L’HUMAIN

DEUXIEME CHAPITRE : L’HUMAIN, L’HUMANITE ET L’HUMANISME

PREMIERE SECTION : L’HUMAIN

En guise d’introduction de notre recherche sur la définition de l’humain et de l’humanité nous avons été amené à lire des études sur la genèse de Choses humaines, trop humaines, d’un colloque sur « Nietzsche, Philosophie de l’esprit libre », sous la direction de Paolo D’Iorio et d’Olivier Ponton. Olivier Ponton dans sa conférence sur « Les esprits libres sont les ‘dieux à la vie facile’ écrit que Nietzsche s’efforce de repérer les différentes stratégies auxquelles les hommes ont recours pour se rendre la vie plus facile[1]. Notre commentateur de poursuivre en disant que l’homme ne peut vivre sans se rendre la vie supportable, donc sans avoir recours à des procédés d’allégement de la vie. Mais cela ne définit pas ce qu’est l’humain. L’introduction de l’ouvrage de Peter Pütz est beaucoup plus explicite.

Pour cet auteur, l’humainement universel est au centre des réflexions de Nietzsche[2]. Dans la quête de cet élément universel et total qui se trouvait jadis incarné dans le mythe grec, et qu’il ne peut plus faire renaître malgré ses efforts désespérés, Nietzsche lance un défi « à tous ceux qui, par les mortifications de l’ascèse ou des commandements et des interdits paralysants, veulent se détacher, s’abstraire de cette universalité et se soustraire de sa cohérence[3]. » Qui est donc cet humain que Nietzsche décrit à travers ses textes ? Qu’est-ce qui selon Nietzsche n’est qu’humain, trop humain ?

Nietzsche pense que tout ce qui est humain mérite, quant à sa genèse, la considération ironique[4]. En effet, tout ce qui est humain existe avec un grain de déraison[5]. Dans un passage de Humain trop humain II, du chapitre intitulé « le voyageur et son ombre », Nietzsche distingue l’humain de l’Homme. Il parle d’une orgueilleuse négligence[6]. Les choses humaines trop humaines sont les choses les plus petites et les plus journalières[7].

Nietzsche, dans Aurore parle des « qualités beaucoup trop humaines[8]. » Au livre cinquième, il pense que ce que l’humanité aura fini par connaître au terme de toute sa connaissance réside dans ses organes[9]. Cela veut dire, pense Nietzsche, l’impossibilité de la connaissance. Tel est la première pensée de Nietzsche, qu’il appelle A. Ce personnage ambivalent a toujours une seconde pensée, qu’il appelle B ; celle-ci dit la joie que lui cause tout ce qui est humain.

Le deuxième livre du Gai Savoir s’adresse aux êtres sobres. Ce paragraphe 57 est pour les réalistes. Pour ceux-ci le monde est conformé tel qu’il leur apparaît. Mais Nietzsche les décrit comme des êtres passionnés et obscurs. En eux, pense-t-il, il y a de l’humain et de l’animal[10]. Qu’y a-t-il de plus humain, s’interroge Nietzsche ? Il répond par un aphorisme : « C’est d’épargner la honte à quelqu’un »[11].

Le perspectivisme nietzschéen est évoqué dans le livre cinquième du Gai Savoir. Nietzsche fait état du grand frisson qui le prend devant le nouvel infini, devant le dieu inconnu. Mais dans sa logique, il y a trop de possibilités non divines d’interprétation qui font partie de cet inconnu, trop de diableries, de bêtises…sans compter, l’interprétation de Nietzsche qui est humaine, trop humaine[12].

La grande santé dont il est aussi question au livre cinquième du Gai savoir est, selon Nietzsche, une santé nouvelle, vigoureuse, aiguë, endurante et intrépide, plus joyeuse que la santé ordinaire. Cette nouvelle santé obéit à un autre idéal, celui d’un bien-être et d’une bienveillance humains-surhumains, un idéal qui apparaîtra souvent inhumain[13]. »

En comparant le plus grand homme et le plus petit homme, Nietzsche a trouvé qu’ils se ressemblaient un peu trop. Et le plus grand homme était trop humain[14]. Dans l’avant propos de l’ouvrage Par-delà le bien et le mal, Nietzsche dit qu’il est téméraire de généraliser des faits très menus, très personnels, très humains, très humains[15]. Un retour sur l’ouvrage Ainsi parlait Zarathoustra, permet de présenter le plus laid des hommes. « C’est, écrit-il, quelque chose qui avait figure humaine et pourtant n’avait presque rien d’humain – quelque chose d’innommable[16]. »

Ce qui sépare les hommes profondément, dit Nietzsche, dans Par-delà le bien et le mal[17], c’est un sens et un degré différents de propreté. Face au saint, se dresse « la malpropreté de ce qui est humain, trop humain[18]. » Face au « Dieu saint », il y a « la triste et folle bête humaine[19]. »

En conclusion, nous pouvons reprendre ce que Nietzsche disait à propos de Humain trop humain dans Ecce Homo. Pour lui, Humain trop humain est le monument commémoratif d’une crise. Il s’agit d’un livre pour les esprits libres. En l’écrivant Nietzsche pense s’être débarrassé de tout ce qu’il y avait en lui de sa vraie nature. Tout idéalisme lui est étranger. Face à tout ce qui est qu’idéalisme, lui ne voyait que des choses humaines, trop humaines. Nietzsche avoue connaître l’homme[20]. Si chez Nietzsche, être inhumain, c’est faire valoir une prérogative (en l’occurrence sociale) pour mépriser autrui, être humain, au contraire, c’est s’ouvrir aux diverses conditions humaines, toutes intéressantes en tant qu’elles représentent, pour notre moi, labile et plastique, autant de nouvelles expériences à intégrer, de nouvelles formes à explorer. Mais alors, que représente pour lui, l’humanité ?


[1] PONTON(Olivier).- « Les esprits libres sont les ‘dieux à la vie facile’ » in (sous le Dir.) PAOLO D’Iorio et PONTON(Olivier).- Nietzsche, Philosophie de l’esprit libre, études sur la genèse de choses humaines, trop humaines, (Paris, Edition Rue d’Ulm, 2004), p. 170

[2] PÜTZ (Peter).- introduction à Humain, trop humain  dans Œuvres Complètes, I (Paris, Robert Laffont, 1993), p. 419

 

[3] PÜTZ (Peter).- introduction à Humain, trop humain  dans Œuvres Complètes, I (Paris, Robert Laffont, 1993), p. 419

[4] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, I, Humain trop humain I, Caractères de haute et basse civilisation § 252, p. 576 (Paris, Robert Laffont, 1993)

 

[5] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, I, Humain trop humain I, Coup d’œil sur l’Etat § 450, p. 638 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[6] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, I, Humain trop humain II, Le voyageur et son ombre § 6, p. 831 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[7] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, I, Humain trop humain II, Le voyageur et son ombre § 6, p. 831 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[8] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, I, Aurore, Livre quatrième § 298, p. 1125 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[9] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, I, Aurore, Livre cinquième § 483, p. 1176 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[10] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Le Gai Savoir, Livre deuxième § 57, p. 87 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[11] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Le Gai Savoir, Livre troisième § 274, p. 164 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[12] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Le Gai Savoir, Livre cinquième § 374, p. 245 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[13] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Le Gai Savoir, Livre cinquième § 382, p. 253 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[14] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra, II Des prêtres, p. 354 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[15] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Par-delà le bien et le mal, Avant-propos, p. 559 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[16] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra, IV, le plus laid des hommes, p. 491 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[17] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Par-delà le bien et le mal, Qu’est-ce qui est noble ?§ 271, p. 723 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[18] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Par-delà le bien et le mal, Qu’est-ce qui est noble ?§ 271, p. 723 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[19] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Par-delà le bien et le mal, La faute, la mauvaise conscience§ 22, p. 833 (Paris, Robert Laffont, 1993)

[20] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ecce Homo. Pourquoi j’écris de si bons livres § 3, p. 1163 (Paris, Robert Laffont, 1993)

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