LETTRE PASTORALE A L’OCCASION DES PROCHAINES ELECTIONS 1995

Chers frères et chères soeurs,

En 1990, à pareille époque, nous, Evêques de Côte d’Ivoire, vous avons adressé une lettre sur la politique au service du pays.(1).

Nous avons, avec vous, analysé la crise qui a secoué notre pays. Nous en avons diagnostiqué et reconnu les causes. Nous en avons tiré les leçons qui s’imposaient: si le pays tenait à se relever, il fallait que tous et chacun, nous comprenions que l’objectif final de la politique, c’est la poursuite et le service du bien commun de la Nation.

Un appel pressant, jailli de nos coeurs de pasteurs et de responsables spirituels, vous a été adressé et est parvenu, nous le pensons, à chacune et à chacun de vous. Cette lettre, nous vous en recommandons la relecture et la méditation au cours de ces quelques mois qui nous séparent des élections.

Nous vous adressons la présente lettre pour vous aider à vous préparer moralement et spirituellement aux élections prochaines.

Le pays va connaître des consultations populaires qui vont porter au pouvoir des citoyens et cela, pour une période de cinq ans. Le pays sera dirigé par des hommes et des femmes qu’il se sera donnés. Alors, nous comprenons tous l’enjeu et la gravité des événements que nous allons vivre.

L’Etat prépare l’organisation matérielle des élections. Nous estimons de notre devoir de rappeler à vos consciences de chrétiens et de croyants d’autres religions, les implications morales et spirituelles que suppose une bonne préparation à ces élections.

Nous vous proposons de réfléchir avec vous sur le devoir de vote et sur l’attitude à avoir devant le code électoral.

1. DEVOIR DE VOTE

Dans notre lettre du 18 juillet 1990 sur la politique au service du pays, nous avons consacré tout un paragraphe au devoir de vote. Nous voudrions situer cet important devoir avant, pendant et après son accomplissement.

1.1 AVANT LE VOTE

D’abordle recensement. Il est à la fois un droit et un devoir. A ce niveau, qu’il nous soit permis d’évoquer, à l’attention de tout chrétien et de tout croyant en Dieu, l’exemple de Joseph et de Marie. Etrangers à Nazareth, ils se sont rendus à Bethléem, parcourant une longue distance pour accomplir leur devoir de se faire recenser effectivement…Nous lançons un appel aux Ivoiriens afin qu’ils réservent un bon accueil aux agents recenceurs qui leur sont envoyés à domicile, et qu’ils fassent un effort pour se procurer des attestations administratifs d’identité au cas où ils auront été omis.

Ensuite le vote. Faut-il rappeler que le devoir de vote est un des devoirs fondamentaux des citoyens d’un pays. Par le vote, le citoyen exprime librement son opinion personnelle, sa sensiblité politique et son appréciation des hommes et des institutions.

Par le vote, le citoyen prouve qu’il n’est pas un élément passif d’une masse informe mais un membre actifi, vivant et libre, d’un peuple qui choisit ses dirigeants.

Par le vote, le citoyen vit concrètement la « démocratie ». il participe au pouvoir et à la souveraineté du peuple.

1.2. PENDANT LE VOTE

Encore faut-il que le citoyen soit informé; ainsi libre et consciencieux, il accomplira comme il convient, le devoir de vote.

Le bon vote est celui qui procède d’un citoyen formé. Il faut un minimum d’éducation civique pour permettre aux électeurs de voter en connaissance de cause. Cela requiert au moins une connaissance élémentaire des institutions de l’Etat et une information globale sur leurs objectifs et leurs fonctionnements. Cela suppose également le respect des opinions et des personnes. Il faut amener chacun à comprendre que l’adversaire politique n’est pas un ennemi mais un citoyen, un frère qui pense autrement que nous. Tous, nous devons faire en sorte que le respect, la politesse et l’humour fraternel président aux rapports entre les partis politiques.

Le bn vote procède d’un citoyen libre qui vote à l’abri de toute pression, et même des consignes qui vont contre sa conscience. L’histoire et l’actualité nous montrent et nous enseignent que les partis politiques ne sont pas des fins en soi mais des moyens qui se créent et qui s’organisent en vue du service du peuple par l’exercice du pouvoir ou la participation à la gestion des affaires publiques. Le primat des partis ne saurait édicter des ordres à des consciences éclairées et assurées de faire le bon choix. C’est pour cela qu’il est prévu des isoloirs où l’électeur est censé se trouver seul devant sa conscience et devant Dieu.

Le bon choix procède également du citoyen consciencieux qui prend au sérieux le devoir de vote. « Le choix des citoyens doit porter sur des hommes intelligents et compétents, doués d’un minimum de culture politique, soucieux de développer le pays en tenant compte de toutes les couches sociales. Ces hommes doivent servir le pays avec désintéressement et non se servir. Ils feront preuve de qualités morales telles que le dévouement, l’ esprit de service, le courage, la prudence et surtout l’ honnêteté »(2)

Le bon vote ne saurait tolérer l’abstention facile, l’absentéisme inconscient ni la légèreté coupable. On doit éviter d’alourdir l’atmosphère du vote par des provocations verbales et des actes de violence. Le vote peut et doit se dérouler dans la paix.

Même les réclamations doivent pouvoir être conduites conformément à la loi, dans la sérénité, auprès des institutions prévues à cet effet.

Mais, ici, vous nous permettrez de faire une suggestion susceptible de renforcer la confiance entre les différents citoyens de ce pays dans le déroulement de ces élections. Il s’agit de l’institution d’une commission nationale de contrôle des consultations électorales. Une commission qui serait formée de membres des différentes sensibilités politiques.

1.3. APRES LE VOTE

Il est légitime et normal que tous les citoyens, tous les partis politiques et tout le pays attendent de l’Etat qu’il organise des élections transparentes. Une fois cette condition remplie, tous doivent faire un effort pour admettre et respecter le verdict des urnes.

Après les élections, les élus et leurs partis éprouveront une joie légitime. Rien de plus normal. Mais, on évitera d’organiser des manifestations de triomphe, de mépris et d’humiliation à l’endroit des adversaires politiques malchanceux. Le même amour de la patrie habite aussi ces derniers. Eux aussi sont fils et filles du pays. Il n ‘y a pas de raison de céder à la tentation de les « écraser ».

Bien au contraire, les élus se montreront grands en tendant la main à leurs collègues qui n’auront pas eu les faveurs des électeurs. ce faisant, ils contribueront au maintien et à la sauvegarde de la paix sociale. Ils inviteront leurs concurrents politiques à s’atteler avec eux à la construction nationale.

II – LE CODE ELECTORAL

Notre intention ici n’est pas de définir ce qu’est un code électoral ni d’en donner une appréciation doctrinale en détail. nous nous gardons bien d’empéiéter sur la compétence des hommes d’Etat et sur celle des grands spécialistes du droit constitutionel. Nous voulons dégager avec vous quelques pistes de réflexion susceptibles de vous aider à porter un jugement serein sur ce code.

II. 1- LE CODE EST UNE LOI QUI RELEVE DU DROIT POSITIF NATURELLEMENT EVOLUTIF

Pour l’avoir sérieusement parcouru, nous nous retrouvons devant une loi qui relève du droit positif des Etats modernes. Contrairement au droit naturel qui se confond essentiellement avec la morale naturelle, définitive dans son essence, le droit positif s’élabore et évolue dans la société et avec la société. Comme élément du droit positif de l’Etat, le code nous apparaît comme un ensemble de normes proposées par le Gouvernement et promulgué par le Chef de l’Etat, compte tenu de l’évolution sociale et politique du pays. Nous ne sommes plus en 1960, ni non plus en 1990. Les Ivoiriens ont, semble-t-il, pris conscience de leurs droits et de leurs devoirs civiques. Par le code, le législateur répond à une situation avec toute sa complexité, ses requêtes et ses exigences.

Mais comme toute loi humaine, le code est inévitablement imparfait. Il est perfectible, donc susceptible d’amélioration.

II. 2 – LES LOIS DU DROIT POSITIF S’AMENDENT PAR DES VOIES LEGALES

Malgré ses limites, une loi d’Etat qui fait l’objet d’un vote par l’institution de l’Etat qui en a la compétence, en l’occurence l’Assemblée Nationale, jouit du présupposé d’être tenue pour l’expression de la volonté générale.

C’est le peuple qui est censé s’exprimer par ses représentants. Respecter la loi c’est témoigner du respect pour le peuple et pour les institutions de l’Etat et de la République.

La loi demeure la loi, malgré tout ce qu’on peut en dire. Toute loi du droit positif peut s’amender mais nécessairement par des voies légales. Autrement, ce serait la porte ouverte à l’arbitraire, à l’anarchie, et au chaos.

CONCLUSION

Notre pays est résolument entré dans les voies de la démocratie moderne. La nation ivoirienne s’est donnée des institutions qui sans être les meilleures du monde nous ont procuré des acquis importants. Dans quelques mois, tout le pays sera en pleine période électorale. Ce ne sera pas la première fois que nous connaîtrons les élections.

Nous lançons un vibrant appel à tous les gouvernants: qu’ils mettent tout en oeuvre afin que les consultations populaires se passent dans la discipline, la transparence et la paix.

Nous nous adressons également aux partis politiques; nous les invitons à respecter leurs adversaires et à mettre les intérêts supérieurs de la Nation au dessus des visées purement partisanes. Ce faisant, ils mettront le pays à l’abri de tout désordre social et consolideront sa place dans le concert des nations modernes et démocratiques.

Nous nous adressons à tous nos frères et soeurs pour qu’ils se préparent à accomplir leur devoir d’électeurs et d’électrices en toute conscience. Nous vous invitons instamment, frères et soeurs, à joindre à la préparation matérielle, une bonne préparation spirituelle avec des moments de prières pour demander au TOUT-PUISSANT, d’éclairer de la lumière de son Esprit, la conscience et l’intelligence des gouvernants et des gouvernés afin que les prochaines élections se passent dans les meilleures conditions et à la satisfaction de tous.

Ne l’oublions pas, les prières qui sont montés vers Dieu de la part de toutes les confessions religieuses en 1990, nous ont épargnés des catastrophes qui nous guettaient de partout; nous espérons que ce même Dieu nous écoutera encore en 1995 pour nous éviter les dangers que nous craignons.

Nous prions surtout pour que la confiance renaisse effectivement entre tous les enfants de ce pays.

DIEU BENISSE LA COTE D’IVOIRE

Yopougon, le 25 juin 1995

Vos frères les Evêques

________________________________________

  1. Conférence épiscopale de Côte d’Ivoire: Lettre Pastorale sur la politique au service du pays, Abidjan, 1990
  2. Conférence épiscopale de Côte d’Ivoire: Lettre Pastorale sur la politique au service du pays, Abidjan, 1990, p. 10
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :