SEMINAIRE SUR JACQUES MARITAIN3

PHILOSOPHIE  CHRETIENNE DE L’HISTOIRE

          Les considérations sur le déterminisme et la liberté en histoire permettent en outre certaines prévisions chronologiques relatives à la réalisation de l’idéal historique d’une chrétienté nouvelle. L’effort de ceux qui travaillent à une nouvelle chrétienté ou bien permettra à la liquidation d’un monde trop chargé d’antinomies pour durer, de s’accomplir comme une crise de croissance sans faire passer les hommes par des expériences trop cruelles; ou bien fera, si la catastrophe doit venir, que la nuit sera du moins traversée de quelques rayons de la future aurore.

3. DES INFLUENCES SURNATURELLES A l’OEUVRE DANS L’HISTOIRE DE LA CULTURE

          Au-dessus des forces naturelles et culturelles, il y a des forces surnaturelles et transculturelles de la grâce qui les guident, les illuminent et les soutiennent. Dans le christianisme, elles atteignent leur maximum d’intensité et par conséquent leur plus haute possibilité de rayonnement sur l’histoire culturelle.

1. Le christianisme ou l’Eglise

          Le christianisme ou l’Eglise, Royaume qui n’est pas de ce monde, tend par surcroît à illuminer les formations culturelles et politiques et à Susciter ainsi des chrétientés.

"Ce mot chrétienté, tel que Jacques Maritain l’entend ici, désigne un certain régime commun temporel dont les structures portent, à des degrés et selon des modes fort variables du reste, l’empreinte de la conception chrétienne de la vie. Il n’y a qu’une vérité religieuse intégrale; il n’y a qu’une Eglise catholique; il peut y avoir des civilisations chrétiennes, des chrétientés diverses."(1)

          Le plus formidable bouleversement culturel qui se soit jamais produit, il n’est pas dû à un événement culturel, mais à un événement transculturel, à savoir le lever du christianisme au-dessus de l’horizon de l’histoire…Le problème de la place de l’homme dans l’univers, le problème des rapports de la grâce divine et de la liberté humaine, le problème enfin de l’attitude pratique de la créature devant sa destinée, comment le chrisianisme, en faisant passer de la pénombre dans la lumière ces trois problèmes qui caractérisent les civilisations, et en obligeant les hommes à se prononcer à leur propos, n’aurait-il pas influencé le cours de l’histoire humaine plus puissamment que n’importe quelle découverte géographique ou technique?

          Les principes du christianisme, appliqués sous un ciel historique donné, ont suscité la chrétienté médiévale; comme ensemble, elle est périmée et Olivier Lacombe refuse de "solidariser le christianisme avec une formation culturelle aujourd’hui finie"(2) De la même façon, il refuse "d’autre part toute formation culturelle hostile au christianisme."(3) Car il sait que "les mêmes principes du christianisme, dont la richesse est infinie, sont capables, sous un ciel historique nouveau, par une application transposée et analogique, de susciter une chrétienté nouvelle, elle aussi transposée et analogique"(4)

          Dans Humanisme Intégral, Jacques Maritain renchérit sur la chrétienté, en ces termes:

          "Aujourd’hui, dans l’ordre de la philosophie de la culture ou  de la civilisation, nous avons affaire, d’une part à des conceptions d’inertie univociste qui s’attachent à ce qu’il y a précisément de mort dans l’idéal temporel de la chrétienté médiévale, d’autre part à toute une idéologie de décomposition révolutionnaire qui s’élève contre l’idée même de chrétienté. Nous pensons qu’ici encore la vérité doit être cherchée comme un sommet entre deux erreurs opposées. C’est vers l’instauration d’une véritable et authentique chrétienté, fidèle aux principes immuables de tout ordre temporel vitalement chrétien, et pure de toute erreur provenant de l’idéologie antichrétienne et de ce que nous appelions à l’instant de dissolution dépensive, que nous devons nous orienter; mais vers une chrétienté, réalisant selon un type spécifiuement différent de celui du moyen âge les exigences immuables d’une vie temporelle chrétienne, qui sont des exigences analogiques et non pas uniqvoques. Pris dans son essence, l’idéal médiéval d’une société sacrale chrétienne n’est pas mauvais, puisqu’il a été bon. Mais existentiellement il correspond à quelque chose de fini. S’il nous est permis d’employer d’une façon paradoxale le langage de la métaphysique dans le registre de la philosophie de l’histoire, disons que cet idéal ou cette image prospective a été vraiment une essence, c’est-à-dire un complexe intelligible capable d’existence et appelant l’existence, mais qu’à présent et par rapport à l’existence concrète et datée de l’âge historique où nous entrons, ce n’est plus qu’un être de raison conçu ad instar entis, et capable d’exister." (5)

          Cela est clair. Trop clair même pour n’être pas incommode et ne pas se changer aux yeux de certains – partout la même sorte de gens – en idoisi veri. Voilà pourquoi il ajoute encore:

"Loin de nier ou de négliger aucun des principes éternels invoqués par l’Eglise, je me suis appliqué dans mes livres à la fois à justifier les modes de réalisation qu’une époque sacrale comme le moyen-âge a donnés à ces principes (là-dessus certains m’ont accusé de vouloir retourner au temps de Grégoire VII), et à montrer que notre époque demande d’autres modes de réalisation des mêmes principes; je ne dis pas (absit) l’abandon de ces mêmes principes, abandon qui est à la racine des erreurs du libéralisme! Je dis tout le contraire, car appliquer un principe est le contraire de l’abandonner! Là est toute la confusion que la calomnie met à l’oeuvre contre moi."(6)

2. Impulsion sécrète du christianisme dans la culture

          Ce n’est pas seulement son idéal historique concret qu’une culture reçoit du christianisme, c’est encore une impulsion secrète qui la jette hardiment en avant dans l’aventure de l’histoire. Oh, sans doute le chrétien ne sera jamais à la hauteur du christianisme. Selon, Jacques Maritain,

"Le chrétien aura toujours tendance à se reposer trop tôt, -comme s’il pouvait, le malheureux, se reposer ailleurs que là où son Dieu est cloué. La faiblesse humaine cherche à dormir; quand ce n’est pas le doute du vieux stoïque humaniste, ce sont les vérités éternelles qu’elle prend pour oreiller. S’il n’est pas tenu en éveil par une communion douloureuse avec tous les souffrants et les maudits de la vie terrestre, le chrétien risque de dormir sur l’amour même qu’il a reçu.

Mais enfin le christianisme est tout le contraire d’un tel sommeil. Le christianisme authentique a en horreur le pessimisme d’inertie; il est pessimiste et profondément pessimiste en ce sens qu’il sait que la créature est tirée du néant; mais son optimisme est incomparablement plus profond que son pessimisme parce qu’il sait que la créature vient de Dieu et que tout ce qui vient de Dieu tend à Dieu. Un humanisme réellement chrétien n’immobilise pas l’homme, pour le bien comme pour le mal, à aucun moment de son évolution; il sait que non seulement dans son être social, mais dans son être intérieur et spirituel, l’homme n’est encore qu’une ébauche nocturne de lui-même, et qu’avant d’atteindre à sa figure définitive – après le temps – il devra passer par bien des mues et des renouvellements. Car il y a une nature humaine immuable comme telle, mais c’est précisément une nature en mouvement, la nature d’un être de chair fait à l’image de Dieu, c’est-à-dire étonnamment progressif dans le bien et dans le mal. Et il y a des vérités éternelles immuables comme telles, mais qui précisément contraignent lhistoire à faire surgir sans cesse des climats nouveaux, pour qu’elles puissent réaliser sous des formes diverses leurs virtualités dans le temps et dans les choses du temps.

S’il est vrai que le mal et le malheur seront toujours aux prises avec l’homme, c’est sous des formes nouvelles et en révélant de nouvelles profondeurs; car la mort elle-même change de visage avec le temps. Et le bien et la joie révéleront aussi jusqu’à la fin ds profondeurs nouvelles. S’il est vrai que la loi du conflit créateur s’imposera toujours à l’homme, c’est pour passer à des formes supérieures de paix active et d’intégration transfiguratrice. S’il est vrai que le coeur de l’homme souffrira toujours de l’angoisse de la béatitude, ce n’est pas parce que l’homme serait condamné à stagner toujours ici-bas dans une vie étroite et misérable, c’est parce que la vie la plus large et la plus abondante sera toujours quelque chose de petit, comparée aux dimensions de son coeur."(7)

3. L’action exercée par le christianisme à partir du haut 

          Pour avoir une idée complète du rôle du christianisme à l’égard du progrès social et du mouvement contrasté de l’histoire, il faut considérer à la fois l’action exercée par lui à partir du haut, c’est-à-dire à partir des initiatives de l’Eglise enseignante; et l’action exercée par lui, à partir du bas, c’est-à-dire, à partir des initiatives chrétiennes au sein de la conscience profane; les croyants agissent alors non en tant que croyants et au nom de l’Eglise, mais en tant que membres de la cité terrestre, en tant que citoyens qui ont à lutter pour un idéal temporel et à s’engager, à leurs risques et périls individuels, dans le combat pour la justice sociale et le progrès de la civilisation. A propos de ces progrès sociaux, Maritain pense qu"

"(ils) s’accomplissent ainsi (et) supposent à la fois certaines possibilités techniques et une plus ou moins longue maturation morale. Il en a été ainsi pour l’abolition de l’esclavage antique. Cette abolition était conditionnée d’une part par certains progrès techniques…D’autre part, ce n’est pa en vertu d’une loi que l’Eglise aurait promulguée en matière sociale temporelle, c’est en vertu d’un lent développement vital que le christianisme a peu à peu évacué de la conscience morale, la nécessité de l’esclavage, et l’a finalement évacuée de l’existence."(8)

          En matière sociale, l’Eglise a produit des Encycliques mais celles-ci ne sont pas toujours bien acceptées. Pourtant malgré ces résistances, ce enseignement

"apparaît de fait comme la plus puissante dont soit capable au monde un enseignement désarmé, – désarmé et d’autant plus prestigieux"(9)

          L’historien est ainsi appelé à distinguer les trois zones de réalisation de cet enseignement.

  • La première : les tentatives opérées par certains chefs d’Etat catholiques pour faire des maximes des encycliques le programme immédiat d’une reconstruction politique ou nationale à effectuer par voie d’autorité. C’est celle qui comporte le plus grand risque de déception: Exemple l’Autriche devant l’Ansschluss.
  • La deuxième: l’influence exercée sur la législation des divers Etats, soit par des hommes qui s’inspirent directement des encycliques, soit par un effet indirect de celles-ci: Exemple M. Léon Blum utilisant les projets de lois des députés catholiques.
  • La troisième: l’action que les enseignements de l’Eglise exercent sur la masse des catholiques du monde entier. Zone de réalisation la plus vaste, la plus indéterminée, la plus féconde.

          Les actions du haut et du bas doivent se rejoindre, et agir en constant accord. Malheureument très souent il y a distance et dyschronie ou parfois opposition entre elles Et Olivier Colombe de dire son dépit:

"C’est là une inévitable rançon de la condition d’un monde dont la tension et le conflit sont une des lois, et où par surcroît règne la division religieuse, et où le mal a sa part. D’une façon générale, la fidélité rigoureuse à la plus pure vérité et l’efficience passionnée dans les combats du monde et les plus grandes conquêtes temporelles se rencontrent rarement dans les mêmes hommes et dans les mêmes régions de l’effort humain."(10)

 

______________________________________________________

1) Humanisme Intégral, p. 144

2) LACOMBE(Olivier).- "Philosophie chrétienne de l’histoire" dans Jacques Maritain. Son Oeuvre Philosophique. Revue Thomiste, LVI è Année, Tome XLVIII, n° I-II (Paris, Desclée de Brouwer 1948), p. 43

3) LACOMBE(Olivier).- "Philosophie chrétienne de l’histoire" dans Jacques Maritain. Son Oeuvre Philosophique. Revue Thomiste, LVI è Année, Tome XLVIII, n° I-II (Paris, Desclée de Brouwer 1948), p. 43

4) LACOMBE(Olivier).- "Philosophie chrétienne de l’histoire" dans Jacques Maritain. Son Oeuvre Philosophique. Revue Thomiste, LVI è Année, Tome XLVIII, n° I-II (Paris, Desclée de Brouwer 1948), p. 43

5) Humanisme Intégral, , p. 223.

6) El Diaro Illustrado, Santiago, 6 Mai 1944, dans Raison et raisons, p. 260

7) Humanisme Intégral, pp. 65-66

8) L’Eglise et le progrès social dans Raisons et raisons, pp. 300-312.

9) LACOMBE(Olivier).- "Philosophie chrétienne de l’histoire" dans Jacques Maritain. Son Oeuvre Philosophique. Revue Thomiste, LVI è Année, Tome XLVIII, n° I-II (Paris, Desclée de Brouwer 1948), p. 45.

10) LACOMBE(Olivier).- "Philosophie chrétienne de l’histoire" dans Jacques Maritain. Son Oeuvre Philosophique. Revue Thomiste, LVI è Année, Tome XLVIII, n° I-II (Paris, Desclée de Brouwer 1948), p. 46.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :