EGLISE CATHOLIQUE ET EVENEMENTS POLITIQUES 1960-2006

ÉGLISE CATHOLIQUE et ÉvÉnements politiques (1960-2005) : ÉtUDE DES LETTRES PASTORALES Des ÉVÊQUES DE CÔTE D’IVOIRE

Qu’il nous soit permis avant tout de saluer et de remercier tous ceux qui sont présents dans cette salle, toutes les personnes qui nous ont fait l’amitié de nous accorder un peu de leur précieux temps. Nous remercions spécialement nos éminents professeurs : M. Launay, M. Prudhomme, M. Langlois et M. Ekanza arrivé hier d’Abidjan. Nous les remercions d’avoir accepté, malgré leurs nombreuses occupations, de faire partie de l’examen de notre thèse. Thèse dont le titre est : « Église catholique et événements politiques (1960-2005) : étude des lettres pastorales des évêques de Côte d’Ivoire. »

Pourquoi avons-nous choisi ce sujet ? Préparant en 2001 une conférence sur le thème « L’Église catholique et la politique en Côte d’Ivoire », conférence qui nous avait été demandée par un groupe d’étudiants catholiques d’Abidjan, nous nous rendîmes compte que les travaux sur le sujet[1], bien qu’intéressants, n’étaient pas pleinement satisfaisants. En effet, la thèse de Yao Bi, défendue en 1991 à l’Université Paris I-Sorbonne, est consacrée aux influences du catholicisme sur la société ivoirienne et couvre la période qui va de 1930 à 1960 ; celle de Marc Kouamé, qui étudie les rapports entre État et Église en Côte d’Ivoire, s’arrête en 1990 même si elle a l’avantage de s’intéresser aux années post-indépendance. Le principal reproche que l’on peut faire au mémoire de licence d’Antonio Porcellato, soutenu en 1982, c’est qu’il n’examine que les lettres et homélies de Bernard Yago. Emmanuel Zabsonré échappe à ce reproche puisqu’il a choisi de parler de l’Évangile dans le contexte socio-politique ivoirien. Si son mémoire écrit en 1992 soulève de vraies questions, les réponses à ces questions nous semblent cependant rapides et sommaires. Citons enfin la compilation de Bernard Tondé qui, tout en présentant les discours des évêques, omet d’en souligner les points forts et les faiblesses. En outre, cette compilation porte sur la période 1965-2000. Or ce que nous recherchions, c’est une étude qui, en plus de traiter des lettres pastorales des évêques de Côte d’Ivoire sur les événements politiques survenus de 1960 à 2005, se prononce sur ces lettres. C’est d’abord pour combler ces lacunes que nous avons choisi ce sujet. La deuxième raison est que ce sujet nous permettait de rester dans le domaine de l’engagement politique du clergé en Afrique, notre sujet de mémoire pour la maîtrise en théologie morale à l’Université grégorienne de Rome. Les laïcs et les prêtres ivoiriens sont souvent accusés de s’investir davanatge dans le sacré et les « pratiques sacramentalistes » (pratiques qu’ils auraient héritées des pères SMA – Société des missions africaines de Lyon , si l’on en croit Eric Lanoue[2]) que dans la lutte pour le respect des droits de la personne, ce qui, à notre sens, n’est pas totalement faux. Mais – et c’est une question qui nous semble fondamentale – comment ceux-ci peuvent-ils participer à la transformation de la société ivoirienne s’ils ignorent l’enseignement social de leurs pasteurs ? Contribuer à mieux faire connaître les lettres pastorales des évêques, tel est donc le troisième motif qui a dicté notre choix.

Problématique : De 1960 à 2005, l’histoire de la Côte d’Ivoire a été marquée par des événements politiques. Dans leurs lettres pastorales, les évêques ont-ils pris position sur tous ces événements ou bien sont-ils intervenus en certaines circonstances ? Et de quelle manière ?

Sources : Pour répondre à cette double interrogation, nous avons utilisé deux sources d’information. Il s’agit, premièrement, d’écrits collectés à la faveur de quatre voyages effectués en Côte d’Ivoire : homélies, déclarations, messages et lettres pastorales de Mgr Bernard Yago, lettres pastorales et déclarations de la conférence épiscopale ivoirienne, lettres pastorales de Laurent Mandjo et de Joseph Akichi. Ces textes constituent en quelque sorte la matière première. Il était nécessaire de les étudier de près, d’aller en quelque sorte à la source, pour savoir ce que les évêques ont dit ou non sur les différents événements politiques. La plupart de ces textes sont disponibles à la bibliothèque de l’INADES (Institut africain pour le développement économique et social), de l’UCAO (Université catholique d’Afrique occidentale) et du secrétariat de la conférence épiscopale situé à Cocody-Riviéra. Mémoires, thèses et essais nous ont aidé à compléter nos informations sur l’Église de Côte d’Ivoire. Pour les textes relatifs à l’Église qui est en Guinée, au Cameroun, en République démocratique du Congo et au Kenya, il nous a fallu consulter les archives des OPM (Œuvres pontificales missionnaires)[3], des Pères sulpiciens (6, rue du Regard, dans le VIe arrondissement), de la Faculté de sciences sociales de l’Institut catholique de Paris, de la bibliothèque François Mitterrand, de l’Université catholique de Louvain, des Pères spiritains de Chevilly la Rue (dans le Val de Marne), etc.

La deuxième source d’information, ce sont les entretiens que nous avons eus avec quelques personnes (évêques, prêtres, religieuses et laïcs). Ces entretiens, il ne nous a pas été facile de les obtenir, d’abord à cause du caractère sensible du sujet (certains personnes se sont  demandé si leurs réponses n’allaient pas leur créer des ennuis), ensuite parce que ceux qui ont vécu les événements de 1963-64 ne se souvenaient plus de certains détails.

Autres difficultés rencontrées. Difficultés de déplacement. Le pays étant coupé en deux depuis le 19 septembre 2002, il nous a été en effet difficile de nous rendre à l’Ouest, au Centre et au Nord du pays. Même, dans la zone dite gouvernementale, il n’était pas toujours facile d’aller en voiture d’une ville à une autre à cause des nombreux barrages de contrôle érigés sur la route. 

Mentionnons aussi le fait que certains hommes politiques, à qui nous avons envoyé un questionnaire sur les lettres pastorales des évêques, ne nous ont jamais répondu.

La dernière difficulté a été de trouver un juste équilibre entre ce qu’Étienne Fouilloux appelle « trop de sympathie [qui] mène tout droit à une forme d’apologétique et trop de distance [qui] conduit à l’illusion scientiste[4] ». Équilibre d’autant moins facile que l’historien, selon Pierre Laborie, « construit entre doutes et certitudes ponctuelles, selon son éthique, ses exigences propres et celles de la règle, à la recherche de ce qui lui semble se rapprocher de la vérité la moins réfutable, des enchaînements les plus plausibles, des processus les plus vraisemblables, des manières d’être les moins anachroniques[5] ».

Méthodologie (approche, nombre et contenu des parties). Au cours de cette recherche, maîtriser notre subjectivité ne fut pas notre seul souci. Nous avons essayé aussi de définir autant que faire se peut les concepts et notions utilisés, d’exposer les faits tels qu’ils se sont déroulés et de les situer dans leur contexte, de procéder par recoupements des témoignages recueillis et par confrontation avec les sources écrites. Quant à l’aspect méthodologique, nous avons opté pour une approche à la fois informative, interprétative et critique. Cette approche, nous l’avons nettement séparée de la prospective. C’est dans la conclusion en effet que nous avons exprimé nos convictions. Si la présentation conduit à faire croire que nous imputons à certains acteurs des positions qu’ils n’ont jamais eues, ce n’était pas dans nos intentions. Il faut y voir une maladresse d’expression. Le travail ainsi réalisé comprend quatre grandes articulations.

La première partie nous met en contact avec Bernard Yago. Ici, il s’agit principalement de répondre aux questions suivantes : qui est-il ? Quel fut son parcours ? Sur quels thèmes insistait-il dans ses homélies, déclarations et lettres pastorales ? Qu’est-ce qui le distinguait des autres évêques ? Pourquoi parla-t-il au nom de la conférence épiscopale jusqu’en 1979 ? Pourquoi lui, qui était attaché à la liberté, s’accommoda-t-il du parti unique et pourquoi garda-t-il le silence sur certains événements ? 

La deuxième partie nous plonge dans une Côte d’Ivoire qui commence à connaître des difficultés économiques et dans laquelle on assiste, sur le plan politique, à une relative ouverture démocratique avec les députés qui ne sont plus nommés par le président de la République. Comment la conférence épiscopale qui entre en scène, aussitôt après la première visite de Jean-Paul II, se comporte-t-elle dans ce contexte ? Lui arrive-t-il d’aborder les questions qui fâchent ? Parvient-elle à « rester libre vis-à-vis du pouvoir politique » ainsi que l’y invitait le pape Jean-Paul II lors de sa première visite en terre ivoirienne en mai 1980 ?

En 1990, sous la pression de la rue, la Côte d’Ivoire passe du parti unique au multipartisme. Désormais, les évêques sont appelés à composer avec plusieurs partis politiques. D’autres évêques que Yago osent prendre la parole en leur nom propre et à l’extérieur de la conférence épiscopale (Dacoury, Mandjo, Akichi, Téky, Ahouanan). Par ailleurs, c’est sans langue de bois que les évêques commencent à se prononcer sur la situation politique. Une liberté de ton qui ne plaît pas toujours au pouvoir en place. La troisième partie s’efforce de rendre compte de cette évolution.

La quatrième et dernière partie porte sur une période relativement brève mais riche en événements : transition militaire, naissance de la deuxième République, élections présidentielle, législatives et municipales (octobre 2000), forum de réconciliation nationale (2001), tentative de coup d’État (septembre 2002), violences de janvier 2003 et de novembre 2004, débat sur la modification de l’article 35 de la Constitution, etc. L’objectif poursuivi ici est de voir si le discours des évêques innove, si nous avons affaire à une manière nouvelle de parler aux politiciens et des choses de la cité.

Résultats obtenus. Quatre grandes conclusions peuvent être tirées de cette étude. La première est que les évêques ivoiriens ont pris position mais pas sur tous les événements politiques survenus en Côte d’Ivoire entre 1960 et 2005. Deuxièmement, alors qu’ils sont accusés par certaines personnes d’avoir toujours fait la politique du pouvoir en place, nous avons noté que, en réalité, les évêques ne roulent pour personne et qu’ils ont interpellé toutes les formations politiques. En troisième lieu, nous avons remarqué que, d’une parole timide et trop prudente, ils sont progressivement passés à une parole claire, directe et forte. Nous avons constaté enfin que, en intervenant dans le débat politique, la hiérarchie catholique ne cherche ni à porter atteinte à la laïcité de l’État, ni à se substituer aux hommes politiques  mais à « atteindre la conscience de l’homme et de la femme ivoiriens, pour leur montrer leur dignité et les aider à en faire bon usage, faciliter une justice effective, avec un souci plus grand des pauvres, des marginaux, des petits, des migrants, en un mot de ceux qui sont souvent laissés pour compte » (Jean-Paul II, mai 1980). En d’autres mots, en donnant régulièrement leur point de vue sur la gestion de la Cité, les évêques semblent nourrir une seule ambition : que les gens ne s’entretuent pas, qu’ils puissent vivre en paix les uns avec les autres. C’est le lieu de souligner que l’Église catholique est l’une des rares institutions à oser se prononcer, de façon permanente, sur les événements socio-politiques en Côte d’Ivoire.

Tel qu’il se présente, ce travail ne prétend pas avoir fait un tour exhaustif de la question. Par exemple, il aurait été fort utile d’avoir davantage de témoignages de la part des  communautés religieuses protestantes et musulmanes sur la laïcité et sur la crise déclenchée en septembre 2002 (questions sur lesquelles tous les imams ne parlent pas le même langage), d’aborder la question de l’impact des lettres pastorales sur la vie politique ivoirienne (impact quasiment nul dans la mesure où les évêques reconnaissent eux-mêmes ne pas être écoutés par les hommes politiques comme en avril 2005 lorsque, contrairement au vœu des prélats, le président Laurent Gbagbo prit un décret autorisant tous les signataires de l’accord de Marcoussis à participer à la future présidentielle) ; il eût été non moins intéressant d’évoquer les relations que les missionnaires entretenaient avec le pouvoir politique avant 1960. Relations que Yao Bi, Pierre Kipré et Éric Lanoue qualifient de bonnes. Relations d’autant plus bonnes que les deux parties avaient un ennemi commun : le communisme. Les avantages tirés par les missionnaires de cette collaboration dans la lutte contre le communisme sont l’accroissement de l’aide matérielle et financière du gouvernement aux Missions et les décorations (c’est le cas du P. Méraud à Memni en 1935, du P. Bedel à Dabou en 1941 et du P. Pérez à Moosou en 1955)[6]. Nous espérons que les membres du jury ne nous en voudront pas trop pour ces limites qui sont celles de tout jeune chercheur. En implorant d’avance leur bienveillance et leur indulgence, nous tenons à les remercier une fois de plus d’avoir pris le temps de lire notre travail et d’avoir honoré de leur présence cette soutenance.

 


[1] Antonio Porcellato, La parole de Mgr Yago en matière sociale et politique, Abidjan, ICAO, 1982 ; Emmanuel Zabsonré, L’évangile dans le contexte socio-politique, aujourd’hui. Le cas de la Côte d’Ivoire, Abidjan, ICAO, 1992 ; Yao Bi Ernest, L’Église catholique en Côte d’Ivoire : Influences du catholicisme sur  la société ivoirienne pendant la période précédant l’indépendance. 1930-1960, Paris, Université de Paris I-Sorbonne, 1991) ; Marc Kouakou Kouamé, État et Église catholique en Côte d’Ivoire de 1960 à 1990, Abidjan, Université de Cocody, 1997 ; Bernard Tondé, L’Église en Côte d’Ivoire au seuil du 3e millénaire. Panorama général des textes officiels de la CECI[1] :1965-2000, Rome, 2000.

[2] E. Lanoue, « École catholique et décolonisation ecclésiale… », Archives de sciences sociales des religions, 128, octobre-décembre 2004.

[3] 5, rue Monsieur, dans le VIIe arrondissement.

[4] E. Fouilloux, Au cœur du XXe siècle religieux, Paris, Les Éditions ouvrières, 1993, p. 11.

[5] Les Français des années troubles, Paris, Desclée de Brouwer, 2001, pp. 7-8.

[6] Eric Lanoue, « Le temps des missionnaires n’est plus… », Cahiers d’Études africaines, n°s 169-170, 2003, pp. 199-220.

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