CONCLUSION A L’OUVRAGE Nietzsche et la vision de l’homme

CONCLUSION GENERALE

Devant la crise de l’humanisme moderne, cette étude sur la vision de l’homme chez Nietzsche peut aider l’Africain que je suis. Le monde actuel est épuisé. Il peut se résumer en cette agitation histrionique, symptôme d’abaissement et de dégénérescence de l’homme. Nietzsche peut représenter cette force authentique et souveraine, sûre d’elle-même, heureuse et féconde. L’homme moderne est celui dont l’épuisement s’exprime par une sorte de suractivité, d’ivresse donnant l’impression fallacieuse d’un trop-plein de puissance, symptôme en réalité d’une mort imminente. Nietzsche ne serait-il pas le penseur destinal de la métaphysique occidentale, qui l’accomplit et l’achève dans le déploiement de la civilisation technique et de la mobilisation totale du monde.

Le monde moderne essaie d’établir l’articulation de l’homme, du monde et veut se passer de la figure divine pour fonctionner. Elle prône la dédivinisation du monde qui a pour corollaire sa déshumanisation. Dédiviniser le monde passe d’abord par le retrait de l’homme, par la négation de sa participation au système métaphysique, par le refus de sa fonction copulatoire. Ne faut-il pas penser à un post-humanisme ou à un trans-humanisme ?

Le post-humanisme est présenté comme l’humanisme du XXIè siècle. Il est l’ouverture de nouvelles possibilités d’élevage, de dressage, de domestication de l’homme. Quant au trans-humanisme, les premiers cercles naissent dans les années 80 à l’UCLA (l’Université de Californie à Los Angelès). Le bon africain que je suis ne trouve dans sa marque dans ces deux voies. Peut-être serait-il sensible à une autre voie qui serait une anthropologie de la joie qui trouve sa source en Nietzsche.

Dans cette Afrique ballottée en tous les sens par la guerre, la crise économique et son cortège de pauvreté, de maladies, d’endettement et de sous-développement, le projet anthropologique serait très bienvenu. Il est urgent de nous interroger à nouveaux frais sur l’être de l’homme en général et l’homme africain en particulier. L’homme africain, comme l’homme mondial, est un être de pulsions et de sentiments, plus qu’un être d’abord rationnel. Il est, en outre, mû par des tendances souvent contradictoires, loin de ne se laisser conduire que par une volonté éclairée par la raison. Il est vrai que l’Africain vit dans la sécurité permanente. Aussi il peut emprunter à Nietzsche l’enthousiasme et la joie, comme ses modes d’êtres fondamentaux, tout en sachant que joie et angoisse ne cessent de s’appeler l’une l’autre, tout comme la mélancolie et l’enthousiasme, dans la vie de l’homme africain.

L’Africain, homme de la fête et du rire, dans son ivresse quotidienne, est arraché à son isolement et englobé dans la famille, la tribu et le clan, des communautés plus grandes. Ce sentiment d’être d’accord, en outre, s’étend de l’homme à la nature. Nietzsche parle alors d’évangile de l’harmonie universelle, ce qui est proche de la cohésion et des symbioses africaines. Dans cette expérience, l’homme se fond dans l’unité originaire de l’Un primordial. L’individu est absorbé dans une vie plus large qui l’englobe. L’expérience de l’Un est une révélation dans laquelle une réalité plus profonde apparaît à l’homme. Cette apatheia dans laquelle vit l’Africain, au quotidien, montre que la nature ou le cosmos est en harmonie avec l’homme. Il est un microcosme. L’Africain est un phénomène parmi les phénomènes, une fore parmi les forces. Il n’a pas à les connaître, moins encore à les dominer, mais il est en phase avec elles. Force parmi les forces, l’Africain recherche constamment à accroître par les moyens visibles et invisibles celle qui est son fondement : la force vitale. Nietzsche l’appelle volonté de puissance.

Aujourd’hui le monde moderne revient au respect de la physis, parce que la nature a été mise à mal, surexploitée et la terre vit un réchauffement sans précédent. L’Africain propose au monde moderne, de remonter aux sources de la religion. Il pense que seul Dieu reste capable d’en modifier la logique. Il faut transformer le monde, en le respectant et non comme un ogre. Le cosmos ou la physis auquel l’africain reste intimement lié, lui donne de quoi vivre mais à condition que les prélèvements pratiqués respectent les équilibres naturels ; par exemple, avant de cultiver la terre, il faut lui demander pardon pour les blessures qu’on va lui infliger. Aucune prédation ne doit se faire sans compensation rituelle. Ainsi l’Africain reste maître de son environnement. Intéressons-nous à présent à l’ivresse nietzschéenne.

Chez Nietzsche, l’ivresse augmente la conscience de la force. L’homme ivre repousse les limites de l’espace et du temps. Dans l’ivresse, le temps est suspendu. L’homme devient capable de sentir non historiquement. L’Africain, qui dans l’ivresse, la plus absolue, arrive à réaliser des prouesses les plus étonnantes, comme par exemple, s’ouvrir le ventre pour sortir ses intestins, pour les remettre en place, et recoudre la plaie, sans anesthésie, devrait compter avec cette rationalité et la développer.  A côté de cette prouesse, citons entre autres : « Le pouvoir de fabriquer des engins et appareils invisibles, le pouvoir de construire des châteaux, buildings, gratte-ciel sur le plan immatériel, le pouvoir de multiplier certaines choses, le pouvoir de provoquer la pluie ou la sécheresse, le pouvoir pour certains vieux patriarches de se faire substituer en cas de maladie grave ou d’agonie par un  de ses descendants qui tombe malade ou meurt à sa place, le pouvoir de provoquer des orages, et la mort du bétail, de rendre stérile un terrain fertile, de détourner la destinée des gens[1]. »  A côté de cette ivresse, il y a la joie.

Cette joie, nous la définissons comme le sentiment d’accord avec la vie, l’univers ou encore l’eutymie. Il s’agit d’une espèce de joie qui est consentement de l’esprit à la volonté providentielle et qui accompagne les tâches pratiques, sachant que, dans la vie de tous les jours, tout est agencé en vue du mieux. L’eutymie se voit sur le visage et l’expression du regard. Cette joie et ce sourire qui s’observent chez l’Africain, en général, quand il se trouve en face d’un étranger, est le propre de l’homme de cet continent. La réalité vécue de la culture africaine, c’est ce que relève Daniel Etounga-Manguelle dans son ouvrage L’Afrique a-t-elle besoin d’un programma d’ajustement culturel : « un air de parfum flotte également dans les dédales des souks, sur les places des marchés, dans les restaurants des quartiers populaires, ainsi qu’aux environs des petits ports de pêche. Partout, légumes, épices, poissons enveloppent de leurs fortes senteurs les vêtements amples et colorés des hommes et des femmes au milieu d’attroupements dont le désordre, le brouhaha et la convivialité n’ont rien d’étonnant pour un Africain. On se tape sur l’épaule, on s’interpelle, on rit aux éclats, on marchande, on s’empoigne sans retenue. Sans craindre d’indisposer ou de n’indigner personne. L’Afrique se sent et se voit à travers certaines scènes de la vie quotidienne[2]. »

Dans cet humanisme africain, l’homme prend le temps pour toutes choses. Ici, ce n’est pas l’hyperactivité et la superficialité dans les rapports humains où on se presse et on brûle les étapes pour tout, on prend le temps si bien qu’un penseur comme Etounga, formé à la rationalité occidentale et moderne parle de « nonchalance de la foule déambulant dans les rues des villes ; (de) gens étendus en pleine journée, prenant du repos devant leur maison[3]. » Ici en Afrique, le temps n’est pas n’est pas linéaire comme dans la modernité ; il est cyclique. Nous sommes dans une logique circulaire, proche de l’Eternel retour nietzschéen, un véritable âge d’or, où le loup habite avec l’agneau et la panthère se couche avec le chevreau, le veau, le jeune lion et le bétail qu’on engraisse vivent ensemble et un petit garçon les conduit. La vache et l’ourse ont même pâturage, leurs petits un même enclos, et le lion mange de la paille comme le bœuf[4].

Autre critique que nous ne pouvons pas accepter est e que notre auteur appelle « le contrôle de l’incertitude[5]. » Dans la modernité, l’homme cherche à contrôler l’incertitude, à vaincre l’avenir, d’où une anxiété élevée, une agressivité fortes. L’homme africain vit dans l’âge d’or, dans l’insouciance de l’enfant ; il prend chaque jour comme il vient. Le travail pour lui est sacré ; il ne le met pas au-dessus de l’homme. Il est tolérant vis-à-vis des comportements et opinions des autres. Il se sent en sécurité.

Même dans la douleur, la peine, la souffrance et la peine, le chant et la joie sereine accompagnent les épreuves. L’homme africain ne sait pas comment cet état lui advient, mais tout lui vient comme un don de Dieu. Il partage tout avec sourire et fait confiance à l’homme. Ainsi comme nous le constatons, ce bonheur ne produit pas un engourdissement heureux de l’âme, mais se traduit en actions. Ces actions, accomplies dans une confiance heureuse en la nature, provoquent une résolution morale sûre et constante. L’homme africain s’apparaît à lui-même meilleur. Cet état ne s’enlise pas dans la passivité d’une contemplation heureuse du monde, de soi et des autres, mais conduit à agir avec confiance et efficacité. C’est dans cet état de béatitude que l’homme est le plus lui-même.

Concluons : nous pensons qu’il est urgent, en suivant Nietzsche et les Africains, de construire une anthropologie reposant sur l’idée que l’homme n’est pas une pure raison. Il privilégie le bonheur, l’enthousiasme, la joie, la béatitude. Cette béatitude est l’état dans lequel l’homme est le plus lui-même. Elle est le résultat d’un processus de développement qui conduit l’homme à prendre conscience de ce qu’il y a de plus créatif en lui. Le processus d’individuation conduit à cette béatitude dans laquelle l’homme devient vraiment lui-même, et à cette attitude de laisser être ce qui est dans la joie.


[1] ETOUNGA-MANGOUELLE(Daniel).- L’Afrique a-t-elle besoin d’un programme d’ajustement culturel ? (Ivry-sur-Seine, Editions Nouvelles du Sud 1990), p. 54

[2] ETOUNGA-MANGOUELLE(Daniel).- L’Afrique a-t-elle besoin d’un programme d’ajustement culturel ? (Ivry-sur-Seine, Editions Nouvelles du Sud 1990), p. 29

[3] ETOUNGA-MANGOUELLE(Daniel).- L’Afrique a-t-elle besoin d’un programme d’ajustement culturel ? (Ivry-sur-Seine, Editions Nouvelles du Sud 1990), p. 29

[4] Isaïe 11, -67

[5] ETOUNGA-MANGOUELLE(Daniel).- L’Afrique a-t-elle besoin d’un programme d’ajustement culturel ? (Ivry-sur-Seine, Editions Nouvelles du Sud 1990), p. 32

Une Réponse to “CONCLUSION A L’OUVRAGE Nietzsche et la vision de l’homme”

  1. Ndèye Mane Says:

    Pas d\’accord du tout.

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