NIETZSCHE ET LES ANGLAIS – L’INFLUENCE DE LA PENSEE BRITANNIQUE OU AMERICAINE SUR SA PHILOSOPHIE

NIETZSCHE ET LES ANGLAIS – L’INFLUENCE DE LA PENSEE BRITANNIQUE ET AMERICAINE SUR SA PHILOSOPHIE

          Dans la préface à l’ouvrage de Brobjer, Nietzsche and the « English », Kathleen Marie Higgins, de l’Université du Texas à Austin(1) pense que, de prime abord, Nietzsche n’échappe pas à la caractérisation. Ses propos tels que « Dieu est mort » ou encore « je condamne le christianisme » l’ont fait ranger dans le bloc anti-religieux. L’autre qui affirme « Si tu vas chez les femmes, n’oublie pas le fouet » le place parmi les misogynes. En fait, des lectures postérieures ne nous permettent pas de souscrire à ces conclusions hâtives. Les points de vues de Nietzsche sur la religion et la femme, sont très complexes. Mais les avis populaires sur Nietzsche sont basés sur quelques commentaires outrageux.

          Même les points de vues philosophiques de Nietzsche sont aussi facilement répertoriés sur la base de ces quelques déclarations provocatrices. Quelques unes d’entre elles, méprisantes à l’endroit des Anglais, suggèrent qu’il a rompu radicalement avec la pensée anglaise entièrement. Mais Thomas Brobjer(2) nous dit que la réalité est beaucoup plus compliquée.Avec sa sensibilité d’historien des idées et de philosophe, cet auteur a fait une analyse détaillée des oeuvres de Nietzsche, étudiant ses notes dans ses textes et ses annotations de ses lectures. Dans Nietzsche and the « English », Brobjer présente comme une évidence, ses conclusions au sujet des influences de Nietzsche, ses réactions et pour terminer son approche particulière des textes anglais et américains.

          Brobjer montre que Nietzsche a une connaissance très étendue de la pensée et de la littérature anglaise et américaine plus que ce qu’on croit réellement. Plusieurs étudiants de Nietzsche considèrent qu’il a été, de façon constante, hostile aux Anglais, mais Brobjer montre que son attitude envers les Anglais a changé, au fur et à mesure que sa pensée évoluait. Pendant sa période positiviste intermédiaire, Nietzsche a eu une position relativement favorable aux Anglais, à l’ opposé de son hostilité de la première période. En plus de son éloignement de la pensée positiviste, Brobjer soutient que Nietzsche a commencé aussi à se polariser sur la culture française dans sa dernière période et fut influencé par ces sentiments français anti-anglais. Malgré son antagonisme éventuel envers les « philosophes anglais », la pensée de Nietzsche, fut cependant influencée, d’une façon importante par un certain nombre de penseurs anglais.

          Les aperçus que Brobjer offre sur la réponse de Nietzsche à Mill et à Darwin, apportent un nouvel éclairage sur l’attitude de Nietzsche envers les théoriciens. Il soutient que Nietzsche avait une position complexe et changeante de l’utilitarisme, spécialement de la version de Mill. La comparaison que Brojer opère entre l’Utilitarisme de Mill et celle de Nietzsche sur le sujet considéré, est un modèle de philosophie comparative. La grande différence entre Mill et Nietzsche, suggère Brobjer, est que ce que Mill met en relief, portait sur l’éthique individuelle et affirmative. Un contraste établi est celui du plus grand intérêt de Nietzsche pour le caractère tandis que Mill est plus porté vers les principes éthiques.

          Le chapitre sur le rapport de Nietzsche au Darwinisme est particulièrement intéressant, parce qu’il met en cause des études récentes qui suggèrent que Nietzsche a été fortement influencé par Darwin. Brobjer prend part à ces débats, en versant au dossier les notes de Nietzsche, mais aussi les indications sur sa première période où il met en cause les implications de la morale et de la socio-politique darwiniennes. Brobjer admet que Nietzsche a pris parti pour l’évolutionnisme darwinien mais il soutient que Nietzsche ne s’est jamais engagé pleinement pour l’oeuvre de Darwin, et l’intérêt de Nietzsche était plus focalisé sur le peuple et la culture et non sur l’évolution biologique en tant que telle. Ainsi il suggère que Nietzsche a abandonné son point de vue généralement positif pour un autre plus négatif envers darwin, par ce qu’il a été amené à reconnaître qu’il ne partageait pas les mêmes valeurs qui étaient les prémisses du système darwinien.

          En outre le livre aide à corriger l’impression commune qui est fausse, que les idées de Nietzsche sont complètement originales. En déterminant les sources des lectures nietzschéennes, Brobjer nous indique plusieurs probables influences. L’interraction du caractère engagé de Nietzsche et des travaux d’écriture nous apprend beaucoup de choses au sujet de son attitude envers l’écriture également. Nietzsche affirme ne pas lire assez mais ses nombreuses annotations sur des ouvrages lus montrent autre chose. Par delà sa fonction dans le milieu universitaire, Nietzsche est resté un philologue, un amoureux des textes écrits.Le Zarathoustra de Nietzsche proclame sa haine pour les liseurs paresseux et son amour pour ce qu’un auteur écrit avec son sang. Nietzsche and the « English » atteste que Nietzsche a pris la lecture très au sérieux, comme un jeu à gros risques dans lequel le lecteur et l’écrivain s’affrontent comme dans un champ de bataille en perspective. Brobjer éclaire un pan de la pensée de Nietzsche que parfois nous ne voyons pas. Nietzsche, le lecteur éveillé, le type de lecteur pour qui lui-même  écrit. Loin d’être satisfait en cataloguant les auteurs, le lecteur qui préoccupe Nietzsche et qu’il veut imiter, grandit par l’acte d’écriture, aiguisant son intelligence critique mais est ouvert au changement.

INTRODUCTION

           Le point  de vue concernant le lien de Nietzsche avec la pensée britannique et américaine, généralement admis, est facile à résumer: Nietzsche déteste les Anglais et ne manifeste essentiellement pas d’intérêt, ni n’a aucune connaissance de l’Amérique du Nord. En plus, le mépris de Nietzsche pour les Anglais est à mettre au compte du tort du fondement empirique ou non rationnel, du résultat d’un savoir très limité et une expérience de première main de la pensée anglaise et des Anglais. Nietzsche ne savait pas l’Anglais et n’a jamais visité les Iles britanniques. Il s’en suit donc qu’il n’y a que quelques influences infimes ou aucune influence britannique ou américaine sur la pensée de Nietzsche.

          Cette façon de voir semble presque prouvée par les positions hostiles et les sorties de Nietzsche au sujet des Anglais en général et de plusieurs individus de nationalité anglaise. Dans Par-delà le bien et le mal Nietzsche écrit, en autres,

« Ces Anglais ne forment pas une race philosophique: Bacon n’est autre qu’une attaque contre tout l’esprit philosophique; Hobbes, Hume et Locke signifient pour plus d’un siècle l’abaissement et la dévalorisation du concept de « philosophie » »(3). Il ajoute dans ce même paragraphe,

« (la) lourdeur anglaise, le sérieux paysan qui caractérise ce peuple… »(4) ou encore,

« d’Anglais estimables, mais médiocres »(5) et

« les Anglais ont déjà causé une dépression générale de l’esprit européen »(6).

          Il semble ainsi rejeter complètement la philosophie anglaise. Son rejet et sa critique de Carlyle, Spencer et Mill est encore plus totale et hostile.

          Cependant, une telle compréhension du point de vue de Nietzsche est, en fait, loin d’être complète et contient de sérieuses erreurs. Plusieurs des auteurs favoris de Nietzsche étaient des Anglais et des Américains et durant les deux grandes périodes de sa vie, Nietzsche fut très enthousiaste et manifesta un très grand intérêt pour la pensée et la littérature anglaise et américaine, et il lut intensément beaucoup d’auteurs anglais.Il n’était ni en contact personnel avec le peuple anglais – durant ses dix dernières années de voyage où il a rencontré et s’est fait beaucoup d’amis(es), ces personnes qu’il avait encore parfois rencontrées à Sils-Maria ou à Nice.(7)

          La première vraie rencontre avec la philosophie (avant à la fois Platon et Schopenhauer) fut avec le philosophe et essayiste américain Ralph Waldo Emerson, qui semble avoir inspiré sa rupture avec le christianisme et sa découverte avec la pensée philosophique. En ces moments, aux alentours de 1858 à 1865, Byron, Shakespeare et Sterne, furent parmi ses auteurs favoris. Nietzsche continua de lire et d’êre stimulé par Emerson à travers sa vie, et il prenait des notes des lectures d’Emerson plus avidemment que peut-être les autres livres de la bibliothèque. De 1875 à 1876, la pensée de Nietzsche passa radicalement d’une philosophie un peu plus idéaliste et de teinte romantique (inspirée par Kant, Schopenhaueur et Wagner) à une autre plus scientifique et plus positiviste; celle qui occupa la période centrale de sa vie intellectuelle, autour de 1875 à 1882. Ce changement fut inspiré et coïncida avec son vif intérêt pour la pensée philosophique, littéraire et scientifique anglaise. Cependant, durant la dernière partie de cette période, Nietzsche se braqua contre ce qu’il appela la pensée et la philosophie « anglaises ». Ce changement ne peut être décrit comme étant dû simplement à un tort et un manque de connaissance, mais il migra d’une position positive envers les Anglais et à ce moment, lut des travaux de plusieurs auteurs Anglais, spécialement, de Spencer et de Mill, avec grand intérêt et beaucoup d’attention. Les raisons de ce changement d’attitude et de l’hostilité tardive de Nietzsche sera examinée dans plusieurs chapitres de cette étude.

          Que la pensée et la culture anglaises soient importantes pour Nietzsche, cela ne devrait pas réellement nous surprendre. Si le siècle des Lumières fut une période où le centre d’intérêt et le coeur de la vie intellectuelle se localisèrent en France (cependant grâce à une large diffusion des idées britanniques), et dans l’espace romantique en Allemagne, il coïncida avec la période d’activité intellectuelle de Nietzsche (1844-1889) polarisée sur l’Angleterre. La Grande Bretagne fut pleine d’assurance, industrialisée, et politiquement en avance, et s’est taillée un vaste empire. Sa culture tint dans son futurisme, sa constance, sa rationalité, sa concrétude et sa science. L’Amérique représentait le futur pour plusieurs observateurs du XIXè siècle. Cependant, Nietzsche était moins enclin que plusieurs de ses contemporains à être influencé par la pensée britannique et américaine – et cela est peut-être plus indiqué chez lui que chez presque tous ses amis, Paul Deussen, Paul Rée, Carl von Gersdorff et Franz Overbeck, et sa soeur Elisabeth parlait l’Anglais, mais pas Nietzsche – car les deux champs dans lesquels il fut spécialement éduqué et manifestait de l’intérêt, les études classiques et la musique, les contributions britanniques furent moins importantes que la plupart des autres axes. Ainsi ce n’et pas particulièrement surprenant que l’intérêt de Nietzsche pour la pensée britannique (à l’exception de la littérature britannique) eut lieu plus ou moins simultanément avec la rupture avec la vieille idée et avec ses intentions de quitter l’enseignement de la philologie clasique. D’abord cette participation fut positive et appréciée, mais après une période d’environ cinq années, son hostilité fut de plus en plus grandissante.

          Il semble qu’il y ait d’abord trois raisons qui montrent l’hostilité de Nietzsche pour la pensée et les auteurs anglais, à partir de 1881 et même auparavant:

  1. Le développement de sa pensée. Durant l’automne 1881, Nietzsche « découvrit » l’idée de l’Eternel Retour et l’amor fati (l’amour du destin), et à peu près au même moment, les concepts comme la volonté de puissance et la réévaluation de toutes les valeurs devinrent de plus en plus importants pour lui. Ainsi Nietzsche, à ce moment, quitta sa position plus positiviste, et donc lui-même prit des distances envers la pensée « anglaise ».
  2. La lecture attentive de plusieurs auteurs anglais, spécialement Mill et Spencer, le fâcha avec la pensée et la philosophie « anglaise ».
  3. Durant la période qui s’étend de 1879 à 1881, la connaissance de Nietzsche de la langue française, s’améliora et il commença à lire le français, sans problème, et bientôt très facilement. La culture française ensuite évinça et prit de l’ascendance sur la culture anglaise précédente. Nietzsche semble alors avoir été influencé par une certaine attitude anti-britannique des auteurs français qu’il avait lus.

          Cette présente étude a trois buts principaux.

  1. Le premier, celui d’examiner la connaissance de Nietzsche et sa relation à la pensée et à la littérature anglaise et américaine, et de montrer son importance et son amplitude, par rapport à ce qui a été affirmé jusqu’à présent. Cela est de taille, car la philosophie « anglaise » constitue l’une des positions diamétralement opposées à la philosophie tardive de Nietzsche. La lecture fut l’inspiration intellectuelle la plus importante et la source du savoir de Nietzsche, à travers toute sa vie, en grande partie. Ceci est vrai, malgré le fait que Nietzsche proclame faussement qu’il lit très peu.
  2. Le second but est de discuter l’importance de la pensée britannique et américaine pour la philosophie de Nietzsche et de montrer qu’il existe d’importantes influences sur celle-ci, à la fois positives et négatives.
  3. Le troisième but est celui de contribuer à notre compréhension de la manière dont Nietzsche a travaillé et pensé, en donnant un compte-rendu détaillé d’une section importante croisée de la lecture de Nietzsche et en montrant comment il traite avec elle – et par qui elle fut influencée – cette lecture. Cela a été fait en déterminant ce qu’il a lu, quand il l’a lu, et comment il l’a lu, mais aussi en essayant de dire quelque chose au sujet de ses lectures, et de la manière dont il en a subi l’influence.

          Dans la première partie de cette étude, l’accent sera mis sur la lecture de Nietzsche, son savoir, et l’évaluation de la pensée britannique et américaine, sur le plan de la littérature, de la culture et de la philosophie. Dans la seconde partie, l’influence de la pensée britannique et américaine sur la philosophie de Nietzsche et son développement intellectuel sera examinée, discutée et mise en lumière.          

           La plupart des matériaux relatant la connaissance de Nietzsche et la lecture des penseurs britanniques et américains ne sont pas encore disponibles en anglais. La majorité d’entre eux se trouve dans les notes de Nietzsche et dans ses lettres, lesquels ont seulement à présent, lentement, commencé à être traduits en anglais. Beaucoup de ces matériaux appropriés n’ont pas encore été publiés en Allemagne. Une source importante a été la bibliothèque privée de Nietzsche à Weimar (dans ce qui est d’abord en Allemagne de l’Est, où Nietzsche était un personnage non grata et la bibliothèque fut essentiellement fermée aux visiteurs et à la recherche jusqu’en 1991) mais aussi ses fréquentes remarques dans les livres(8). Cette présente étude est le résultat de plusieurs années de travail dans la bibliothèque de Nietzsche et de ses lectures. Brobjer(9) a aussi examiné du matériel non publié des Archives de Goethe et de Schiller(qui sont logés dans la demeure de Nietzsche) en particulier des feuilles de jeunesse et des centaines de billets non publiés et non déchiffrables qui contiennent beaucoup d’autres informations de ce que Nietzsche avait en sa possession, et le temps qu’il avait en mains des livres britanniques et américains. Brobjer(10) a, dans la première partie de ce livre et dans les appendices, essayé de rendre disponible aussi longtemps que possible ce matériel.

A SUIVRE…..

Dr AKE Patrice Jean

Maître-Assistant à l’UCAO-UUA

 

__________________________________________________

  1. HIIGGINS(Kathleen Marie) Preface in Thomas H. Brobjer.- Nietzsche and the English: the influence of British and American thinking on his philosophy (New York, Humanity Books 2008), p. 7
  2. BROBJER (Thomas H.).- Nietzsche and the English: the influence of British and American thinking on his philosophy (New York, Humanity Books 2008)
  3. NIETZSCHE(Friedrich).- Par-delà le bien et le mal. Prélude à une philosophie de l’avenir 252 (France, l’Harmattan, 2006)
  4. NIETZSCHE(Friedrich).- Par-delà le bien et le mal. Prélude à une philosophie de l’avenir 252 (France, l’Harmattan, 2006)
  5. NIETZSCHE(Friedrich).- Par-delà le bien et le mal. Prélude à une philosophie de l’avenir 253(France, l’Harmattan, 2006)
  6. NIETZSCHE(Friedrich).- Par-delà le bien et le mal. Prélude à une philosophie de l’avenir 253(France, l’Harmattan, 2006)
  7. « Après le souper, je m’asseyais jusqu’à neuf heures du soir dans la salle à manger, en compagnie principalement d’Anglais et de dames Anglaises, avec une lampe, laquelle a un abat-jour, à ma table » Lettre à sa mère, 20 Mars 1888 cité dans BROBJER (Thomas H.).- Nietzsche and the English: the influence of British and American thinking on his philosophy (New York, Humanity Books 2008), p. 337
  8. Jusqu’à récemment, la meilleure liste publiée, du contenu de la bibliothèque de Nietzsche fut celle de Max Oehler (Weimar 1948), laquelle fut simplement publiée dans une petite édition et ainsi ne fut pas facilement disponible. A présent, la bibliothèque personnelle de Nietzsche, disponible et détaillée de Giuliano Campioni, Paolo D’Iorio, Maria Cristina Fornari, Francesco Fronterotta et Andrea Orsucci a rendu ce travail accessible(Berli, Walter de Gruyter 2003), note citée dans BROBJER (Thomas H.).- Nietzsche and the English: the influence of British and American thinking on his philosophy (New York, Humanity Books 2008), pp. 337-338.
  9. BROBJER (Thomas H.).- Nietzsche and the English: the influence of British and American thinking on his philosophy (New York, Humanity Books 2008), p. 16
  10. BROBJER (Thomas H.).- Nietzsche and the English: the influence of British and American thinking on his philosophy (New York, Humanity Books 2008), p. 16
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