LA POLITIQUE AU SERVICE DU PAYS- LETTRE PASTORALE DES EVEQUES DE COTE D’IVOIRE1

INTRODUCTION

Nous vivons, tout le monde le sait, une époque particulièrement riche en événements dont les répercussions imprévues touchent tous les continents sans épargner notre Afrique en mal elle aussi de changements.

Les moyens de communication sociale (presse, radio, télévision) rendent abondamment compte de ces profondes transformations politico-sociales survenues un peu partout, comme en chaîne. C’est dans cet ensemble douloureux mais chargé d’espérance qu’il convient de situer le cas de la Côte d’Ivoire.

Responsables spirituels de bon nombre d’entre vous, sans être nécessairement des spécialistes en matière politique, mais constamment à l’écoute de vous tous, chrétiens et hommes de bonne volonté, Nous, Evêques de côte d’Ivoire, nous nous sentons appelés à vous adresser cette lettre. Elle veut jeter un regard de foi sur la situation du pays et proposer des chemins de réflexion à la lumière de l’Evangile et de la doctrine sociale de l’Eglise.

Avec vous, nous voulons dégager le sens et la portée humaine et spirituelle de la fonction politique au service de la Nation, surtout dans la problématique nouvelle marquée par le pluralisme. Nous entendons ainsi, entre autres, apporter notre contribution à l’échéance prochaine des élections nationales, événement important que le pays s’apprête à vivre.

Après un survol des événements récents, conséquence de la crise, nous parlerons de la politique au service du pays, et notre message s’achèvera par des appels en direction des différentes couches de la population.

PREMIERE PARTIE

SURVOL DES EVENEMENTS, CONSEQUENCE DE LA CRISE

Au plus fort des événements qui ont secoué la Côte d’Ivoire, nous avons poussé un cri de foi pour essayer de calmer les coeurs et les esprits des croyants que vous êtes. Quand le peuple de la Bible traversait des épreuves nationales, il se tournait vers Dieu pour lui crier sa douleur et son espoir en ces termes:

"Dieu, tu nous as rejetés, rompus,

Tu étais irrité, reviens à nous!

Tu as fait trembler la terre, tu l’as fendue;

Guéris ses brèches, car elle chancelle!

Tu en fis voir de dures à ton peuple.

Tu donnais à tes fidèles le signal

De leur débâcle sous le tir de l’arc"(Ps60,3-6)

Le peuple de Côte d’Ivoire lui aussi en a vu de dures. Maintenant que la tempête semble passée et que le pays  retrouve une certaine accalmie, nous revenons vers vous pour vous inviter à analyser de plus près ces mêmes événements pour en saisir la signification. Il n’est pas inutile de rappeler brièvement ces événements pour mieux dégager leur double signification d’avertissement et d’appel de la part de Dieu.

1. BREF RAPPEL

Les événements de ces derniers mois, nous nous garderons de les oublier, car ils sont chargés d’enseignements sur notre passé et pour notre avenir. On se rappelle que la "grogne populaire" a commencé avec la grève des étudiants, suivie plus tard par la manifestation des élèves, elle aussi prolongées par les grèves des travailleurs.

L’ampleur de ces événements se mesure à la panique qu’ils ont provoqués au sein de toute la population dont les institutions ont été ébranlées. Ce qui était extraordinaire, c’était le caractère généralisé des grèves. Mais il n’y avait rien de plus affligeant et de plus préoccupant que la violence qui s’est donné libre cours durant certaines manifestations. Il s’agit d’une violence pensée, organisée, brutale en paroles comme en actes.

Enfin, nous devons évoquer explicitement et particulièrement ce grand malheur que constitue, pour toute la nation, "l’année blanche". Nous en sommes tous frappés, affligés et humiliés; nous ne savons même pas comment nous relever, tant il est vrai que les solutions proposées, les décisions prises pour en sortir sont reçues avec scepticisme et inquiétude.

2 UN AVERTISSEMENT

Nous sommes certes traumatisés, scandalisés par ces événements, mais si nous croyons en Dieu et en l’homme, nous pouvons saisir dans ces difficultés un avertissement vigoureux qui nous montre crûment le danger à éviter. Ce qui nous arrive actuellement, quand on y réfléchit, nous montre effectivement que le temps du "miracle ivoirien" est clos et qu’il a fait maintenant place au "mal ivoirien". De l’écorce à la moëlle, ce "mal ivoirien" est économique, social, politique, moral, spirituel.

Notre économie est disloquée. Avec la détérioration des termes de l’échange, le travail, au village comme en ville, ne peut plus faire vivre le travailleur; l’appauvrissement qui en découle déstabilise les familles, la société. Celle-c- ne fonctionne plus selon les règles de l’équité, mais plutôt selon les critères de l’intérêt individuel et de la corruption. Alors on comprend très bien que la faillite sociale conduit droit à la faillite politique. Mais quand les habitants d’un pays sont croyants et que ce pays sombre dans l’appauvrissement, l’insécurité, l’immoralité, l’injustice, il faut conclure que la faillite est également spirituelle. En effet, si nous en sommes là aujourd’hui, c’est que, malgré notre foi en Dieu, comme animistes, musulmans, chrétiens, nous n’avons pas toujours agi conformément à la volonté de Dieu dans la gestion des choses et des hommes.

En effet, nous avons parfois géré avec beaucoup de légèreté et de malhonnêteté les immenses richesses que la Providence a mises à notre disposition. A tous les niveaux, le gaspillage, la corruption, le détournement du denier public se sont profondément ancrés dans les moeurs. Peut-être avons-nous perdu le sens de la vraie solidarité et du bien commun, à tel point que le citoyen n’est plus objectivement protégé par la loi mais par les relations qu’il a avec te ou tel; pire encore, le coupable reste trop souvent impuni à cause des appuis dont il dispose.

Mais ce qui nous interpelle avec plus d’ insistance à travers les événements de ces derniers temps, c’ est la violence qui a explosé notamment dans le milieu scolaire et dans les forces de l’ ordre. Au-delà des bâtiments détruits et des coups de feu, c’ est notre système scolaire et notre sécurité qui volent en éclats dans la colère et sombrent dans la méfiance, le doute et la peur. Ce sont là autant de signes qui montrent que, malgré l’ apparente accalmie actuelle, la violence couve toujours dans ce pays de la paix qui pourrait devenir à tout moment, une véritable poudrière.

Nous condamnons fermement les actes de violence que nous avons vécus, aussi bien que les dénigrements systématiques de l’ autorité! Mais nous voulons également percevoir dans ces débordements un appel au changement, à un mieux être.

3. APPEL AU CHANGEMENT

Les événements qui ont secoué notre pays, et le font encore frissonner exigent un changement dont nous nous efforçons ici de préciser la notion, le contenu et les effets.

a) Notions

Sans entrer dans des considérations philosophiques, nous voulons simplement dire que le changement suppose une permanence: quelque chose du passé qui demeure dans le présent et qui continue dans le futur. C’ est cela que nous appelons aujourd’hui les acquis de la Côte d’ Ivoire. Ces acquis doivent être conservés pour que dans le changement, la nation soit identique à elle-même. Ainsi, notre devise: Union, Discipline, Travail, la forme démocratique républicaine et laïque de notre État sont autant d’ acquis que l’ on ne saurait remettre en cause, sans compromettre l’ identité même de la Côte d’ Ivoire indépendante.

D’ ailleurs, chaque fois que notre pays s’ est montré fidèle aux valeurs auxquelles nous venons de faire allusion, il a remporté des succès indéniable, dus à l’ effort courageux, à la mesure et à la sagesse du peuple tout entier, de ses dirigeants et du Chef de l’Etat. C’ est pourquoi, dans la tourmente actuelle, il ne faudrait pas oublier les sacrifices de ces travailleurs des campagnes et des villes, l’ engagement de ces cadres et de ces responsables politiques et administratifs, l’ ardeur de ces jeunes à préparer leur avenir, l’ avenir de ce pays. Le dévouement réel de toutes ces personnes connues ou inconnues doit être aujourd’hui notre fierté et nous inspirer constamment dans notre volonté de changement.

b) Contenu

Quand on parle de changement dans notre pays, on pense aussitôt au changement des structures et des hommes politiques, alors que ce qui est réellement en jeu c’est la mentalité et le comportement de l’ensemble des citoyens de ce pays. Les aspirations profondes à la justice, à la liberté doivent se vivre dans des coeurs renouvelés, débarrassés de toutes formes subtiles ou brutales d’injustice, d’asservissement et de mensonge. ce renouvellement intérieur passe nécessairement par la reconnaissance des erreurs du passé et par le repentir.

Il est évident que par ce renouvellement intérieur des mentalités et du comportement concerne tous les habitants du pays: nationaux comme étrangers. Chacun examinera sa conscience à la lumière de la justice, de la vérité, de la liberté, de la paix, dont on vient de redécouvrir la valeur dans l’existence de l’individu et de la société.

c) Les effets

Certes, le vrai changement se situe au niveau profond des mentalités et des coeurs, mais il ne serait rien s’il ne produisait pas de fruits visibles. Ces effets du changement, nous souhaitons vivement les constater dans le comportement des hommes et dans le fonctionnement des institutions.

Il nous faut en effet des hommes prêts à traiter les autres comme ils voudraient qu’on les traite eux-mêmes: des hommes disponibles à accueillir la vérité et la liberté de l’autre; des hommes soucieux de proposer humblement leur propore vérité, afin que, dans un dialogue réel, ils contribuent à construire la paix dans la justice.

Ces hommes-là seront assurément les animateurs désirés pour le bon fonctionnement des institutions de la vie communautaire. Dans ce cadre concret et pratique d’un Etat de droit, où la loi est égale pour tous, chaque citoyen se sent naturellement reconnu, protégé et promu dans sa dignité d’homme ou de femme.

Maintenant que, dans notre pays, la liberté individuelle et collective s’exprime aussi dans l’existence de plusieurs partis politiques, on pourrait également attendre de ces derniers qu’ils veillent à ce que les institutions de l’Etat fonctionnent effectivement selon les valeurs de justice, de liberté, de vérité auxquelles nous aspirons tous. Ainsi, des partis qui ne sont pas au pouvoir n’en joueront pas moins leur rôle d’éveilleurs et d’éducateurs de la conscience politique de toute la nation.

Les Evêques de Côte d’Ivoire

A suivre…

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