Préface de la 2è édition de la Critique de la Raison Pure de Kant

Préface de la 2è édition – 1

Texte

La Mathématique et la Physique sont les deux connaissances théoriques qui doivent déterminer leurs objets a priori, la première d’une façon entièrement pure, la seconde au moins en partie, mais alors en tenant compte d’autres sources de connaissance que de celles de la raison.

La Mathématique, depuis les temps les plus reculés où s’étende l’histoire de la raison humaine, est entrée, chez l’admirable peuple grec, dans la voie sûre d’une science. Mais il ne faut pas croire qu’il lui ait été plus facile qu’à la Logique, où la raison n’a affaire qu’à elle-même, de trouver ce chemin royal, ou plutôt de se le tracer à elle-même. Je crois plutôt que (principalement chez les Egyptiens) elle est restée longtemps à tâtonner et que ce changement définitif doit être attribué à une révolution qu’opéra l’heureuse idée d’un seul homme, dans une tentative à partir de laquelle la voie que l’on devait suivre ne pouvait plus rester cachée et par laquelle était ouverte et tracée, pour tous les temps et à des distances infinies, la sûre voie scientifique. L’histoire de cette révolution dans la méthode, qui fut plus importante que la découverte du chemin du fameux cap, et celle de l’heureux mortel qui l’accomplit, ne nous sont point parvenues. Cependant la tradition que nous rapporte DIOGENE LAERTE, qui nomme le prétendu inventeur des plus petits éléments des démonstrations géométriques, de ceux qui, de l’avis général, n’ont jamais besoin de démonstration, prouve que le souvenir de la révolution qui fut opérée par le premier pas fait dans cette voie récemment découverte, a dû paraître extraordinairement important aux mathématiciens et est devenu par là même inoubliable. Le premier qui démontra le triangle isocèle (qu’il s’appelât THALES ou comme l’on voudra) eut une révélation; car il trouva qu’il ne devait pas suivre pas à pas ce qu’il voyait dans la figure, ni s’attacher au simple concept de cette figure comme si cela devait lui en apprendre les propriétés, mais qu’il lui fallait réaliser (ou construire) cette figure, au moyen de ce qu’il y pensait et s’y représentait lui-même a priori par concepts (c’est-à-dire par construction), et que, pour savoir sûrement quoi que ce soit a priori, il ne devait attribuer aux choses que ce qui résulterait nécessairement de ce que lui-même y avait mis, conformément à son concept.

La Physique arriva bien plus lentement à trouver la grande voie de la science; il n’y a guère plus d’un siècle et demi en effet que l’essai magistral de l’ingénieux BARON DE VERULAM en partie provoqua et en partie, car on était déjà sur sa trace, ne fit que stimuler cette découverte qui, comme la précédente, ne peut s’expliquer que par une révolution subite dans la manière de penser. Je ne veux considérer ici la Physique qu’en tant qu’elle est fondée sur des principes empiriques.

Quand GALILEE fit rouler ses sphères sur un plan incliné avec un degré d’accélération dû à la pesanteur déterminé selon sa volonté, quand TORRICELLI fit supporter à l’air un poids qu’il savait lui-même d’avance être égal à celui d’une colonne d’eau à lui connue, ou quand plus tard, STAHL transforma les métaux en chaux et la chaux en métal, en leur ôtant ou en lui restituant quelque chose, ce fut une révélation lumineuse pour tous les physiciens. Ils comprirent que la raison ne voit que ce qu’elle produit elle-même d’après ses propres plans et qu’elle doit prendre les devants avec les principes qui déterminent ses jugements, suivant des lois immuables, qu’elle doit obliger la nature à répondre à ses questions et ne pas se laisser conduire pour ainsi dire en laisse par elle; car autrement, faites a hasard et sans aucun plan tracé d’avance, nos observations ne se rattacheraient point à une loi nécessaire, chose que la raison demande et dont elle a besoin. Il faut donc que la raison se présente à la nature tenant, d’une main, ses principes qui seuls peuvent donner aux phénomènes concordant entre eux l’autorité de lois, et de l’autre, l’expérimentation qu’elle a imaginée d’après ces principes, pour être instruite par elle, il est vrai, mais, au contraire, comme un juge en fonctions qui force les témoins à répondre aux questions qu’il leur pose. La Physique est donc ainsi redevable de la révolution si profitable opérée dans sa méthode uniquement à cette idée qu’elle doit chercher dans la nature – et non pas faussement imaginer en elle- conformément à ce que la raison y transporte elle-même, ce qu’il faut qu’elle apprenne et dont elle ne pourrait rien connaître par elle-même. C’est par là seulement que la Physique a trouvé tout d’abord la sûre voie d’une science, alors que depuis tant de siècles elle en était restée à de simples tâtonnements.

Commentaire:

C’est sur le motif de la "voie sûre d’une science" qu’est orienté le concept de métaphysique, laquelle contient une "première" et une "seconde" partie. La première partie traite de la "nature comme ensemble des objets de l’expérience". Elle prend par conséquent pour référence "la Mathématique et la Physique". Celles-ci constituent "ce qu’on appelle proprement et objectivement sciences". Leur contenu forme la teneur de la connaissance; le concept de connaissance doit être dérivé du concept de science que réalisent la Mathématique et la Physique.

La Préface développe dès lors ce concept de science à partir de sa méthode et à partir de son histoire, avec la clarté lumineuse d’une vision d’ensemble que le livre lui-même n’a pas atteint. Kant renvoie à ce qui distingue le "peuple admirable des Grecs" des Egyptiens: ne "révolution dans la manière de penser" a conduit à "la voie sûre d’une science". L’histoire de la Mathématique a pu connaître une révolution parce que, au contraire de la logique formelle, elle couple sensible et intelligible. La révolution se fait en se rendant compte qu’il faut du second et non du premier, ainsi qu’il en va dans le cas des "éléments" posés comme n’ayant pas à être prouvés, ou dans la construction où se pense le triangle isocèle.

En effet, le "premier qui démontra le triangle isocèle eut une révélation": ce n’est pas "ce qu’il voyait dans la figure", mais "il lui fallait réaliser (ou construire) cette figure, au moyen de ce qu’il y pensait et s’y représentait lui-même a priori par concepts". C’est cela qui a produit la science. Par l’action d’introduire, d’introduire par la pensée et de présenter par une construction, c’est le concept méthodologique fondamental d’a priori qui est décrit. Ce concept est déterminé et éclairci avec précision par des exemples classiques empruntés à l’histoire de la Physique. C’est l’expérimentation de Galilée(1564-1642) qui met les boules sur "un plan incliné avec un degré d’accélération dû à la pesanteur qu’il choisit lui-même", ce sont Torricelli(1608-1647), physicien et mathématicien italien disciple de Galilée et Georg Ernst Stah(1660-1734), médecin et chimiste allemand, auteur du système de l’animisme et de la théorie du phlogistique: "la lumière a ainsi frappé tous les physiciens. Ils saisirent que la raison n’aperçoit que ce qu’elle produit elle-même d’après son projet." "La raison doit se présenter à la nature avec ses principes (…) dans une main, et avec l’expérimentation (…) dans l’autre. Ainsi l’expérience qui ouvre la science moderne est une théorie investie dans un dispositif opératoire. La priorité de la théorie n’exclut en aucune façon la nécessité pour le physicien d’apprendre de la nature. En citant Galilée, Toricelli et Stahl, Kant retient ceux que l’on peut placer au point où se produit d’abord la révolution dans la manière de penser.

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