Préface de la Première Edition de la Critique de la Raison Pure de Kant

PREFACE DE LA 1ère EDITION (SUITE1)

TEXTE

Je suis donc entré dans cette voie, la seule qui restait à suivre, et je me flatte d’être arrivé à la suppression de toutes les erreurs qui, jusqu’ici, avaient divisé la raison avec elle-même avec son usage en dehors de l’expérience. Je n’ai pas évité ses questions en donnant pour excuse l’impuissance de la raison humaine; je les ai au contraire complètement spécifiées suivant des principes, et, après avoir découvert le point précis du malentendu de la raison avec elle-même, je les ai résolues à sa complète satisfaction. A la vérité, je n’ai pas donné à ces questions la réponse que pouvait attendre la délirante passion de savoir du dogmatisme, car il est impossible de le satisfaire autrement que par des tours de magie auxquels je n’entends rien. Aussi bien n’était-ce pas là l’objet de la destination naturelle de notre raison; le devoir de la philosophie était de dissiper l’illusion provenant d’un malentendu, au risque même de réduire à néant une illusion si fort prisée et si choyée. Dans cette affaire, ma grande préoccupation, a été d’entrer dans le détail, et j’ose dire qu’il ne saurait y avoir un seul problème de métaphysique qui ne soit ici résolu, ou du moins, dont la solution ne trouve ici sa clef. En fait, la raison pure offre une si parfaite unité que, si son principe était insuffisant à résoudre ne serait-ce qu’une seule de toutes les questions qui lui sont proposées par sa propre nature, on ne pourrait que le rejeter, parce qu’alors on ne saurait l’appliquer à une autre avec une parfaite confiante.

En parlant ainsi, je crois apercevoir sur les traits du lecteur un air d’indignation mêlée de mépris que provoquent des prétentions en apparence si présomptueuses et si peu modestes; et cependant elles sont, sans comparaison, plus modérées que celles de tous ces auteurs des programmes les plus communs qui se flattent, par exemple, de démontrer la nature simple de l’âme ou la nécessité d’un premier commencement du monde. Car ceux-ci se portent forts d’étendre la connaissance humaine au-delà de toutes les limites de l’expérience possible, ce qui, je l’avoue humblement, dépasse entièrement mon pouvoir; au lieu de cela, je m’occupe uniquement de la raison et de sa pensée pure, et je n’ai pas besoin de chercher loin autour de moi pour en avoir une connaissance explicite, puisque je la trouve en moi-même et que la logique ordinaire me montre déjà par son exemple qu’on peut dénombrer, d’une façon complète et systématique, tous les actes simples de la raison. Toute la question que je soulève ici est simplement de savoir jusqu’à quel point je puis espérer arriver à quelque chose avec la raison, si me sont enlevés toute matière et tout concours venant de l’expérience.

Mais j’ai assez parlé de la perfection à atteindre dans chacune des fins et de l’étendue à donner à la recherche de l’ensemble de toutes les fins que nous propose non pas un dessein arbitraire, mais la nature même de notre raison, en un mot de la matière de notre entreprise critique.

Il y a encore deux choses qui se rapportent à sa forme, la certitude et la clarté, et que l’on doit considérer comme des qualités essentielles que l’on doit considérer comme des qualités essentielles que l’on est bien fondé à exiger d’un auteur qui s’attaque à une entreprise si délicate.

Or pour ce qui est de la certitude, je me suis imposé cette loi que, dans cet ordre de considérations, il n’est aucunement permis d’émettre des opinions et que tout ce qui en cela ressemble seulement à une hypothèse est une marchandise prohibée qu’on ne doit pas vendre même à un vil prix, mais qu’il faut confisquer, dès qu’on la découvre. En effet, toute connaissance qui a un fondement a priori s’annonce par ce caractère qu’elle veut être tenue d’avance pour absolument nécessaire; à plus forte raison en sera-t-il ainsi d’une détermination de toutes les connaissances pures a priori, détermination qui doit être l’unité de mesure et par suite même l’exemple de toute certitude (philosophique) apodictique. Ai-je tenu sur ce point ce à quoi je m’étais engagé? C’est ce qui demeure entièrement soumis au jugement du lecteur, car il ne convient à l’auteur que de présenter des raisons, et non de décider de leur effet sur ces pages. Mais pour que rien ne puisse innocemment venir affaiblir la cause plaidée, il doit bien lui être permis de signaler lui-même les endroits qui pourraient donner lieu à quelque méfiance, quoiqu’ils ne se rapportent qu’à un but secondaire, et cela afin de prévenir l’influence que le plus léger scrupule du lecteur pourrait avoir plus tard sur son jugement par rapport au but principal.

Je ne connais pas de recherches plus importantes pour l’étude approfondie du pouvoir que nous appelons entendement et pour la détermination des règles et des limites de son usage que celles que j’ai placées dans le deuxième chapitre de l’Analytique transcendantale sous le titre de Déduction des concepts intellectuels purs; ce sont aussi celles qui m’ont le plus coûté, mais comme je l’espère, ce n’est point peine perdue. Cette étude, qui est poussée un peu profondément, a deux parties. L’une se rapporte aux objets de l’entendement pur, et doit présenter et faire comprendre la valeur objective de ses concepts a priori; elle rentre donc par là même essentiellement dans mon objet. L’autre se rapporte à l’entendement pur en lui-même, au point de vue de sa possibilité et des facultés de connaissance sur lesquelles il repose; elle l’étudie, par conséquent, au point de vue subjectif; or, cette discussion, quoique d’une très grande importance pour mon but principal, ne lui est cependant pas essentielle, parce que la question capitale reste toujours de savoir: Que peuvent et jusqu’où peuvent connaître l’entendement et la raison, indépendamment de l’expérience? Et non: Comment est possible le pouvoir de penser lui-même? Cette dernière question étant également la recherche de la cause d’un effet donné et renfermant, en tant que telle, quelque chose de semblable à une hypothèse (quoique, en fait, il n’en soit pas ainsi, comme je le montrerai dans une autre occasion), il me semble que ce soit ici le cas de me permettre telle ou telle opinion et de laisser le lecteur libre d’en avoir une autre. Ceci me fait un devoir de prier le lecteur de se rappeler que dans le cas où ma déduction subjective n’aurait pas opéré en lui l’entière persuasion que j’en attends, la déduction objective, qui est surtout le but de mes recherches, garde toute sa force, que suffirait en tout cas à lui conserver ce que je dis, pages 92 et 93.

COMMENTAIRE

C’est avec une conscience historique que Kant parle de la Critique de la Raison Pure, de la « suppression de toutes les erreurs », de la spécification complète d’après des principes, de la présentation détaillée de la résolution des problèmes métaphysiques ou de la clé de leur résolution – cela non, certes, par des arts magiques, comme c’est le cas dans le programme de la nature simple de l’âme ou celui d’un premier commencement du monde. Kant progresse ici en ce qui touche le caractère systématique de la critique. Il y a système, parce que l’on peut saisir l’objet complet de la recherche, la raison pure, et en proposer une division, pour laquelle la logique ordinaire fournit un modèle. La différence d’avec celle-ci tient en ce que la critique cherche la limite du pouvoir de la raison, ce qui décide de la possibilité de la métaphysique. Plus loin, la certitude et la clarté sont également déterminées. Une hypothèse serait ici une marchandise interdite. Kant détermine la déduction des concepts purs de l’entendement, dont il souligne l’importance d’un point de vue historique. Cette détermination doit être l’exemple de toute certitude philosophique. Philosophique semble devoir être entendu comme synonyme d’apodictique, et conserve l’acceptation que le terme avait au XVIIè siècle, où il équivalait à scientifique. Kant distingue la déduction objective, de la déduction subjective. Il renvoie au Passage à la déduction transcendantale des catégories: « Or, ces concepts qui contiennent a priori la pensée pure dans chaque expérience, nous les trouvons dans les catégories, et c’est une déduction suffisante et en justifier la valeur objective, que de pouvoir prouver qu’un objet ne peut être pensé que par leur moyen. Mais comme dans une telle pensée, il y a à l’œuvre quelque chose de plus que l’unique faculté de penser, l’entendement, et que l’entendement lui-même, comme faculté de connaissance, qui doit se rapporter à des objets, a besoin également d’un éclaircissement touchant la possibilité de ce rapport, nous devons examiner d’abord, non pas dans leur nature empirique, mais dans leur nature transcendantale, les sources subjectives qui constituent l’assise a priori de la possibilité de l’expérience » Appendice (Variante de A) Ici la préférence donnée à la déduction objective sur la déduction subjective vise plus à éviter des malentendus qu’à disqualifier cette dernière. Kant indique que sa problématique propre est celle de la constitution de l’objet, qui requiert l’articulation du concept et du sensible. L’appel fait aux facultés est à entendre dans cette perspective, et non comme une explication causale de l’activité de l’esprit. Cette dernière ne serait pas essentielle.

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