NIETZSCHE ET JEAN-MARC ELA: CRITIQUES DE LA SCIENCE Introduction

INTRODUCTION

Considérée comme la forme la plus haute du savoir et de la connaissance humaine, ou encore comme la forme spécifique d’activité sociale qui, dans les sociétés modernes est la principale cause productrice des biens et des richesses, la science est devenue aujourd’hui une activité mondaine soumise à tous les aléas de la vie historique. Ainsi elle s’inscrit dans un processus historique qui, dans le long terme, tend à s’autonomiser par rapport à d’autres formes culturelles comme sont les conceptions mythiques ou religieuses de l’univers. Elle fait partie, en outre, d’un système de production et d’un système politique et son discours est devenue institution. Certains pensent qu’il ne faut pas la confondre avec la sensation, ni avec l’opinion vraie, ni avec l’opinion vraie accompagnée de raison, qu’elle est le savoir universel absolument fondé, sa caractéristique c’est de posséder une méthode et son essence est d’être réflexive.

L’idée de parler de la critique de la science nous est venue en lisant l’ouvrage remarquable d’Alexandre Koyré, De la mystique à la science. Cours, conférences et documents 1922-1962. Dans la préface à cet ouvrage, Pietro Redondi, chercheur au Centre Alexandre Koyré disait que « (cet éminent historien de la pensée scientifique) a montré (aux scientifiques) que l’histoire de l’astronomie ou celle de la mécanique ne se composaient pas que de ‘faits scientifiques’, mais qu’en elles se révélaient des conceptions religieuses et ontologiques, des cosmologies et des pensées mathématiques[1]. » Ensuite, il a montré « (aux philosophes) que la différence entre science et non-science, science et métaphysique, ne pouvait être établie logiquement, a priori : dans ‘histoire, les arguments scientifiques qui sont…rationnels ou positifs émanent de mobiles philosophiques et religieux différents des nôtres[2]. » Ainsi, Koyré, selon Redondi, a montré que toute science est solidaire d’une métaphysique[3].

L’histoire de la pensée scientifique, telle que l’entend Alexandre Koyré, et qu’il s’efforce de la pratiquer, « vise à saisir le cheminement de cette pensée dans le mouvement même de son activité créatrice…Il faut résister, à la tentation, à laquelle succombant trop d’historiens des sciences, de rendre plus accessible la pensée souvent obscure, malhabile et même confuse des anciens, en la traduisant en un langage moderne qui la clarifie mais en même temps la déforme : rien, au contraire, n’est plus instructif que l’étude des démonstrations d’un même théorème données par Archimède et Cavalieri, Roberval et Barrow[4]. » Il fait une remarque supplémentaire suivante : « On doit, enfin, étudier les erreurs et les échecs avec autant de soin que les réussites[5]. » N’est-ce pas dans cette voie critique de la science dans laquelle se sont particulièrement illustré Nietzsche et Jean-Marc Ela.

D’un côté, Nietzsche a posé la question généalogique et la signification de la science qui est symptôme de vie. Par rapport au pessimisme de la vie, la science signifie crainte et diversion. Elle ne peut pas se passer de vérité mais elle suscite la peur, la ruse et l’hypocrisie. L’instinct l’accompagne et elle sert plus le mythe que la vérité. Ainsi la science moderne est devenue la nouvelle religion. La définition que Nietzsche donne de la science est l’imitation de la nature en concepts. Il montre ainsi qu’il est un pur naturaliste. Tandis qu’en toute science, Nietzsche décèle l’illusion, les préjugés et les passions, il propose la culture comme son régulateur. C’est cette culture qui empêche toute science de tomber dans la barbarie.

De l’autre côté, Jean-Marc Ela, devant les limites de la science géométrisante qui est à l’œuvre dans la rationalité scientifique dont l’expansion est liée à des logiques de destruction et de mort, pense, qu’il réinsérer le savoir dans le champ de la vie. La science, chez lui, est liée à la culture et donne un certain pouvoir. La science, pour Ela est une activité collective qui comporte plusieurs tâches : « mobiliser le monde (produire des données lisibles, manipulables), créer des collègues (produire des personnes capables de comprendre ce que l’on fait et ce que l’on dit), s’allier à des acteurs pluriels que l’on intéresse aux opérations précédentes (l’école, l’Etat, l’industrie…), mettre en scène l’activité scientifique par les relations publiques, la confiance, l’idéologie. » Finalement, pour notre sociologue africain, la pratique scientifique est une pratique sociale. N’est-ce pas surtout à la philosophie d’interroger la science sur ses principes et de lui montrer ses limites ? Telle est la problématique ancienne mais toujours nouvelle que le présent article voudrait susciter. D’abord, en partant de la conception nietzschéenne de la science.


[1] REDONDI(Pietro).- « Préface » à KOYRE(Alexandre).- De la mystique à la science. Cours, conférences et documents 1922-1962 (Paris, Editions de l’EHESS 1986), p. X

[2] REDONDI(Pietro).- « Préface » à KOYRE(Alexandre).- De la mystique à la science. Cours, conférences et documents 1922-1962 (Paris, Editions de l’EHESS 1986), p. X

[3] REDONDI(Pietro).- « Préface » à KOYRE(Alexandre).- De la mystique à la science. Cours, conférences et documents 1922-1962 (Paris, Editions de l’EHESS 1986), p. X

[4] KOYRE(Alexandre).- De la mystique à la science. Cours, conférences et documents 1922-1962 (Paris, Editions de l’EHESS 1986), p. 129

[5] KOYRE(Alexandre).- De la mystique à la science. Cours, conférences et documents 1922-1962 (Paris, Editions de l’EHESS 1986), p. 130

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