LA POLITIQUE AU SERVICE AU SERVICE DU PAYS Lettre Pastorale des Évêques de Côte d’Ivoire 2

DEUXIEME PARTIE

LA POLITIQUE AU SERVICE DU PAYS

Avec l’avènement du multipartisme, la Côte d’Ivoire va vivre une nouvelle expérience politique. Elle s’y prépare et entrevoit déjà l’horizon des prochaines élections. Tout le monde s’attend à ce que ces consultations populaires se déroulent dans la plus grande clarté et dans la transparence la plus totale. Nous ne devons décevoir, sur ce point, ni la nation, ni l’opinion internationale. Nous devons au contraire manifester notre maturité.

Nos paroles et nos actes et plus spécialement les droits et les devoirs de vote auront pour seuls objectifs la promotion intégrale de l’homme et celle du bien commun. Nous osons espérer que les autorités politiques et les citoyens mettront tout en oeuvre pour que ces opérations électorales se déroulent dans de très bonnes conditions de loyauté et de sauvegarde de la paix.

1. LE DEVOIR DE VOTE

Les Ivoiriens ont une conscience plus vive de la dignité humaine. Ils s’ éveillent de plus en plus à la vie politique et exigent avec raison que soient mieux protégés le droit d’exprimer des opinions personnelles et celui de donner des points de vue autres que ceux des hommes au pouvoir. Cette garantie permet en effet de participer librement et activement à la vie et à la gestion des affaires publiques ainsi qu’à l’élection démocratique des gouvernants sans crainte d’être menacé ou poursuivi.

Le vote est un devoir important pour tout citoyen. Il permet au peuple de mettre en place un candidat de son choix. Mais nous rappelons que l’usage de ce libre suffrage doit viser le bien de la communauté. On veillera à ne pas désigner un candidat incapable. En effet, si en parfaite connaissance de cause on donne sa voix à quelqu’un qui n’est pas à la hauteur de la tâche qui lui est confiée, on participe sciemment à une opération qui risque de diviser et de retarder le pays. Par contre, participer à l’élection d’un candidat valable, c’est contribuer à la création de conditions qui favorisent la promotion de la nation ou de la région.

On comprend dès lors l’importance du vote. Le choix des citoyens doit porter sur des hommes intelligents et compétents, doués d’un minimum de culture politique, soucieux de développer le pays en tenant compte de toutes les couches sociales. Ces hommes doivent servir le pays avec désintéressement et non se servir.Ils feront preuve de qualités morales, telles que le dévouement, l’esprit de service, le courage, la prudence et surtout l’honnêteté. Ces critères sérieux sont tout le contraire des critères faciles, égoïstes et dangereux qui reposent uniquement sur la famille, la tribu, l’argent et la religion.

Ainsi donc, avan d’accomplir son devoir de citoyen par le vote, l’Ivoirien se mettra devant sa conscience afin de poser son acte en faveur  de celui qui peut contribuer réellement au développement intégral du pays ou de la région. Comme on le voit, il s’agit d’un acte lourd de conséquences. C’est pourquoi il est absolument nécessaire de l’accomplir librement, dans la vérité.

2. LE MULTIPARTISME

Nous accueillons l’avènement du multipartisme comme une manifestation plus explicite de liberté politique, une possibilité réelle d’opinions diversifiées et un cadre normal de débats publics. Un multipartisme bien compris et bien vécu peut en effet favoriser la concertation, l’alternance et le progrès. Mais mal compris, il peut donner lieu au tribalisme, au régionalisme, à l’immobilisme politique et à la paralysie de l’économie. Nous devons savoir que les partis politiques ne constituent pas une fin en soi. Ils sont des moyens d’actions au service de la société. Dans le parti unique comme dans le multipartisme, les principaux objectifs à atteindre sont la promotion du bien commun, la justice et la paix. En dehors de cette voie, les groupes politiques n’ont aucun sens et deviennent des moyens d’oppositions violentes. Il y a donc lieu d’examminer à fond ce qui motive la création des partis politiques ou l’appartenance à telle ou telle formation.

3. EVITER LA VIOLENCE

Quand on perd de vue les objectifs cités-ci dessus, quand on fait fi de la vérité, de l’honnêté et du sens de la justice pour s’enfermer dans l’égoïsme, on glise facilement dans la discorde, le déchaînement des violences verbales et physiques. Alors triomphe l’esprit de domination avec son cortège de mépris des personnes, d’envie, d’orgueil, de vengeance. Et le mécontentement devant ces maux provoque des réactions qui conduisent à la destruction des acquis du pays, à la torture physique et morale. Toutes ces pratiques répréhensibles sont indignes de l’homme. Il faut abolir dans notre pays les pressions et l’usage organisé de la violence qui risquent fort de compromettre le jeu démocratique, de dresser les formation politiques les unes contre les autres et de bloquer le développement normal du pays. Que tous sachent que la Côte d’Ivoire a des précautions à prendre en ce moment pour ne pas déraper et tomber dans le feu de la violence. L’heure est donc venue de donner à tous une vraie éducation civique et politique.

4. EDUCTION CIVIQUE ET POLITIQUE

Cette formation reste sérieusement à faire pour la sauvegarde, la promotion et la maturation d’un véritable esprit démocratique. il importe d’inculquer le respect de l’adversaire politque, d’éviter la délation et les propos diffamatoires. C’est un devoir impérieux pour l’Etat et pour les partis "d’assurer aux individus et aux masses l’information et la formation nécessaires, non seulement sur les réalités et les institutions du pays, mais aussi sur les devoirs de service qui incombent aux citoyens(1). On doit enseigner à ces derniers par tous les moyens traditionnels et modernes, dans la famille, au village, à l’école, par la presse, la radio et la télévision, comment être des artisans de paix et non comment entretenir entre eux des sentiments d’hostilité, "de haine et de partis pris idéologique"(2) qui les divisent et les opposent.

Très tôt les Ivoiriens seront initiés aux vertus d’un vrai patriotisme qui leur permettront d’instinct de parler et d’agir dans l’intérêt bien compris de leur pays. Ce pays qu’ils n’hésiteront pas à défendre de toutes leurs forces et avec amour; ils s’évertueront à le développer par l’effort conjugué de leur intelligence et de leurs bras.

5. LA POLITIQUE AU SERVICE DU PAYS

La préparation à la période des élections doit donner lieu à une réflexion approfondie sur l’action et la vie politique. Avec le Concile Vatican II, nous disons que "tout groupe doit tenir compte des besoins et des légitimes aspirations des autres groupes et plus encore du bien commun de l’ensemble de la famille humaine."(3)

La politique au service du pays doit être intégrale. Elle doit viser à développer "tout homme et tout l’homme".

"Tout homme", c’est-à-dire toutes les catégories de personnes vivant dans le pays: hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles et enfants; paysans, ouvriers, commerçants, chômeurs, travailleurs, cadres et dirigeants politiques. Tous constitueront le centre de toute action politique.

Ce développement doit atteindre "tout l’homme", c’est-à-dire, prendre en compte toutes les dimensions de la personne humaine: économique, physique, intellectuelle, culturelle, morale et spirituelle.

Les valeurs culturelles doivent être partagées et vécues en profondeur par tous, sinon les ivoiriens risquent de se laisser emporter par des courants étrangers et d’être tout sauf eux-mêmes.

il est temps de redonner aux valeurs morales leur importance et leur place dans la vie de la nation. Nous prions les autorités administratives et politiques de lancer une vraie campagne dans l’opinion publique pour supprimer ce dangereux courant de malversations qui prévaut dans notre pays et faire naître et régner une tradition de rigueur et d’honnêté. Le respect du bien public doit entrer dans les moeurs. On se gardera donc d’inquiéter ou de poursuivre ceux qui honnêtement réagissent contre les infractions. Cette santé morale nationale doit être l’affaire de tous. C’est pour l’avoir trop souvent négligée que nous nous trouvons dans la situation que nous connaissons.

Une politique intégrale ne peut se passer de la référence aux valeurs spirituelles. Les hommes politiques conscients de leur nécessité en tiennent compte. Ils se forgent sans doute dans le feu de l’action mais surtout dans la réflexion, l’écoute, l’étude personnelle assidue, le silence du recueillement et de la prière. Ce sont là des sources d’énergie auxquelles ils puisent pour être efficaces dans leur action. Ils savent se remettre en question et faire le point pour voir le chemin parcouru, examiner les difficultés du présent et planifier l’avenir. De tels hommes bâtissent la cité en tenant compte de Dieu…(4) Des Etats ont voulu construire un monde sans Dieu. Finalement, c’est contre l’homme lui-même que ces régimes se sont tournés. Ignorer le religieux ou le combattre, c’est arrêter à mi-chemin du développement intégral de l’homme.

6. L’ENGAGEMENT POLITIQUE

La politique est un domaine complexe, difficile. C’est pourquoi beaucoup d’hommes affichent une indifférence presque totale face à l’ engagement politique. Ils y voient le domaine du mensonge, de l’hypocrisie, de la ruse, des "coups bas" et n’osent pas s’y aventurer. ils aiment "les choses propres"; aussi regardent-ils la politique comme une "arène boueuse" dans laquelle ils se refusent de descendre. Ainsi ils ne se salissent pas les mains. Peut-être préfèent-ils rester à l’écart pour se réserver le droit de critiquer ceux qui osent "se mouiller".

La fonction politique est une carrière noble et "l’Eglise tient en grande considération et estime l’activité de tous ceux qui se consacrent au bien de la chose publique et en assument les charges pour le service de tous".(5) C’est pourquoi certains citoyens devraient l’embrasser sans hésitation, s’ils sont capables de conduire le pays sur le chemin du développement, dans l’honnêteté, la justice et la paix. Notre pays a besoin de dirigeants politiques qui soient des rassembleurs d’hommes voués au service de leurs frères. Ainsi, quand un citoyen est habité par la volonté de sortir sa commune, sa région, son pays de l’ornière du sous-développement, il peut réellement unir et mobiliser toutes les énergies du terroir pour oeuvrer à son progrès. Sollicité par la population, un tel homme peut et doit se jeter dans l’arène politique. Dans de telles circonstances, ce serait une erreur et une faute de laisser la place à des incapables.

Au terme de notre réflexion commune, nous réaffirmons que notre message s’adresse à tous nos compatriotes, citoyens d’origine ou d’adoption. ne sommes-nous pas tous, à des degrés divers, responsables et tributaires de la situation créée par notre histoire commune? Aussi nous semble-t-il opportun de lancer un appel pressant à tous:

A SUIVRE…….

LES EVEQUES DE COTE D’IVOIRE

____________________________________

  1. Conférence Episcopale de Côte d’Ivoire: lettre pastorale sur l’éducation 1982, p. 8
  2. Concile Vatican II, Constitution Gaudium et Spes, n° 83
  3. Ibidem, n° 26
  4. Ps 126,1
  5. Concile Vatican II, Constitution Gaudium et Spes, n° 75
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