Préface de la 2è édition de la Critique de la Raison Pure de Kant 2

PREFACE DE LA 2è EDITION 2

TEXTE

La Métaphysique, connaissance spéculative de la raison tout à fait isolée et qui s’élève complètement au-dessus des enseignements de l’expérience par de simples concepts (et non pas, comme la Mathématique, en appliquant ses concepts à l’intuition), et où, par conséquent, la raison doit être son propre élève, n’a pas encore eu jusqu’ici l’heureuse destinée de pouvoir s’engager dans la voie sûre d’une science; elle est cependant plus ancienne que toutes les autres et elle subsisterait quand bien même toutes les autres ensemble seraient englouties dans le gouffre d’une barbarie entièrement dévastatrice. Car la raison s’y trouve continuellement dans l’embarras, même quand elle veut apercevoir a priori des lois que l’expérience la plus vulgaire confirme ou, du moins, a la prétention de confirmer. En elle, il faut sans cesse rebrousser chemin, parce qu’on trouve que la route qu’on a suivie ne mène pas où l’on veut arriver. Quant à l’accord de ses partisans dans leurs assertions, elle en est tellement éloignée qu’elle semble être plutôt une arène tout particulièrement destinée à exercer les forces des lutteurs en des combats de parade et où jamais un champion n’a pu se rendre maître de la plus petite place et fonder sur sa victoire une possession durable. On ne peut pas hésiter à dire que sa méthode n’ait été jusqu’ici qu’un simple tâtonnement et, ce qu’il y a de plus fâcheux, un tâtonnement entre de simples concepts.

Or, d’où vient qu’on n’a pas trouver encore ici la sûre voie de la science? Cela serait-il par hasard impossible? Pourquoi donc la nature a-t-elle mis dans notre raison cette tendance infatigable qui lui fait en rechercher la trace, comme si c’était un de ses intérêts les plus considérables? Bien plus, combien peu de motifs nous avons de nous fier à notre raison, si, non seulement elle nous abandonne dans un des sujets les plus importants de notre curiosité, mais si encore elle nous amorce par des illusions d’abord, pour nous tromper ensuite? Peut-être jusqu’ici ne s’est-on que trompé de route: quels indices pouvons-nous utiliser pour espérer qu’en renouvelant nos recherches nous serons plus heureux qu’on ne l’a été avant nous?

Je devais penser que l’exemple de la Mathématique et de la Physique qui, par l’effet d’une révolution subite, sont devenues ce que nous les voyons, était assez remarquable pour faire réfléchir sur le caractère essentiel de ce changement de méthode qui leur a été si avantageux et pour porter à l’imiter ici – du moins à titre d’essai, – autant que le permet leur analogie, en tant que connaissances rationnelles, avec la métaphysique. Jusqu’ici on admettait que toute notre connaissance devait se régler sur les objets; mais, dans cette hypothèse, toues les efforts tentés pour établir sur eux quelque jugement a priori par concepts, ce qui aurait accru notre connaissance, n’aboutissaient à rien. Que l’on essaie donc enfin de voir si nous ne serons pas plus heureux dans les problèmes de la métaphysique en supposant que les objets doivent se régler sur notre connaissance, ce qui s’accorde déjà mieux avec la possibilité désirée d’une connaissance a priori de ces objets qui établisse quelque chose à leur égard avant qu’ils nous soient donnés. Il en est précisément ici comme de la première idée de COPERNIC; voyant qu’il ne pouvait pas réussir à expliquer les mouvements du ciel, en admettant que toute l’armée des étoiles évoluait autour du spectateur, il chercha s’il n’aurait pas plus de succès en faisant tourner l’observateur lui-même autour des astres immobiles. Or, en Métaphysique, on peut faire un pareil essai, pour ce qui est de l’intuition des objets. Si l’intuition devait se régler sur la nature des objets, je ne vois pas comment on en pourrait connaître quelque chose a priori; si l’objet, au contraire (en tant qu’objet des sens), se règle sur la nature de notre pouvoir d’intuition, je puis me représenter à merveille cette possibilité. Mais, comme je ne peux pas m’en tenir à ces intuitions, si elles doivent devenir des connaissances; et comme il faut que je les rapporte, en tant que représentations, à quelque chose qui en soit l’objet et que je le détermine par leur moyen, je puis admettre l’une de ces deux hypothèses: ou les concepts par lesquels j’opère cette détermination se règlent aussi sur l’objet, et alors je me trouve dans la même difficulté sur la question de savoir comment je peux en connaître quelque chose a priori, ou bien les objets, ou, ce qui revient au même, l’expérience dans laquelle seule ils sont connus (en tant qu’objets donnés) se règle sur ces concepts, – et je vois aussitôt un moyen plus facile de sortir d’embarras. En effet, l’expérience elle-même est un mode de connaissance qui exige le concours de l’entendement dont il me faut présupposer la règle en moi-même avant que les objets me soient donnés par conséquent a priori, et cette règle s’exprime en des concepts a priori sur lesquels ils doivent s’accorder. Pour ce qui regarde les objets en tant qu’ils sont simplement conçus par la raison – et cela, il est vrai, nécessairement – mais sans pouvoir (du moins tels que la raison les conçoit) être donnés dans l’expérience – toutes les tentatives de les penser (car il faut pourtant qu’on puisse les peser) doivent, par conséquent, fournir une excellente pierre de touche de ce que nous regardons comme un changement de méthode dans la façon de penser, c’est que nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes*.

*Cette méthode empruntée aux physiciens consiste donc à rechercher les éléments de la raison pure dans ce qu’on peut confirmer ou rejeter au moyen de l’expérimentation. Or, il n’y a pas d’expérience possible (comme il y en a en physique) qui permette d’examiner quant à leurs objets les propositions de la raison pure, surtout lorsqu’elles se risquent en dehors des limites de toute expérience possible. On ne pourra donc faire cet examen que sur des concepts et des principes admis a priori, en les envisageant de telle sorte que ces mêmes objets puissent être considérés sous deux points de vue différents, d’une part comme objets des sens et de l’entendement dans l’expérience, et d’autre part comme objets que l’on ne fait que concevoir, c’est-à-dire comme des objets de la raison pure isolée et s’efforçant de s’élever au-dessus des limites de l’expérience. Or, s’il se trouve qu’en envisageant les choses sous ce double point de vue, on tombe d’accord avec le principe de la raison pure, et que, les considérant sous un seul point de vue, la raison tombe inévitablement en conflit avec elle-même alors l’expérimentation décide en faveur de l’exactitude de cette distinction.

COMMENTAIRE

Cette mise en évidence de la méthode la plus interne de la mathématique et de la physique, méthode que ces dernières ont portée au rang de science et dans sa voie historique, est déjà elle-même un apport de la métaphysique: elle est, comme nous l’avons déjà dit, la première partie de cette métaphysique. Cette texte commence au premier paragraphe, lorsque la Métaphysique est qualifiée de  » connaissance spéculative de la raison tout à fait isolée ». Il s’agit de supprimer cet isolement. La voie sûre de la science ne peut être « impossible » pour la Métaphysique; la « nature de notre raison » s’y oppose. Cette voie ne peut qu’avoir été « manquée » jusqu’ici. C’est l’absence de rattachement à l’indice du réel qu’est le donné sensible qui condamne la Métaphysique à l’incertitude sur son chemin. Ce qui empêche de laisser la connaissance se régler sur les objets, c’est que l’on veut une connaissance a priori, c’est-à-dire cette connaissance où la théorie est première, alors même qu’elle est à investir dans l’expérience, comme Kant l’indiquait en décrivant la révolution d la manière de penser en Physique.

L’ « exemple de la Mathématique et de la Physique » doit également conduire la Métaphysique à un changement de notre manière de penser. C’est ici qu’intervient la référence à COPERNIC.

C’est la célèbre « révolution copernicienne ». On remarquera qu’elle se fait, comme Kant l’observait au début du paragraphe, seulement selon l’analogie permise entre Mathématique et Physique d’une part et Métaphysique de l’autre. Le lien est le caractère de connaissance par raison pure; mais, matériellement prise, la révolution ici proposée est l’inverse de celle de COPERNIC (qui faisait tourner l’observateur autour de l’objet). L’unité des deux révolutions est la raison pure, et son initiative.

COPERNIC laissa « des astres immobiles » au contraire de l’observateur qu’il faisait tourner. Cette rotation de l’observateur correspond à ce qui vient d’être désigné comme action d’introduire. Cette rotation n’est pas sans effet sur l’objet; ce dernier entre dans une relation avec cette rotation. Aussi l’objet n’est-il pas achevé et, comme on dit, « donné », dans la mesure où, au contraire, il ne peut être connu et découvert que par l’action d’introduire et d’introduire par la pensée. Cependant, cet exemple de la rotation pourrait avoir encore un plus grand pouvoir de conviction que celui de la construction, et que ceux qui sont donnés grâce aux « principes ». Il est vrai que les étoiles semblent avoir encore plus le caractère d’objets que le triangle ou le plan incliné du mouvement de la chute des corps; ce n’est néanmoins que la rotation de l’observateur qui produit la connaissance des étoiles. C’est donc dans ce passage le « changement de méthode » trouve une formulation qui s’élève à une détermination complète: ou bien « toute notre connaissance devait se régler sur les objets », ou bien « les objets doivent se régler sur notre connaissance ». Dans le premier cas, le concept d’a priori est caduc; « je ne vois pas comment on en pourrait connaître quelque chose a priori »; C’est que « Nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes ». Si donc les objets doivent se régler sur les concepts, sur l’action d’introduire, sur la rotation du spectateur, sur la connaissance, c’est ainsi la corrélation immédiate entre l’objet et la connaissance qui apparaît. Il ne peut y avoir aucun objet qui soit donné en lui-même et par lui-même; c’est seulement la connaissance, constitutive de l’action d’introduire, qui produit l’objet.

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