d’abord équipé avant de pouvoir retenir inébranlablement les connaissances ultérieures ; or le rempart, le plus sûr pour les protéger est justement la Dialectique. Puis vient l’Ethique, qui sert à l’éducation morale. Quiconque s’est adonné au préalable à la Logique peut sans risque recevoir l’enseignement de l’Ethique. En fin on doit finir par s’intéresser à la Physique, car elle a un caractère plus divin que les autres disciplines et exige beaucoup plus qu’elles de l’entendement.

Aussi n’est-ce pas sans raison qu’on a comparé la philosophie à un jardin bien tenu. La physique y représente les hautes cimes des arbres, l’Ethique ses fruits succulents et la Logique les murailles solides qui l’entourent. D’autres préfèrent comparer la philosophie à un œuf . Le jaune, qui sert à former le poussin, correspond à la Logique ; le blanc, dont il se nourrit, correspond à l’Ethique et la solide coquille correspond à la Physique.

Posidonios a évidemment reconnu que les trois parties de la philosophie étaient absolument inséparables, à la différence des cimes des arbres, des fruits et des murs du jardin. C’est pourquoi il a préféré comparer la philosophie à un organisme vivant. Au sang et à la chair correspond la Physique, aux os et aux muscles, la Logique, et l’Ethique à l’âme.

Auteur: Dr AKE  Patrice Jean, Assistant à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody et Professeur Permanent à l’Ucao-Uua

Cours de Philosophie de la Nature DEUG 1

octobre 7, 2006

LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE

INTRODUCTION

La première question qui se pose est celle de savoir ce que l’Antiquité a appelé philosophie de la nature. D’abord, par définition, la philosophie consiste en la prétention de connaître et d’enseigner la vérité sur les choses. Le philosophe veut savoir ce qu’est tout être en réalité et en vérité. N’est donc pas philosophe l’opinion des hommes qui se contentent d’impressions superficielles, qui effleurent à peine les problèmes les plus difficiles et demeurent dans un étonnement naïf devant les phénomènes les plus bénins.

Si la tâche essentielle du philosophe est de pénétrer à travers la complexité des choses auxquelles on croit sans les avoir vues pour découvrir derrières elles la réalité, la philosophie de la nature, appelle justement cette réalité, nature. C’est cette notion de réalité qui est sans cesse évoquée et mise au premier rang dans toute polémique. La nature est le domaine qui en toute circonstance est avant tout présent à l’homme et en face duquel tout opinion est néant et toute construction est impuissante. C’est l’objet même de la philosophie ; et elle cherche inlassablement à le mettre en lumière.

La nature ou physis en grec a donné le mot physique, qui est avant tout l’étude de l’univers et de son ordonnance dans l’espace et dans le temps. Le mot nature, avons nous dit, est employé ici, dans le sens de totalité des réalités données à l’homme. Cependant, chez Parménide, le mot physis représente une notion spéciale. Le sens de ce mot provient des êtres organiques et de leur croissance et s’étend enfin au monde en tant qu’il est en devenir et en mouvement. Ce monde embrasse toujours l’ensemble des êtres inanimés, s’élève aux êtres animés qui vivent sur terre et enfin aux dieux qui habitent les régions du ciel. Mais ce monde exclut, tout au moins dans quelques systèmes, la divinité à l’essence de laquelle appartiennent l’immutabilité et l’immobilité éternelles. Ainsi la philosophie de la nature se divise, en un sens plus étroit, en une Physique, qui étudie le cosmos mouvant, et en une seconde partie, la théologie, ou métaphysique, si l’on veut éviter l’ambiguïté du terme. La physique se subdivise ensuite en étude des corps inanimés vivant au dessus de la terre, sur la terre et en dessous et en étude des êtres vivants : plantes, animaux, homme.

L’étude de la philosophie de la nature a été contestée par les socratiques à la fin du Vè siècle. Voici en résumé, les arguments qu’ils évoquent :

1)      L’étude de l’univers est inadmissible, parce qu’elle pénètre sans droit dans la sphère de la divinité et conduit à l’impiété. On sait ce qui est arrivé à Anaxagore, à qui l’on reprocha, non sans raison, que sa doctrine sur la condition des corps célestes impliquait que le soleil et la lune n’étaient pas des dieux, comme une pieuse tradition obligeait alors à le croire.

2)      L’étude de l’univers est impossible parce qu’elle dépasse de beaucoup la compétence de l’esprit humain. C’est folle prétention que de se figurer que l’homme puisse apprendre par expérience rien de positif sur l’origine, les limites et l’édification du cosmos. C’est ce qu’exprime de manière pittoresque la question spirituelle faite par Diogène à un orateur qui venait de faire un cours sur la philosophie de la nature : « Depuis combien de jours es-tu revenu du ciel ? » Rien d’étonnant à ce que plus tard cette attitude sceptique ait trouvé beaucoup de sympathies dans les milieux romains.

3)      Même si l’étude de l’univers était possible un jour, elle ne peut nous être qu’indifférente. En effet, dans la pratique de la vie, elle ne nous rendrait ni plus intelligents ni meilleurs. Déjà avant Platon, l’on avait fait ce portrait du philosophe tournant le dos au monde, désespérément étranger au pratique. Lui-même, le philosophe se regarde comme un homme indifférent en fait aux affaires du monde et à l’activité humaine : il est tout entier tourné vers une réalité dissimulée derrière toute chose ; la science qu’il sert a sa valeur en elle-même et ne cherche aucune utilité.

Mais il y a plus grave d’objecter que la physique est superflue parce qu’elle ne rend pas l’homme meilleur. La vertu seule importe et la philosophie de la nature ne lui apporte rien. Aristote rapporte que Aristippe avait renoncé aux mathématiques parce qu’il n’y était nulle part question du bien et du mal. Il y a lieu de constater que la philosophie hellénistique a discuté cette objection avec le plus grand sérieux. En fait les Stoïciens aussi bien que les Epicuriens semblent avoir accordé aux Socratiques qu’une philosophie de la nature qui ne peut apporter aucune contribution à l’éducation morale de l’homme n’a aucune valeur. Et pourtant il n’est pas vrai de dire qu’elle n’apporte rien. Le Portique et Epicure ne cessent d’essayer de prouver que l’homme, sans l’intelligence de la structure de l’univers, ne peut atteindre le but de sa vie. Pour les Stoïciens, un seul et même destin, une seule et même loi divine domine le cosmos aussi bien que l’individu humain, et tout dépend de la connaissance de cette loi. Et dans son manuel philosophique, Epicure écrit cette déclaration caractéristique:"Su la peur des phénomènes céletes ne nous tourmentait pas, si nous n’avions pas le sentiment que la mort pourrait bien revêtir pour nous une importance néfaste et si dès le début nous connaissions les limites naturelles de la douleur et du désir, nous n’aurions pas besoin de la philosophie de la nature." C’est dire positivement que cette philosophie est indispensable, parce qu’elle seule peut faire comprendre à l’homme les relations qui existent d’une part entre lui et Dieu et la mort, d’autre part entre lui et la douleur et le désir. Ajoutons à cela qu’à l’époque hellénistique dans les écoles de Platon et d’Aristote, c’est pour les mêmes raisons qu’on a eu tendance de plus en plus à considérer la philosophie de la nature comme une sorte d’école de la piété. L’ordonnance de l’univers, disait-on, doit nécessairement conduire à la vénération du divin.