ESPOIR(S) ET ESPERANCE

ESPOIR(S) ET ESPERANCE

Par Père AKE Patrice Jean, Professeur Permanent à l’UCAO-UUA, pakejean@yahoo.fr

INTRODUCTION

A cette journée philosophique sur « La philosophie entre crise et espérance », nous avons choisi de traiter de la question « espoir(s) et espérance ». Ces deux notions ont, à l’origine une étymologie commune : espérer, du latin spērare (s prononcé en français d’après le latin). Le sens « attendre »(XVIe siècle) s’est développé dans l’Ouest(Normandie) et le Midi. Le latin spērare vient du verbe spero (avi, atum, āre) qui veut dire avoir bon espoir, attendre, s’attendre à, appréhender, ou encore de spes(spèī) qui signifie attente, attente d’une chose favorable, espérance et espoir. Spes, c’est l’espoir ou l’objet de l’espoir, l’attente, la perspective. Quant au verbe grec, έλπίζω, il signifie également, attendre, s’attendre à, parfois avec crainte, espérer. Il a donné un substantif έλπίς qui veut dire attente d’une chose, conjecture, présomption et prévision. D’autres termes sont des dérivés, comme έλπίσμα, l’objet d’espoir, έλπιστικος, qui laisse espérer, et έλιστος, qu’on peut espérer. Le verbe έλπομαι qui signifie s’attendre que, penser ou espérer, a un actif factif, έλμω, faire espérer. Ce verbe a un dérivé isolé, έλπωρη, espoir. De cet ensemble archaïque et appelé à disparaître, il faut détacher le substantif έλπις qui signifie attente ou espoir. Mais ces deux notions, quoiqu’ayant une origine semblable, se distinguent l’une de l’autre.

A la suite de Bernard Schumacher[1] nous faisons une distinction entre espoir et espérance. Si l’espoir est l’action d’espérer, ou bien le sentiment qui porte à espérer, ou encore la personne ou la chose en qui l’on espère, l’espérance est également l’attente d’un bien qu’on désire, l’objet de cette attente. Ces deux notions qui apparemment se ressemblent, semblent s’opposer quant à leur finalité, à leur objet propre, ainsi qu’à leur degré d’enracinement dans la personne, tout en ayant certains traits en commun. L’objet de l’espoir prend des formes différentes selon le temps, le lieu, les circonstances, le développement de la personne. Il se caractérise par la pluralité, la diversité, le changement constant, la contingence. Il est clairement déterminé, ce qui permet de le définir, de le compter et de le distinguer. Le langage courant, appuyé par l’expérience empirique et historique de personnes se trouvant dans une situation apparemment sans issue – condamné à mort, malade incurable, prisonnier – , ne donne pas à l’être humain qui a perdu tous ses espoirs – ces non réalisations de projections vers l’à-venir – le nom de désespéré au sens le plus fort du terme : cet homme continue à espérer d’une espérance fondamentale. L’objet – dont la forme exacte reste voilée, inconnue – de cette espérance est unique et toujours identique par essence, totalisant et final. La très grande majorité des philosophes de l’espérance contemporains l’identifie à l’accomplissement et l’apaisement plénier de la personne et/ou de la communauté. L’accomplissement personnel et l’accomplissement interpersonnel convergent dans le modèle ontologique de communion, d’intersubjectivité, alors qu’ils divergent dans celui du système, de la volonté-nature, du sujet-objet.

Après avoir clarifié la notion d’espoir dans notre première partie, puis celle d’espérance dans une seconde, nous nous apercevrons très vite que ces deux notions ne sont pas aussi différentes que nous le pensions. Cependant en observant leur objet, nous voyons que l’espoir porte sur des objets spécifiquement humains, tandis que l’espérance vise des objets plus divins. Même là encore, autant l’espoir peut porter sur des objets divins, autant l’espérance aussi peut porter sur des objets humains. Toutefois, il me semble qu’entre les objets humains et divins, il y a un approfondissement du sens religieux, dans l’espoir comme dans l’espérance. Ne pourrait-on pas prendre le critère de l’intéressement ou celui du désintéressement pour établir une distinction entre espoir et espérance ? Dans ce cas les notions d’espoir et d’espérance ne sont-elles pas antinomiques ? Ici aussi, dans l’espérance comme dans l’espoir, Dieu peut être considéré comme un Maître dont nous attendons un salaire. Il y a encore intéressement des deux côtés. Finalement existe-t-il un espoir pur, une espérance pure ? N’est-ce pas dans cette attitude d’enfant que nous mettrons dans notre espoir et notre espérance, que l’espoir peut progresser pour devenir espérance ?

1. DEFINITION DE LA NOTION D’ESPOIR

L’espoir est un mouvement intentionnel qui présuppose un acte de connaissance par les sens, l’estimation intellectuelle ou l’intelligence, d’un bien qui affecte le sujet et qui est ardu, c’est-à-dire qui dépasse l’exercice facile, le déroulement naturel, et réclame du sujet un effort particulier, voire exceptionnel. Il est en outre toujours accompagné d’un minimum de certitude et d’assurance, ainsi que de confiance dans la possibilité réelle d’atteindre son objet. On n’espère pas quelque chose qu’on est par avance absolument sûr de ne pas pouvoir posséder. Toutefois l’espoir implique un certain saut dans le vide, étant donné qu’on ne sait pas avec une certitude totale.

Cette incertitude est due à divers facteurs extérieurs et intrinsèques au sujet et dont la racine ultime est l’incertitude ontologique et la liberté humaine. La certitude de l’espoir s’appuie soit sur une confiance originelle des facultés humaines naturelles, celles-ci semblant aptes à atteindre par leur mouvement naturel, le bien vers lequel le sujet est tendu ; soit sur un certain calcul des probabilités plus ou moins fiable du futur contingent, et qui peut aussi être réglé par la vertu de prudence. La certitude de l’espoir s’enracine dans la tension naturelle de la volonté humaine vers la possession du souverain bien – comprise de diverses manières – , ainsi que dans une métaphysique de l’être et du bien, c’est-à-dire dans un acquiescement à la totalité de la réalité, dans une confiance originelle en l’être et où l’amour, le don et la fidélité jouent un rôle primordial.

L’espoir, en outre, présuppose un désir dont l’actualisation et la possession de l’objet sont possibles et réalistes, contrairement à celui qui est impossible et illusoire. Il est aussi accompagné d’attente qui est toujours orientée vers une possibilité qui doit ou qui devrait se concrétiser dans un futur plus ou moins proche et qui peut être bonne, mauvaise ou indifférente. Selon la valeur de l’espoir, diverses émotions viennent s’y greffer, comme la joie, la peur ou l’angoisse. L’espoir peut aussi, en revanche être toujours orienté vers un bien, vers quelque chose d’agréable, de réjouissant, se distinguant aussi de la crainte qui est une représentation d’un mal futur, destructif ou affligeant et qui constitue toutefois aussi un de ses éléments.

L’espoir implique, en outre, un minimum d’amour, compris comme un amour de convoitise ou d’amitié ; ce dernier se fonde, avec les notions de don, de confiance, d’ouverture, de réceptivité et de fidélité, une relation interpersonnelle entre un je et un tu qui se synthétisent dans un nous. En ce sens, l’espoir devient espérance quand il se collectivise. Ainsi, la formule de Gabriel Marcel trouve tout son sens quand il écrit : « J’espère en toi pour nous »[2].

Il existe plusieurs espoirs et c’est pourquoi notre intitulé porte la marque du pluriel : la confiance en des objets contingents et des événements en l’humanité en marche vers la patrie, ou encore en soi-même, en autrui – sur la base intersubjective, d’une métaphysique du don et de l’amour, ou de la confiance première qui s’inscrit dans les profondeurs de la personne et qui est indispensable à l’existence, joue le rôle d’un ressort dynamique de l’espoir sans en constituer l’essence. La confiance, qui implique un certain risque, s’exprime par un saut audacieux dans le vide, par une attitude de croyance, élément accompagnant l’espoir humain pour ce qui est de la possibilité réelle d’atteindre dans le futur le bien vers lequel le sujet est tendu – qui s’abandonne au cours des choses ou des événements, ou aux mains de celui qui a la possibilité d’actualiser le bien ardu et possible espéré. L’espoir peut aussi avoir un côté métaphysique, irrationnel. Il devient alors abandon confiant absolu qui ne pose aucune condition, aucune limite, et qui s’appuie sur une ontologie de l’interpersonnalité.

Pour des auteurs de la période archaïque comme Homère, Hésiode, Théognis et Pindare, l’espoir est une attente de l’à-venir qui s’appuie sur une estimation rationnelle, cette connaissance du futur n’est pas absolument certaine et fiable et reste de l’ordre de l’opinion. Les auteurs grecs postérieurs, entre autres Euripide et Thucydide, rejettent cette conception et définissent l’espoir, l’attente, comme un désir ou un souhait, en relation avec la confiance. Les Pères et les scolastiques l’abordent plutôt sous l’angle de la vertu théologale, bien qu’un courant de pensée s’y oppose en s’appuyant sur la question disputée de savoir s’il est possible de convoiter Dieu légitimement.

René Sève, dans sa définition philosophique de l’espoir privilégie la dimension morale[3]. Le premier auteur qu’il cite est Hobbes, chez qui l’espoir est « l’appétit joint à l’opinion qu’on atteindra son objet[4] ». Ensuite il aborde la vision thomiste[5] de l’espoir, qui, quant à elle, tient en quatre éléments : premièrement, son objet est un bien qui est différent de la crainte, et ce bien doit être en quelque manière, personnel et différent avec le souhait désintéressé. Deuxièmement, ce bien est futur, se différencie de la joie, mais en un double sens : soit le bien est réellement à venir, soit il ne nous est pas encore connu. C’est dans ce second sens que peut être comprise l’expression « j’espère qu’il est bien arrivé ». Troisièmement, l’obtention de ce bien suppose un effort, on n’espère pas acquérir ce qui nous coûtera rien ou peu ; l’espoir n’est pas la simple anticipation d’une satisfaction, mais la mise en branle de l’activité ou de la force : il est une passion de l’irascible non du concupiscible[6]. Toutefois, cette impulsion peut n’avoir comme objet que de lutter contre le découragement, quand le bien espéré ne dépend pas de nous. Finalement, un quatrième élément montre que l’obtention du bien est jugé possible (à la différence du désespoir), mais cette confiance n’est pas pour autant la sécurité et l’assurance, procurées par la certitude. En bref, l’espoir est une tension de l’âme, provenant d’un désir et d’un jugement de probabilité, de même que l’espérance, vertu théologale, est issue de la charité et de la foi.

Indépendamment des débats théologiques sur l’espérance, la réflexion philosophique a envisagé concomitamment la valeur de l’espoir, simple affection, et ses liens avec la crainte. Il semble, en effet, d’après Spinoza, qu’  « il n’y a pas d’Espoir sans Crainte, ni de Crainte sans Espoir[7] ». Puisque la probabilité d’obtention du bien n’est ni parfaite, ni nulle, l’esprit ne peut qu’osciller, au gré des circonstances, entre l’espoir d’obtenir et la crainte de perdre. Plus profondément, ces affections, ajoute Spinoza, « ne peuvent être bonnes par elles-mêmes[8] ». Elles manifestent la servitude de l’homme par rapport au temps et aux biens qui en dépendent.

Seul est libre, pense-t-on, celui qui n’a ni espoir, ni crainte. En dépit de leur solidarité essentielle, il est faux de croire que l’individu peut être libéré de la crainte, et vivre seulement d’espoir. En effet celui qui cesse de craindre, cesse aussi d’espérer. Le sage n’espère plus rien. Mais on peut aussi faire des observations contraires : d’abord, dans certains cas, un bien, même improbable, peut être espéré sans que sa non-obtention soit crainte. On peut citer comme exemple, celui qui gagne un lot de loterie. Ensuite, un espoir suffisamment fondé élimine la crainte. Enfin l’espoir n’est pas strictement proportionnel au jugement de probabilité et sa stabilité n’exige pas nécessairement une probabilité forte, mais l’espoir dépend aussi du désir : la désirabilité de l’objet affermit par soi l’espoir. En conclusion, la probabilité du bien espéré est souvent fonction de l’action future de l’agent que précisément l’espoir stimule : c’est le cas de l’espérance du salut. La valeur de l’espoir dépend aussi de son objet. S’il faut éviter le cycle des faux espoirs et des vaines frayeurs, le souci du futur, l’espoir semble réconcilié avec la sagesse, s’il vise l’éternel ou le supratemporel. N’est-ce pas cette attente du bonheur et en même temps que l’appréhension du malheur que l’on retrouve à la fois dans l’espoir mais aussi dans l’espérance ?

2. DEFINITION DE LA NOTION D’ESPERANCE

Sur le plan strictement philosophique on retrouve une analyse de l’espérance chez Kant – pour qui elle constitue l’une des quatre questions principales auxquelles le philosophe doit répondre – et chez Hume, Mill et Kierkegaard. Descartes, Hobbes, Leibniz lui accordent peu d’attention. S’écartant d’une analyse de l’espérance humaine centrée sur une personne, certains philosophes modernes l’approchent plutôt sous l’angle du principe moteur de la perfectibilité illimitée de l’homme, du dynamisme eschatologique et historique de l’humanité en marche vers un état de perfection immanent à la temporalité.

La notion d’espérance fut mise en question par la montée du nihilisme exprimée par Nietzsche et Schopenhauer, ainsi que Kafka, Cioran, Camus, Sartre, et aussi par des événements : Verdun, Auschwitz et Hiroshima. Comme l’exprime si excellemment Anders, l’homme de l’ère nucléaire est devenu pour la première fois de son histoire, « le maître de l’apocalypse[9] », se trouvant constamment sous l’épée de Damoclès d’un suicide collectif qui réduirait à néant le principe d’une espérance historique tendant vers l’instauration de la Heimat[10]. Il est également menacé depuis Auschwitz par la réduction de la personne à une chose[11], à une masse que l’on peut utiliser et transformer à son gré. L’espérance humaine a été, en outre, traitée comme une belle idée sans réalité concrète, une folie, une consolation, voire le pire des maux[12], un cadeau empoisonné que les dieux auraient infligé à l’homme.[13] Dans un tel contexte historique, une réaction en vue d’analyser philosophiquement la notion d’espérance humaine personne et historique d’un point de vue phénoménologique, anthropologique, métaphysique, éthique, politique, est née dès les années 1930 et 1940 dans les milieux germanophones et francophones, puis en discussion avec l’existentialisme, pour retrouver une nouvelle vigueur dès les années 1960 et 1970 sous l’impulsion du célèbre ouvrage de six cents pages de Bloch, Le Principe Espérance, puis 1980, 1990 dans le monde anglo-américain. L’analyse philosophique de l’espérance humaine qui est constitutive de l’homme en route n’a ainsi pas été « aussi inexplorée que l’Antarctique » comme le soutient Bloch[14], mais elle a toujours constitué un sujet de réflexion au cours de l’histoire de la pensée, bien qu’on l’ait traitée d’ordinaire en passant.

Sur un plan plus spirituel, l’’espérance, du grec έλπις, n’est pas l’une des tares que le feu des purifications doit brûler. Elle constitue, pense Jean Hervé Nicolas[15], l’un des éléments nécessaires de la perfection à ses degrés les plus divers. Pour cet auteur, la Bible est le livre de l’espérance(en hébreu tiqwâh) du peuple de la promesse qui est Israël. En effet, toute l’histoire israélite est tendue vers la réalisation de cette grande promesse, dont il est le premier objet, pour en être ensuite le dépositaire, le bénéficiaire et l’instrument de sa réalisation. Cela est l’attitude de celui qui espère, même si, pense Hervé Nicolas, « les mots qui l’expriment ne sont pas ceux qui désignent l’espérance »[16]. Israël, en effet, est convaincu de la réalisation de la promesse, mais cela n’empêche pas nullement que son attente ait été une espérance.

Pour le cas d’Abraham, par exemple, notre commentateur pense que son espérance dépend de sa foi en la promesse, et cette foi, s’il s’agit d’une promesse divine, exclut tout doute. A une telle foi, l’espérance est assez intimement liée pour pouvoir être comprise en elle, et pourtant, espérer, s’ajoute à croire.

L’espérance juive est essentiellement messianique et porte sur les biens temporels : l’avenir glorieux de la nation, la délivrance des maux menaçants, la paix et la prospérité. Israël espère en Dieu et attend de lui tous les biens, parce qu’il se sait, aimé de Dieu et dans la mesure où lui-même aime Dieu ou revient à lui. Cette espérance est également collective, mais les biens qu’on espère, les maux que l’on craint et dont on souhaite la délivrance, sont ressentis par les personnes. Aussi, l’espérance s’individualise-t-elle et ce sont les innombrables cris de confiance en Yahvé qui remplissent les Psaumes. Là encore, il faut noter un approfondissement du sens religieux, l’espérance se portant d’abord sur le bonheur terrestre, puis vise un bien plus intime : être avec Dieu, pour déboucher enfin sur l’idée d’une rétribution au-delà de cette terre.

L’espérance anime toute l’existence israélite. L’israélite avait pleinement conscience de la valeur prophétique de tout ce qui lui arrivait, mais il était tendu vers un avenir où se réaliserait la promesse de Dieu, laquelle était, pour le peuple et pour chacun de ses membres fidèles, une promesse de salut. Nulle part on ne voit que l’amour des plus grands et des plus religieux israélites, ait été gêné par la perspective d’une récompense.

L’espérance chrétienne, en revanche, est une nouveauté par rapport à l’espérance juive qu’elle continue. Elle est en fait une vertu parmi les trois principales. Dans le langage chrétien aussi, espérer, c’est se confier en Dieu, et celui qui se confie en lui, n’éprouvera pas de confusion au jour du jugement, et son espoir ne sera pas déçu. L’espérance est alors une certitude et ne déçoit pas. Elle est une affirmation réitérée de la fidélité de Dieu. Elle accomplit alors et réalise la promesse juive.

Elle est une espérance meilleure que la précédente en ce sens que Celui vers qui se portait l’attente confiante et impatiente d’Israël, le Messie, est déjà venu. Le salut devient ici objet d’espérance, et celle-ci est déjà venue en la personne du Christ. On a ici une espérance réalisée. Autrement dit, cette espérance n’est pas pour l’autre monde. Elle a une importance dans la vie chrétienne. Connexe à la foi, elle suppose qu’on a cru d’abord en la promesse. Mais l’espérance chrétienne commence dans ce monde ici-bas, même si elle est pour l’autre monde.

La patience et la constance dans les épreuves et les tribulations sont liées à l’espérance. Si l’espérance est pleinement assurée, elle n’exclut pas la crainte. L’espérance chrétienne est également pour toute l’existence ; elle est prescrite pour toute la vie et trouve son énergie dans l’amour qui l’anime et la suscite. En ce sens, l’intention est un acte d’espérance.

Le rôle de l’espérance dans la vie chrétienne apparaît indispensable. Espérer, c’est vouloir la fin dernière. Si l’acte d’espérer fait l’objet d’un précepte divin, c’est parce qu’il est, avec la foi, la démarche initiale de l’homme vers Dieu, celle qui inaugure nécessairement l’accomplissement de tous les préceptes moraux ordonnés à la vie éternelle, celle dont dépend la charité, principe et consommation de tout progrès moral. L’homme doit espérer, parce qu’il doit aller à Dieu par ses propres actes. A ce stade de notre réflexion, il nous semble les notions d’espoir et d’espérance ont beaucoup de points communs, mais leur différence n’apparaît-elle pas nettement dans les différents éléments qui composent leurs objets ?

3. LES OBJETS DE L’ESPOIR ET DE L’ESPERANCE

L’espoir est une passion. Nous parlons alors de passion-espoir, tandis que l’espérance est une vertu théologale. L’espoir humain est centré sur une personne et est le principe moteur de la perfectibilité illimitée de l’homme, du dynamisme eschatologique et historique de l’humanité en marche vers un état de perfection immanent à la temporalité. L’espérance, quant à elle est composée de divers éléments qui peuvent aisément être identifiés. Ce sera d’abord la béatitude surnaturelle, le Bien divin en tant que communiqué à l’homme, puisqu’elle est la fin dernière dont l’espérance est le vouloir. Non pas n’importe quel vouloir, mais celui de la foi à atteindre, ce qui suppose qu’elle n’est pas encore obtenue, qu’elle est à venir. Quant à l’espoir humain, nous distinguons à la suite de Schumacher[17]deux sortes de passion-espoir seule. La première est celle dont l’homme est capable d’atteindre l’objet par ses propres moyens : l’espoir pur ; la seconde, celle dont il ne peut atteindre l’objet qu’en ayant recours à autrui : l’espoir impur, c’est-à-dire comportant une certaine attente, tension appétitive qui présuppose une certaine connaissance cognitive.

Le vouloir du point de vue de l’espérance est un vouloir efficace, c’est-à-dire portant, en même temps que sur la fin, sur les moyens par lesquels elle est accessible. Or, elle accessible à l’homme que par le secours de Dieu et non par une aide qui faciliterait seulement ses efforts et qui se situerait comme un moyen parmi d’autres ; il s’agit d’un pur don, en dehors duquel tous les efforts sont dérisoires : si le Bien ne se communique pas lui-même, il demeure inaccessible à la créature qui lui est totalement disproportionnée. Cela exclut-il, avec les efforts humains, le vouloir-même de cette fin qui est hors de notre portée ? Nullement, car elle est vraiment pour l’homme une fin, c’est-à-dire un bien en raison de quoi il agit, dont ses actes le rapprochent et qu’un acte lui fera atteindre vitalement.

La passion-espoir peut, quant à elle, être accompagnée des vertus morales de magnanimité et d’humilité qui la font participer à la valeur morale – à la raison, la réglant quant à son agir moral, la corrigeant de possibles déviations. On peut parler ici d’expectations rationnelles et calculables, qui peuvent être mises en relations avec la vertu intellectuelle et morale de prudence et auxquelles vient se greffer de manière intime, sans cependant faire partie de sa nature, la passion-espoir.

L’espérance apparaît divisée entre deux objets, et à travers eux, entre deux tendances, dont on hésite à dire laquelle est prévalente : la béatitude d’une part, et la tendance correspondante qui est le désir du bien divin ; le secours divin d’autre part, et la tendance correspondante qui est la confiance. Ces deux aspects sont trop intimement liés pour qu’on puisse les séparer, et il est impossible que leur combinaison ne constitue pas un objet original, auquel réponde un acte également original : la béatitude surnaturelle est voulue par l’acte d’espérance. Or, elle n’est et ne peut être voulue que comme donnée par Dieu, sous la forme de la grâce qui la fera mériter, puis du fruit de ces mérites. Ainsi la béatitude est objet de l’espérance, mais formellement en tant que don de Dieu, alors que, en elle-même, elle est objet du désir. Quant à l’espoir, elle a une philosophie qui se place sous le signe d’une herméneutique du temps et qui constitue « le fond original de l’existentialité du Dasein[18] », et qui fonde une ontologie du devenir et du changement, mais se caractérise par une continuelle tension dynamique vers un « au-delà de soi[19] », un processus ouvert d’inachèvement, d’infinies possibilités qui ne sont pas encore réalisées et dont la catégorie du possible constitue le pivot. L’espoir, cette projection passionnelle et cognitive, libre ou déterminée, vers un à-venir potentiel, ne peut exister et s’épanouir que là où son support est ontologiquement constitué par un ne-pas-encore-être – qui est cependant compris de manière distincte selon les auteurs.

Finalement, nous retiendrons que l’espérance est une vertu théologale, ayant Dieu pour objet de deux manières : le bien divin fait la béatitude de l’homme, et c’est Dieu qui le donne. A quel titre est-elle théologale ? Si Dieu est la béatitude de l’homme, c’est en tant que possédé par l’homme, et donc participé, si parfaite que soit cette participation dans la vision béatifique. Au contraire, c’est tel qu’il est en lui-même qu’il est pour l’homme, source de sa béatitude. L’espoir, en revanche est inséré dans une dialectique entre le passé et l’avenir, le statique-dynamique, entre d’une part, un être-minimum, un posséder-un-minimum, un ne-pas-encore-être- qui, plus que du ne-pas-être, et d’autre par une tension déterminée-indéterminée vers un être-pleinement, un posséder-pleinement.

CONCLUSION

L’espoir peut-il devenir espérance ? Accompagné des vertus morales de magnanimité et d’humilité, l’espoir peut-il être qualifié d’espérance, de vertu ? La vertu d’espérance est-elle une vertu morale acquise ou est-elle de l’ordre du don ? Nous sommes d’accord avec la tradition thomiste qui soutient qu’il ne peut garantir de vertu au niveau de l’espoir : l’unique façon de parler d’une vertu théologale est de lui accorder le statut de vertu théologale, c’est-à-dire d’une vertu qui se caractérise par un don gratuit et dont l’actualisation de l’objet fait aussi l’objet d’un don échappant à toute praxis. A la suite de Bloch, nous pensons que l’espoir est constitutive du Dasein, et forme la structure fondamentale de l’âme humaine, et n’est pas à réduire ou à identifier à la vertu théologale de l’espérance. Nous pensons donc que l’espoir est la préforme naturelle de l’espérance comprise comme vertu chrétienne.

Les espoirs sont multiples et bruyants, mais l’espérance chrétienne, comme le souligne Gabriel Marcel, les soutient. Cette espérance chrétienne est le principe moteur du Dasein, « l’étoffe même dont notre vie est faite[20] » Il y a entre espoir et espérance, une limite existentielle où il y a une réelle possibilité de sombrer dans le désespoir.

Mais l’espoir humain, si haut que soit son objet, ne saurait se confondre avec l’espérance. Toutefois, il ne doit pas en être séparé. Leur objet est distinct. L’objet matériel est, dans un cas, la béatitude éternelle, ultra-terrestre, transitoire. Leur objet formel surtout est différent. C’est le recours de Dieu qui rend possible, et donc capable d’être voulue, la béatitude ; celle-ci est espérée comme la communication que Dieu veut nous faire de son propre bonheur ; Or, nous n’avons aucune promesse, et partout aucune certitude, d’un secours divin qui s’étendrait aussi à l’accomplissement du bonheur terrestre. Bien plus, à considérer les choses dans les pures perspectives de la grâce, c’est par la croix que le chrétien se sait sauvé, c’est en portant sa croix et en mourant avec le Christ qu’il marche vers l’objet de son espérance. L’espoir d’un bonheur terrestre, individuel et collectif, n’est pas exclu pour autant. L’espoir n’est pas étranger à l’espérance. Quant à l’espérance, vertu théologale, elle est plus qu’humaine ; elle hausse le cœur de l’homme à un objet transcendant, auquel il ne peut s’adapter qu’au prix d’une longue ascension. Elle opère en lui une unification douloureuse, parce qu’il n’est pas seulement étroit par nature, mais rétréci et faussé par le péché.

BIBLIOGRAPHIE

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· HOBBES.- Léviathan, traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la République ecclésiale et civile, (Paris, Dalloz 1989).

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· MARCEL(Gabriel).- Homo Viator. Prolégomènes à une métaphysique de l’espérance. (Paris, Aubier 1944).

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· SCHUMACHER(Bernard).- « Espérance » in Dictionnaire d’Ethique et de Morale (Paris, PUF 1996).

· SEVE(René).- « Espoir » dans Dictionnaire des Notions Philosophiques II, Tome 1, (Paris, PUF 1990).

· SPINOZA(Baruch).- Ethique (Paris, Gallimard 1934)

· ST THOMAS.- Somme Théologique


[1] SCHUMACHER(Bernard).- « Espérance » in Dictionnaire d’Ethique et de Morale (Paris, PUF 1996), p. 525.

[2] MARCEL(Gabriel).- Homo Viator. Prolégomènes à une métaphysique de l’espérance. (Paris, Aubier 1944), p. 81

[3] SEVE(René).- « Espoir » dans Dictionnaire des Notions Philosophiques II, Tome 1, (Paris, PUF 1990), p. 848

[4] HOBBES.- Léviathan c.6

[5] ST THOMAS.- Somme Théologique Ia, 2ae, 40, 1

[6] ST THOMAS.- Somme Théologique Ia, 2ae, 40, 1

[7] SPINOZA(Baruch).- Ethique, III, Def. Aff., § 12-13 et expl.

[8] SPINOZA(Baruch).- Ethique, IV, 49

[9] ANDERS(G.).- Die Antiquierheit des Menschen, t. I, (Munich, Beck, 1956, 2è édition, 1992), p. 239

[10] BLOCH(Ernst).- Le Principe Espérance, 1976, t. III, p. 560.

[11] ADORNO(T.W.).- Dialectique Négative, (Paris, Payot, 1992), p. 290.

[12] NIETZSCHE(F.).- Humain, trop humain, in Œuvres, t. I (Paris, Laffont, 1993), § 71

[13] L’Espérance, divinité allégorique, était particulièrement révérée des Romains. Ils lui élevèrent plusieurs temples. Elle était, selon les poètes, sœur du Sommeil qui suspend nos peines, et de la Mort qui les finit. Pindare l’appelle la nourrice des vieillards. On la représente sous les traits d’une jeune nymphe, l’air empreint d’une grande sérénite, souriant avec grâce, couronnée de fleurs naissantes, et tenant à la main un bouquet de ces mêmes fleurs. Elle a pour emblème la couleur verte, la fraiche et abondante verdure étant un présage d’une belle récolte de grains. Les modernes lui ont donné pour attribut une ancre de navire : ce symbole ne se trouve sur aucun monument ancien. COMMELIN.- Mythologie grecque et romaine (Paris, Garnier 1960), p. 441.

[14] BLOCH(Ernst).- Le Principe Espérance, 1976, t. I, p. 13.

[15] NICOLAS(Jean Hervé).- « Espérance » in Dictionnaire de Spiritualité, tome IV, (Paris, Beauchesne, 1961), p. 1208

[16] NICOLAS(Jean Hervé).- « Espérance » in Dictionnaire de Spiritualité, tome IV, (Paris, Beauchesne, 1961), p. 1208

[17] SCHUMACHER(Bernard).- « Espérance » in Dictionnaire d’Ethique et de Morale (Paris, PUF 1996), p. 525.

[18] HEIDEGGER(Martin).- Etre et Temps (Paris, Gallimard, 1986), p. 287.

[19] HEIDEGGER(Martin).- Etre et Temps (Paris, Gallimard, 1986), p. 241.

[20] MARCEL(Gabriel).- Etre et Avoir. (Paris, Aubier 1935), p. 117

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