LE SURHOMME

TROISIEME CHAPITRE : LE SURHOMME

PREMIERE SECTION : LA NOTION DE SURHOMME

Une remarque importante s’impose d’entrée de jeu : Nietzsche parle du surhomme dans une seule de ses œuvres avant le Zarathoustra. Il s’agit du Gai Savoir. En effet, écrit-il : « L’invention de dieux, de héros, de toutes sortes de surhommes[1]… » Ce terme « surhommes » se dit en allemand die Übermenschen, au pluriel et au singulier des Übermensch. Certains auteurs comme Albert traduisent « surhumain », alors que l’usage en France a retenu le terme « surhomme ». Dans la récente traduction italienne de Bäumler, Übermensch est rendu, non par le traditionnel « superuomo »(surhomme), mais par « sovrauomo » (archi-homme). Notons aussi la traduction chère à Vattimo d’ « oltreuomo »(outre-homme)

C’est une des premières apparitions du terme « surhomme » chez Nietzsche, si l’on fait abstraction d’une formule essentiellement politique dans Humain trop Humain où Nietzsche écrit : « Partout où l’on s’efforce d’élever des hommes individuellement au surhumain naît aussi le penchant à représenter des couches entières du peuple comme plus grossières et plus basses qu’elles ne sont en réalité[2]. » Il est intéressant de constater qu’ici ce terme est associé aux dieux et aux demi-dieux ou « héros » de la religion polythéiste grecque, ainsi qu’à tous les êtres fabuleux que celle-ci a pu également inventer (centaures à corps de cheval, satyres impudiques de la suite de Dionysos) et qui sont qualifiés de Nebenmenschen et de Untermenschen (êtres en marge ou au-dessous de l’humain).

Il y a aussi un autre emploi du surhomme, dans un aphorisme dans Aurore où Nietzsche parle des passions « surhumaines » en ces termes : « Par de telles transformations, beaucoup d’hypocrisie et de mensonge s’est chaque fois introduit dans le monde : chaque fois aussi, et à ce prix seulement, une conception surhumaine nouvelle qui élève l’homme[3]. »

L’Übermensch qui se crée ses propres idéaux est opposé un peu plus loin à l’ « homme normal » (Normalmensch) du monothéisme. Ecce homo définit le « surhomme » en ces termes : « Le mot ‘surhomme’, par exemple, qui désigne un type de perfection absolue, en opposition avec l’homme ‘moderne’, l’homme ‘bon[4]’, avec les chrétiens et d’autres nihilistes, lorsqu’il se trouve dans la bouche d’un Zarathoustra, le destructeur de la morale, prend un sens qui donne beaucoup à réfléchir[5]. »

Dans le Zarathoustra spécialement, au Prologue troisième,  Zarathoustra enseigne au peuple le surhomme[6]. Le surhomme est ce qui doit surmonter l’homme. En outre, le surhomme est le sens de la terre, et récuse les espoirs supraterrestres, qui, après avoir blasphémé le ciel, viennent maintenant blasphémer la terre. Il est aussi cet océan ; en lui peut s’abîmer le plus grand mépris de l’homme. Le surhomme est aussi cet éclair, cette flèche, celle folie et ce désir, qui récuse les fausses sagesses pour apporter un enseignement nouveau aux hommes. Il est l’éclair du sombre nuage homme[7].

Nietzsche n’a qu’un désir et un amour: mettre au monde le surhomme[8]. Sa tristesse et son amitié pour un ami doivent être celle du surhomme.[9].  Pour cela il doit parler autrement. Ce surhomme est un nouveau matin[10]. Le surhomme, dans les îles bienheureuses, est ce qui a pris la place de Dieu[11]. Nietzsche invite ses disciples, ses frères comme il les appelle à se transformer en pères et en ancêtres du surhomme. C’est cela leur meilleure création. Il extasie, ensuite, devant la beauté du surhomme qui le visite comme une ombre. Au paragraphe 335 du Gai Savoir, Nietzsche définit l’homme de l’avenir ou surhomme, comme celui qui incessamment se crée lui-même. Comment entendre cette autocréation ? Comme la capacité de surmonter toute fixation, comme la volonté curieuse d’endosser de nouvelles compétences, activités et valeurs. Le surhomme nietzschéen est prêt à endosser les statuts et les formes de vie les plus contrastées, moins intéressé par le contenu même de chacune d’entre elles que par l’exploration de ses propres virtualités. Dans cette optique l’imagination, comme moyen de la métamorphose, joue un rôle décisif.

Dans le texte intitulé « des prêtres », Nietzsche soutient qu’il n’y a jamais eu de surhomme[12]. Nietzsche fait ensuite le lien entre le surhomme et la période voltarienne lorsqu’il confesse que le surhomme, le plus grand des hommes est trop humain. Dans les poètes, Nietzsche qualifie le surhomme de baudruche multicolore[13]. Notre généalogiste dit être attiré vers le surhomme. C’est là sa seconde volonté[14]. Il ajoute un peu plus loin : « Pour que le surhomme ait un dragon, le surdragon qui soit digne de lui : il faut que beaucoup d’ardents soleils réchauffent les humides forêts vierges[15]. » Ainsi le surhomme sera épouvantable par sa bonté. En définitive, il semble que Nietzsche soit fatigué des hommes supérieurs. Ces hommes supérieurs sont les maîtres d’aujourd’hui et ceux-ci sont les plus grands dangers su surhomme[16].

Zarathoustra désire monter plus haut, vers le surhomme[17]. Il veut montrer tous les échelons et tous les ponts qui mènent au surhomme[18]. Finalement, le surhomme est un mot ramassé qui contient la doctrine suivante : « L’homme est quelque chose qui doit être surmonté[19]. » Nietzsche veut à présent que le surhomme vive[20], parce que tous les dieux sont morts. Telle est sa dernière volonté. A la fin de son Zarathoustra Nietzsche peut penser qu’à chaque minute, l’homme est surmonté, l’idée du surhomme est devenue ici la plus haute réalité[21]. Le surhomme est l’homme de la naissance et de l’origine en tant qu’elle entame, pour celui qui veut être le premier homme, le lent processus de création qui, du chaos, aboutit à la formation d’une étoile dansante.

DEUXIEME SECTION : SURHUMANISME DE L’HOMME ET HUMANISME DU SURHOMME

L’homme apparaît chez Nietzsche, comme un être ambigu, une créature hybride, qui n’est ni ange, ni bête, mais hésitant toujours entre ces deux extrêmes, une synthèse improbable d’humanité et d’humanité ; comme si la véritable humanité se moquait de l’humanité, parce que l’homme est l’animal dont la nature n’est pas encore fixée.  Il apparaît comme une improbable chimère, parce qu’il est tout entier généalogie et histoire.

Le christianisme que Nietzsche critique, a toujours lutté, selon ses termes, au rapetissement de l’homme, à sa dénaturalisation. En cherchant à moraliser l’homme, cette religion du Christ a réussi à le mettre en contradiction avec lui-même, à le séparer de son animalité première. Finalement, elle a creusé un abîme entre l’homme et la nature en faisant de lui, le centre de la création, sa véritable raison d’être. Mais qu’est-ce que l’homme chez Nietzsche ?

Il est un pont, une transition et non une fin. Nietzsche cherche à ennoblir l’homme, à le rendre plus fort, plus profond, plus méchant. D’après Nietzsche, l’homme passe infiniment l’homme : un abîme sépare ainsi le dernier homme, l’homme fragmentaire, servile, du surhumain, l’homme complet, souverain.

Nietzsche fait du surhumain, le sens et la raison d’être de l’humain, pour montrer que le nihilisme n’est pas une fatalité, qu’il peut et doit être surmonté. Ainsi le surhumain sert ainsi d’horizon non tant de l’attente messianique que de l’action présente. Il faut vouloir le surhumain pour le rendre possible, il faut créer cet avenir pour le moins incertain.

Pour Yannis Constantinidès[22], le surhumain est, en définitive, l’homme complet, souverain, qui non seulement ne cherche pas à faire table rase du passé, mais assume pleinement la responsabilité de l’ensemble de l’histoire. Libre d’esprit, il n’est ni asservi aux jugements moraux dominants et les grands mots de la vertu lui répugnent. Il vit dangereusement, rejetant toute forme de confort, avant tout le conformisme et les diverses consolations. Le surhumain doit accomplir la vaste synthèse de pulsions contradictoires. C’est ce qui fait dire à Keith Ansell-Pearson[23] que le surhumain renvoie chez Nietzsche à la tâche d’incorporation de la vérité et de la connaissance, par laquelle nous devons, presque littéralement, nous constituer comme nouveaux corps de connaissance.


[1] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Le Gai Savoir. Livre troisième n° 143, p. 139,(Paris, Robert Laffont, 1993)

[2] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, I, Humain trop humain I. Coup d’œil sur l’Etat 461 p. 643, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[3] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, I, Aurore. Livre premier § 27 p. 987, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[4] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Pourquoi  je suis un destin. § 5 p. 1195, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[5] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Pourquoi j’écris de si beaux livres. § 1 p. 1146, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[6] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra I. Prologue 3 p. 292, (Paris, Robert Laffont, 1993))

 

[7] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra I. Prologue 7 p. 297, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[8] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra I. Des vieilles et jeunes p. 333, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[9] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra I. Des vieilles et jeunes p. 333, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[10] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra I. De la vertu qui donne p. 343, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[11] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra II. Dans les îles bienheureuses p. 347, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[12] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra II. Des prêtres p. 354, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[13] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra II. Les poètes p. 383, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[14] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra II. De la sagesse des hommes p. 395, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[15] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra II. De la sagesse des hommes p. 396, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[16] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra IV. De l’homme supérieur p. 511, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[17] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra II. De la sagesse des hommes p. 397, (Paris, Robert Laffont, 1993)

 

[18] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra I. Prologue 9, p. 300, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[19] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra I. Du pâle criminel p. 311, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[20] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Ainsi parlait Zarathoustra I. De la vertu qui donne § 3 p. 344, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[21] NIETZSCHE (Friedrich).- Œuvres Complètes, II, Pourquoi j’écris de si beaux livres. § 6 p. 1177, (Paris, Robert Laffont, 1993)

[22] CONSTANTINIDES(Yannis).- « Le désert croît…Nietzsche et l’avilissement de l’homme » in Noesis n° 10, Nietzsche et l’humanisme, 2006, Revue philosophique du Centre de Recherches d’Histoire des Idées de l’Université de Nice n° 10, Nietzsche et l’humanisme, 2006, p. 126

 

[23] ANSELL-PEARSON(Keith).- « Une nouvelle approche du surhumain » in Noesis n° 10, Nietzsche et l’humanisme, 2006, Revue philosophique du Centre de Recherches d’Histoire des Idées de l’Université de Nice n° 10, Nietzsche et l’humanisme, 2006, p. 164

 

 

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