TD DE LA THEORIE DE LA CONNAISSANCE CHEZ KANT

TRAVAUX DIRIGES DE LA THEORIE DE LA CONNAISSANCE D’EMMANUEL KANT

Dr AKE Patrice Jean

Assistant à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody

Et à l’UCAO-UUA

  1. Rappels sur le COMMENTAIRE DE TEXTE PHILOSOPHIQUE

L’UV 312 portant sur la théorie de la connaissance dans la Critique de la Raison Pure de Kant consistera en un exercice de commentaire de texte philosophique du dit ouvrage. Il y a lieu donc, avant de nous atteler à commenter l’ouvrage dans ses grandes lignes, de vous rappeler ce qu’est un commentaire de textes philosophiques.

Jacqueline RUSS a définit le commentaire de texte philosophique dans son ouvrage sur Les Méthodes en philosophie. Pour elle, "le commentaire consiste à mettre au jour la problématique et le problème constitutifs d’un texte (lesquels supposent, bien entendu, la compréhension du thème et de la thèse de l’auteur)." (p.152). Il s’agit, de son point de vue, "de clarifier le problème contenu dans le texte en pénétrant le thème et la thèse, puis de dégager l’organisation conceptuelle et, enfin, de procéder, éventuellement, à une étude réflexive sur les lignes proposées" (p. 152). Cette partie de la réflexion, sans être exigée, apparaît, néanmoins, souhaitable. La conclusion opère un rapide bilan.

Dans l’ouvrage collectif de Philippe Choulet, Dominique Folschieid et Jean-Jacques Wunenburger, portant sur la Méthodologie Philosophique (Paris, PUF1992), nous auteurs nous apprennent que dans le commentaire, il s’agit "d’entamer un dialogue avec (Kant), afin de donner au texte que l’on considère sa fonction au sein de la (Critique de la raison pure) d’où il est extrait, et d’apprécier son rôle dans la pensée philosophique de Kant. (p.47)

Il est normal qu’un tel dispositif débouche sur une discussion plus large, dans laquelle la réflexion personnelle du commentateur que vous êtes, et la pensée d’autres auteurs ont un rôle à jouer, parfois très important. A l’horizon du commentaire, qui est aussi celui de la philosophie tout court, même si ce n’est qu’une aspiration impossible, ou une simple idée régulatrice, il s’agit de s’interroger sur ce que Kant a dit de vrai. Dans ces conditions le commentaire apparaît comme un exercice vaste et ambitieux. Cependant, il possède aussi ses limites, car il s’inscrit prioritairement dans le contexte de l’histoire de la philosophie. C’est pourquoi il apparaît généralement comme un exercice bien balisé, circonscrit à l’intérieur d’un programme fixé d’avance, à titre de sanction d’un travail conduit tout au long d’une année de préparation. Le commentaire suppose donc des connaissances précises, lentement acquises et bien assimilées. Il suppose également un travail assidu sur le texte de la Critique de la Raison Pure de Kant.

Pour nous résumer disons que: 1) le commentaire interroge son auteur; 2) le commentaire part du texte et ne s’y arrête pas; 3) le commentaire n’ignore pas l’histoire de la philosophie; au contraire, il en fait sa condition. 4) le commentaire oscille entre deux pôles: l’érudition et la spéculation.

Le rôle considérable que jouent l’histoire de la philosophie et les programmes dans le commentaire de texte, limite étroitement l’ampleur et l’importance des considérations purement méthodologiques sur ce thème. Il tombe sous le sens, en effet, que le substrat du commentaire relève de l’apprentissage philosophique proprement dit, ce qui renvoie aux cours suivis par l’étudiant et au travail personnel qu’il accomplit. Il n’y a pas, à proprement parler, de méthodologie des contenus philosophiques. En ce qui concerne les cours, c’est affaire de pédagogie. En ce ui concerne les cours, c’est affaire de pédagogie. En ce qui concerne le travail personnel, c’est affaire d’organisation. Il s’agit donc essentiellement de mettre en œuvre sa culture philosophique. Le commentaire va donc sanctionner le niveau philosophique d’un étudiant singulier, qui aura suivi tel cours, effectué telles lectures, et plus ou moins bien digéré le tout. Je voudrais simplement à ce niveau vous donner un certain nombre d’indications pratiques:

Il faut d’abord lire le texte, en numérotant les lignes. Ensuite Identifier le thème, la thèse, les enjeux, les moments, les articulations et les notions.

1 LA PREFACE DE LA PREMIERE EDITION

Texte

"La raison humaine a cette destinée singulière, dans un genre de ses connaissances, d’être accablée de questions qu’elle ne saurait éviter, car elles lui sont imposées par sa nature même, mais auxquelles elle ne peut répondre, parce qu’elles dépassent totalement le pouvoir de la raison humaine.

Ce n’est pas sa faute si elle tombe dans cet embarras. Elle part de principes dont l’usage est inévitable dans le cours de l’expérience et en même temps suffisamment garanti par cette expérience. Aidée par eux, elle monte toujours plus haut (comme du reste le comporte sa nature), vers des conditions plus éloignées. Mais s’apercevant que, de cette manière, son œuvre doit toujours rester inachevée, puisque les questions n’ont jamais de fin, elle se voit dans la nécessité d’avoir recours à des principes qui dépassent tout usage possible dans l’expérience et paraissent néanmoins si dignes de confiance qu’ils sont même d’accord avec le sens commun. De ce fait, elle se précipite dans une telle obscurité et dans de telles contradictions qu’elle peut en conclure qu’elle doit quelque part s’être appuyée sur des erreurs cachées, sans toutefois pouvoir les découvrir, parce que les principes dont elle se sert, dépassant les limites de toute expérience, ne reconnaissent plus aucune pierre de touche de l’expérience. Le terrain où se livrent ces combats sans fin se nomme la Métaphysique.

Il fut un temps où cette dernière était appelée la reine de toutes les sciences, et si on prend l’intention pour le fait, elle méritait parfaitement ce titre d’honneur, à cause de l’importance capitale de son objet. Maintenant, dans notre siècle, c’est une mode bien portée que de lui témoigner tout son mépris, et la noble dame, repoussée et délaissée, se lamente comme Hécube: "Il y a peu la plus grande de toutes, puissante par tant de gendres et de fils…, voici que maintenant je suis exilée, dépouillée." (Ovide, Métamorphoses).

Au début, sous le règne des dogmatiques, son pouvoir était despotique. Mais, comme sa législation portait encore l’empreinte de l’antique barbarie, cette métaphysique tomba peu à peu, par suite de guerres intestines, dans une complète anarchie, et les sceptiques, espèces de nomades qui ont horreur de s’établir définitivement sur une terre, rompaient de temps en temps le lien social. Pourtant, comme ils n’étaient – par bonheur – qu’un petit nombre, ils ne purent pas empêcher leurs adversaires de s’essayer toujours de nouveau, mais du reste sans aucun plan entre eux concerté d’avance, à rétablir ce lien brisé. Dans les temps modernes, il est vrai, il sembla un moment qu’une certaine physiologie de l’entendement humain (celle du célèbre LOCKE) dût mettre fin à ces querelles et décider entièrement de la légitimité de ces prétentions. Mais bien que la naissance de cette prétendue reine ait été dérivée (par LOCKE) de la vulgaire expérience commune et qu’on eût dû pour cela, à bon droit, mépriser son usurpation, il arriva cependant parce que cette généalogie qu’on lui avait fabriquée était fausse en réalité, qu’elle continua à affirmer ses prétentions. C’est pourquoi, de nouveau, tout retomba dans le vieux dogmatisme vermoulu et, par suite, dans le mépris auquel on avait voulu soustraire la science. Aujourd’hui que l’on a (comme on le croit) tenté en vain toutes les voies, règnent le dégoût et l’entier Indifférentisme, qui engendrent le chaos et les ténèbres dans les sciences, mais qui sont cependant en même temps la source, ou du moins le prélude, d’une transformation prochaine et d’une renaissance de ces mêmes sciences, qu’un zèle maladroit a rendues obscures, confuses et inutilisables.

Il est vain, en effet, de vouloir affecter de l’indifférentisme par rapport à des recherches dont l’objet ne peut être indifférent à la nature humaine. Aussi ces prétendus indifférentistes, quelque souci qu’ils prennent de se rendre méconnaissables, en substituant aux termes de l’école un langage populaire, ne peuvent pas seulement penser quelque chose sans retomber inévitablement dans les affirmations métaphysiques pour lesquelles ils affichent pourtant un si grand mépris. Toutefois, cette indifférence qui se manifeste au milieu de l’épanouissement de toutes les sciences et qui atteint précisément celle à laquelle on serait le moins porté à renoncer, si des connaissances y étaient possibles, est un phénomène digne de remarque et de réflexion. Elle n’est évidemment pas l’effet de la légèreté, mais celui du jugement (On entend ça et là des plaintes sur la pauvreté de la façon de penser de notre époque et sur la décadence de la science basée sur des principes. Mais je ne vois pas que les sciences dont le fondement est bien établi, comme la mathématique, la physique, etc., méritent le moins du monde ce reproche. Elles soutiennent, au contraire, leur ancienne réputation de sciences bien établies et même dépassent encore dans ces derniers temps. Or, le même esprit se montrerait tout aussi efficace en d’autres genres de connaissances, si on avait seulement tout d’abord pris le soin de rectifier les principes de ces sciences. Tant que cette rectification reste à faire, l’indifférence, le doute et enfin une sévère critique sont plutôt des preuves d’une manière de penser profonde. Notre siècle est particulièrement le siècle de la critique à laquelle il faut que tout se soumette. La religion, alléguant sa sainteté et la législation sa majesté, veulent d’ordinaire y échapper; mais alors elles excitent contre elles de justes soupçons et ne peuvent prétendre à cette sincère estime que la raison accorde seulement à ce qui a pu soutenir son libre et public examen) mûr d’un siècle qui ne veut pas se laisser bercer plus longtemps par une apparence de savoir; elle est une invitation toute faite à la raison d’entreprendre à nouveau la plus difficile de toutes les tâches, celle de la connaissance de soi-même, et d’instituer un tribunal qui la garantisse dans ses prétentions légitimes et puisse en retour condamner toutes ses usurpations sans fondements, non pas d’une manière arbitraire, mais au nom de ses lois éternelles et immuables. Or, ce tribunal n’est autre que la Critique de la Raison Pure elle-même. Je n’entends point par là une critique des livres et des systèmes, mais celle du pouvoir de la raison en général, par rapport à toutes les connaissances auxquelles elle peut aspirer indépendamment de toute expérience, par conséquent la solution de la question de la possibilité ou de l’impossibilité d’une métaphysique en général et de la détermination aussi bien de ses sources que de son étendue et de ses limites, tout cela suivant des principes. "

Commentaire

Otfried HÖFFE présente la Critique de la Raison Pure comme "une ouvrage (qui) surclasse les écrits fondamentaux de la philosophie moderne de si loin, qu’on se demande ce qu’il faut entendre par fondamental: la Critique de la Raison Pure, d’après Schopenhauer est le livre le plus important qui n’ait jamais été écrit en Europe" (KANTS Kritik der reinen Vernunft. Die grunlegung der modernen Philosophie Beck, München 2003, p. 11) Par cet ouvrage, poursuit-il "tous les champs de la philosophie ont été révolutionné, et le paysage de la pensée occidentale a eu un visage moderne" (Ibidem.). Peu d’intelligences ont autant innové au Xxè. Mais Kant l’a fait divers plans: celui de la théorie de l’image, celui du discours, de la vérité, de la thèse et de la connaissance objective qui a été amenée à être réglée. Mais les kantiens modernes ont oublié ces questions dans les débats déplorables d’aujourd’hui.

Hermann Cohen dans son Commentaire de la Critique de la raison pure de Kant (Paris, Cerf 2000), p. 45, nous apprend que la Préface de la première édition traite singulier du destin de la métaphysique (l.1). Cette métaphysique doit s’efforcer de répondre à toutes les questions que lui pose la raison, mais elle n’y arrive pas, car les questions la dépassent. Alors elle tombe dans l’embarras. Elle ne peut qu’elle seule garantir les principes dont elle part. Certains traducteurs (Alain Renaut) préfèrent à la place de principes, le mot "propositions fondamentales" . Alquié préfère Principe, qui est le terme générique pour toute proposition d’où se dérivent logiquement des conséquences: parmi les principes, les propositions fondamentales correspondent à des propositions qui sont non pas seulement relativement principes (en tant qu’elles sont plus universelles que leurs conséquences), mais absolument principes. Alors elle prend son envol, mais son œuvre reste inachevée. La Métaphysique, alors , se réfugie dans des principes qui dépassent tout usage possible de l’expérience. Elle entre en conflit avec l’expérience et se précipite dans l’obscurité de ses contradictions. Kant attire notre attention sur les erreurs cachées de la métaphysique qu’elle est incapable de découvrir. Finalement elle devient alors un champ de bataille éternel. Autrefois, la métaphysique était la reine des sciences à cause de son objet éminent qui est Dieu, l’Etre premier. Mais à l’époque de Kant elle est méprisée, et est devenue une matrone délaissée et repoussée qui se lamente car elle a mis au monde beaucoup de filles et de fils et aujourd’hui comme Hécube, la femme de Priam, qui après la guerre de Troie, vit en exil, dans le dépouillement.

Kant va après cette première sortie, nous faire l’histoire de la pensée métaphysique. Dans un premier temps, cette pensée était dominée par la pensée dogmatique, despotique. Sortie du despotisme des dogmatiques, elle entra dans l’anarchie des sceptiques et, quittant ces nomades, elle sembla trouver une fin apparente dans la physiologie de l’entendement de Locke. Pour Kant, comme il le dira plus tard dans la Critique de la Raison Pure "Le premier pas dans le choses de la raison pure, pas qui en marque l’enfance, est dogmatique. Le second pas, dont nous venons de parler, est sceptique, et témoigne de la circonspection du jugement averti par l’expérience. Or il faut encore un troisième pas, et il n’incombe de la faire qu’au jugement mûr et adulte qui se fonde sur des maximes fermes et d’une universalité inattaquable: il consiste à soumettre à l’appréciation non pas les faits de la raison, mais la raison même, dans tout son pouvoir et dans toute la capacité qu’elle a de parvenir à des connaissances pures a priori. Ce n’est plus ici la censure, mais la critique de la raison: grâce à cette critique, on ne se contente plus de présumer des bornes de la raison, mais on en démontre, par des principes, les limites déterminées; on ne conjecture pas seulement son ignorance sur tel ou tel point, mais on la prouve relativement à toutes les questions possibles d’une certaine espèce." (Théorie transcendantale de la Méthode). En clair chez Kant, le dogmatisme correspond à l’enfance de la raison, la critique à son âge mûr, ce qui place le scepticisme au niveau de l’adolescence. Il s’agit là moins d’une vue systématique sur l’histoire de la philosophie – où il y a alternance de dogmatisme et de scepticisme, jusqu’à l’âge critique – que du parcours de celui qui entreprend de philosopher, et pour lequel la critique sera un passage obligatoire.

Kant trace ici une esquisse de l’histoire de la philosophie qui a Locke comme point de départ. L’Essai sur l’entendement humain (1690) de Locke est sûrement ce que Kant appelle "physiologie de l’entendement humain". L’origine "vulgaire" qui en résulte peut se comprendre à partir du rôle de la perception, où Locke enracine toute connaissance. Dans ces conditions, on peut entendre la reconstitution d’une généalogie, ennoblissant la métaphysique, de l’œuvre de Leibniz, intellectualisme, comme le dira l’Amphibiologie des concepts de la réflexion. On peut spécialement penser aux Nouveaux Essais, dialogue manqué avec Locke, rédigés en 1703, abandonnés par Leibniz, et publiés seulement en 1765.

Cette généalogie falsifiée conduit Locke à nouveau dans le vieux dogmatisme et l’indifférentisme, la mère du chaos et de la nuit des sciences, qui est néanmoins en même temps le prélude des Lumières. Comme on le voit ce retour du dogmatisme n’est pas purement négatif pour Kant puisqu’il prélude à une transformation, qui n’est autre que la véritable Aufklärung (illumination). Le vieux dogmatisme peut s’entendre de l’école wolffienne, mais aussi, plus proche de la première Critique, du courant universitaire de la deuxième moitié du XVIIIè siècle, centrant son enseignement sur la logique, la métaphysique, la morale dogmatique par son assurance à l’endroit de la saisie du supra-sensible. Quant à l’indifférentisme, il était répandu dans la deuxième moitié du XVIIIè siècle en Allemagne. En religion, l’indifférentisme est la doctrine qui accorde la même valeur à toutes les formes de religion. L’indifférentisme enseigne que "tout homme est libre d’embrasser et de professer la religion que la lumière de la raison l’aura amené à juger être la vraie religion" ou encore "les hommes peuvent trouver la voie du salut éternel et obtenir le salut éternel dans le culte de n’importe quelle religion" (LA Foi Catholique de Dumeige, pp. 255,259) L’indifférentisme est aussi bien religieux que philosophique. Il existe même une secte des indifférentistes. Ceux-ci ont rendu méconnaissable la langue de l’Ecole en faisant de la philosophie populaire. Cette sorte de philosophie est l’une des tendances dominantes en Allemagne entre 1750 et 1780. C’est un compromis, affirmant la connaissance du suprasensible, mais en prétendant emprunter les méthodes des sciences empiriques. Elle est populaire au sens de anti-scolaire; elle est pour une par philosophie de salon. Elle représente aux yeux de Kant la superficialité de la façon de penser de son temps et de la décadence de la science qui va au fond des choses. Les mathématiques, la physique, sont les sciences qui vont au fond des choses. Elles sont solides. C’est par ces Lumières qu’est éveillée, la connaissance de soi. Ce tribunal est la critique de la Raison Pure. Le siècle présent est aux yeux de Kant, le siècle de la critique, à laquelle tout(la religion, le droit) doit se soumettre. Kant donne ici une remarquable définition de la critique: d’abord, il s’agit du pouvoir de la raison comme raison pure, ce qui a pour conséquence immédiate que sa question propre est celle de la métaphysique. Ensuite, on établit les limites de ce pouvoir, non à partir des livres et systèmes philosophiques, mais en déterminant ses sources et son étendue. Pour cela, la critique porte sur un exercice légitime de la raison, avant tout celui qui en œuvre dans les mathématiques et la physique. Enfin cela doit se faire à partir de principes, c’est-à-dire que la critique doit se présenter comme un système, ce qui est bien la cas de l’ouvrage proposé par Kant.

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