GENEALOGIE NIETZSCHENNE DU CHRIST ET DES CHRETIENS

GENEALOGIE NIETZSCHEENNE DU CHRIST ET DES CHRETIENS

Par Dr AKE Patrice Jean, Maître-assistant à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody, pakejean@yahoo.fr

INTRODUCTION

Cet article a pour titre « Généalogie nietzschéenne du Christ et des chrétiens ». Titre surprenant peut-être, mais pas pour les habitués de l’Evangile. Quand nous ouvrons par exemple celui de St Mathieu, nous trouvons écrit comme titre du premier chapitre « Généalogie de Jésus-Christ[1] » Ce texte a un correspondant synoptique en Luc[2]. Ici, le mot généalogie renvoie  aux origines de Jésus-Christ, à la genèse de Jésus-Christ. En calquant le mot généalogie sur celui qui commence le récit de la descendance du premier homme – voici le livre de la généalogie d’Adam[3], Mt suggère que Jésus, en ouvrant le titre d’une nouvelle généalogie, prend la place d’Adam[4]. Cependant l’histoire rapportée ici est celle, non de sa descendance, mais de son ascendance : en Jésus, l’histoire passée d’Israël trouve son sens. Cependant quel rapport, à ce niveau, pouvons-nous établir entre la généalogie de Mt avec celle de Lc ?

Dans le passage de St Lc, Jésus semble avoir été reconnu comme fils de David par quelques-uns de ses contemporains[5]. Il est proclamé tel par la prédication apostolique[6], et par une très ancienne confession de foi[7]. La généalogie de Mt et celle de Lc exposent cette descendance davidique de Jésus qui fonde sa légitimité messianique. Bien que Mt et Lc rapportent la naissance virginale de Jésus, ils présentent l’un et l’autre sa généalogie par Joseph, car l’A.T. n’établit jamais la descendance que par les hommes.

Les deux généalogies sont différentes et assez artificielles, comme le sont souvent les généalogies de l’époque. Elles se rencontrent sur les pères d’Abraham à David, sur Salathiel et Zorobabel au retour de l’exil, et sur Joseph père de Jésus. Mt compte 3×14 (=42) générations d’Abraham à Jésus, en passant par les rois de Juda ; Lc en compte 11×7 (=77) de Jésus à Adam, sans nommer d’autre roi que David.

A la différence de Mt qui place la généalogie de Jésus au début de son livre, Lc ne veut indiquer la descendance humaine de Jésus qu’après avoir rapporté sa filiation divine[8]. Il tient à rattacher Jésus à Adam, et non à Abraham, pour marquer son lien à l’humanité tout entière[9]. Il ne mentionne aucun roi entre David et Salathiel, mais plutôt des noms de prophètes, sans doute par réaction contre le messianisme temporel. Quand Nietzsche décide de parler de généalogie de Jésus-Christ et des chrétiens, que veut-il faire ?

Généralement, du grec genealogein, le mot généalogie, comme notion philosophique[10]signifie raconter les origines. Il suppose un type de savoir déterminé par le sens et la valeur des groupes familiaux pour la constitution de l’univers social, d’où le prolongement de l’intérêt d’établir aussi la généalogie tant des dieux immortels que des héros immortalisés dans le domaine mythologique. A ce titre la Théogonie d’Hésiode est une généalogie. Cette généalogie des dieux sert à comprendre la généalogie des êtres dans les divers domaines du réel. Le français va être l’héritier de la genealogia grecque grâce à la médiation du bas latin. Tout en maintenant dans la langue courante sa signification générale de suite d’ancêtres établissant une filiation, le terme généalogie désigne depuis le XVIIè siècle, la science auxiliaire de l’histoire s’occupant du dénombrement des ancêtres d’une famille ou d’un individu. Nous n’allons pas aborder le sens de la notion de généalogie chez Darwin dans le cadre de cet article, mais aller directement chez Nietzsche. Quel sens ce dernier philosophe cité accorde-t-il au mot généalogie, surtout dans l’ouvrage qu’il a appelé Généalogie de la Morale?

Dans l’introduction à l’ouvrage Généalogie de la morale, Henri Albert[11] pense que la définition du mot généalogie n’est pas aussi explicite. L’auteur souligne que la généalogie questionne moins l’avenir que le passé de la morale, son origine et son histoire encore mal éclaircies et enracinées dans un sous-sol ténébreux. La généalogie questionne reconstitue l’ascendance de la morale. Il convient d’approfondir cette idée : quelle est véritablement la méthode généalogique ?

Eric Blondel[12] que nous avons consulté sur la question considère la notion de généalogie comme une problématique développée par Nietzsche. Le but de sa pensée, poursuit notre commentateur, c’est la recherche de nouvelles voies pour la culture, contrepartie d’une critique de la culture dominante, la culture platonico-chrétienne. Dans cette perspective, Nietzsche met en cause les idéaux de cette culture, tels qu’ils se traduisent dans une morale, une science, une religion, une philosophie, des conceptions politiques dominantes pendant plus de vingt siècles : il cherche à en établir l’unité sous ces diverses manifestations et la permanence tout au long d’une histoire bimillénaire. La méthode généalogique n’est pas une originalité nietzschéenne, mais elle prend sa source dans la tradition platonicienne.

Poursuivant son analyse, après avoir dégagé la généalogie de ses sources platoniciennes, kantiennes et schopenhaueriennes, Blondel arrive à dire que la généalogie est une hétérologie. D’où son ambigüité, son impossibilité, qui sont celles, radicalement de la pensée de Nietzsche comme pensée de la culture et du corps. La généalogie se développe alors comme une histoire naturelle, une psychologie, une interprétation-philologie et une évaluation.

A suivre…

Comment citer cet article :

Dr AKE Patrice Jean, Maître-assistant de Philosophie à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody « Généalogie nietzschéenne du Christ et des chrétiens » publié dans http://pakejean16.spaces.live.com ce Jeudi 25 juin 2009 à 19H20


[1] Mt 1,1-17 selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[2] Lc 3, 23-38, selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[3] Gn 5, 1, selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[4] Lc3, 38 selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[5] Mc 10,47-48 ; 11,10 et par. Selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[6] Ac 2,29-32 ; 13,22-23 selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[7] Rm 1,3-4 selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[8] Lc1, 35 ; 3,22 selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[9] Ac17, 26.31 selon la traduction œcuménique de la Bible (T.O.B.)

[10] BAUER(Edgar).- « généalogie » dans Dictionnaire des notions philosophiques. Encyclopédie philosophique Universelle. Tome I, (Paris, PUF, 1990), pp. 1044 à 1046

[11] ALBERT(Henri).- Introduction à La généalogie de la Morale dans Œuvres Complètes II, (Paris, Robert Laffont 1993), p. 741

[12] BLONDEL(Eric).- « La question de la généalogie » dans L’univers philosophique. Encyclopédie Philosophique Universelle 1, (Paris, PUF 1989), p. 715

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