SEMINAIRE SUR JACQUES MARITAIN2

PHILOSOPHIE CHRETIENNE DE L’HISTOIRE2

          Des forces naturelles sont à l’oeuvre dans l’histoire de la culture. Ici le thomisme et le marxisme s’accordent pour dire que les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas librement dans les conditions choisies mais dans des conditions directement données, léguées par la tradition.(1) Nous ne retiendrons pas le sens marxiste de cette formule. La formule signifie pour un thomiste qui, grâce à sa philosophie, dégage clairement les notions de virtuel et d’actuel, de nécessité et de liberté "que l’histoire a un sens, déterminé quant à certains caractères fondamentaux par l’immense masse dynamique du passé qui la pousse en avant, mais encore indéterminé quant aux orientations spécifiques qui s’actualisent en elle à mesure que court le présent, et qui traduisent l’attraction exercée sur elle par telles ou telles formes d’avenir concret, selon que le champ physique de la pensée de l’homme et de ses désirs en fait des foyers plus ou moins efficaces…

           "L’homme est doué d’une liberté par laquelle, en tant que personne il peut, plus ou moins difficilement, mais réellement, triompher de la nécessité dans son coeur…Sans pouvoir pour cela plier arbitrairement l’histoire à son gré et à sa fantaisie, l’homme peut aussi faire surgir dans l’histoire des courants nouveaux, qui se composent avec les courants nouveaux, qui se composent avec les courants, les forces et les conditions préexistants pour achever de déterminer les sens de l’histoire, lequel n’est pas fixé d’avance par l’évolution: il dépend d’une masse énorme de nécessités et de fatalités accumulées, mais où les interventions de la liberté peuvent se faire jour; il n’est fixé d’avance que dans la mesure (fort grande, il est vrai), où l’homme renonce à sa liberté.

           "Si, de fait, celle-ci joue si peu dans l’histoire du monde, c’est que l’homme collectivement considéré vit peu de la vie proprement humaine de la raison et de la liberté; il n’est pas étonnant, dès lors, qu’il soit de fait "soumis aux astres" dans une très large mesure. il peut cependant leur échapper. Et à considérer le choses selon d’assez grandes distances de siècles, il apparaît qu’une des exigences de l’histoire humaine est bien d’échapper de plus en plus au fatum."(2)

          Dans cette perspective d’une liberté réelle et contrariée, nous comprenons le rôle de la finalité ou du but en histoire. L’homme ne peut agir efficacement sur le mouvement de l’histoire qu’en ayant devant les yeux la vision d’un ciel hsitorique, d’un idéal historique concret, c’est-à-dire d’une image prospective signifiant le type particulier, le type spécifique de civilisation auquel tend un certain âge historique. Cette notion d’idéal historique concret est avant tout autre que la notion d’utopie:

          "Quand un Thomas More ou un Félélon, un Saint-Simon ou un Fourier construisent une utopie, ils construisent un être de raison, isolé de toute existence datée, et de tout climat historique particulier, exprimant un maximum absolu de perfection sociale et politique, et de l’architecture duquel le détail imaginaire est poussé aussi loin que possible, puisqu’il s’agit d’un modèle fictif proposé à l’esprit à la place de la réalité.

          "Au contraire, ce que nous appelons un idéal historique concret est non pas un être de raison, mais une essence idéale réalisable (plus ou moins difficilement, plus ou moins imparfaitement, c’est une autre affaire un idéal historique concret est non pas un être de raison, mais une essence idéale réalisable(plus ou moins difficilement, plus ou moins imparfaitement, c’est une autre affaire, et non comme oeuvre faite, mais comme oeuvre se faisant), une essence capable d’existence et appelant l’existence pour un climat historique donné, répondant par suite à un maximum relatif (relatif à ce climat historique) de perfection sociale et politique, et présentant seulement, – précisément parce qu’elle implique un ordre effectif à l’existence concrète, – les lignes de force et les ébauches ultérieurement déterminables d’une réalité future.

          En opposant ainsi idéal historique concret et utopie, nous ne méconnaissons pas ,du reste, le rôle historique des utopies, et en particulier l’importance que la phase dite utopique du socialisme a eue pour le développement ultérieur de celui-ci. Nous pensons toutefois que la notion d’idéal historique concret et un juste usage de cette notion permettraient à une philosophie chrétienne de la culture de préparer des réalisations temporelles futures en la dispensant de passer par une telle phase et de recourir à aucune utopie."(3)

          Le Débat du rôle en histoire de la nécessité et de la liberté, de la fatalité et de la contingence, de la nature et de l’aventure, nous ramène au vieux débat de l’essence et de l’existence. il faut le poser longtemps avant l’intervention de la liberté humaine, et à propos même de l’univers et des lois astronomiques:

          "Le système solaire n’est pas une machine, pas plus que l’univers lui-même. Il a résulté de la longue évolution historique d’une multitude de facteurs en interaction…Sans doute la Cause première intellignce a dirigé cette évolution historique selon le plan créateur, mais Dieu n’est pas un horloger, un faiseur de montres, mais un faiseur de natures; et l’infaillible causalité divine, par là même qu’elle est transcendante, fait arriver les événements nécessaires, contingemment les événements contingents, fortuitement les événements de hasard."(4)

          Mais avec l’entrée en scène de la liberté humaine, ce débat prend des dimensions nouvelles.

          "La vie politique et sociale a lieu dans le monde de l’existence et de la contingence, non des pures essences, ces essences que le philosophe considère à part. En fin de compte, si l’histoire n’était rien de plus qu’un déroulement de nécessités logiques, l’automatisme des essences y suffirait, et le gouvernement de Dieu, chef libre de tous les agents libres, deviendrait superflu. Nul ne sait mieux cela que la grande politique ecclésiastique. Une politique idéologique, qu’elle soit jacobine ou cléricale, ne connaît que les pures essences (dûment simplifiées), et on peut avoir une ferme confiance que son platonisme la mènera toujours, avec une justesse infaillible, à l’existence. Dans l’histoire, ce ne sont pas des thèses qui s’affrontent comme dans un livre, ou dans une discussion académique, où tout s’achève dans l’intime et méritoire satisfaction de celui qui a raison et qui l’a fait voir"(5)

A suivre…

_________________________________

1)Humanisme intégral , p. 142

2) Ibidem, pp. 142-143.

3) Ibidem, p. 140

4) Nécessité et contingence , dans Raison et raisons, 1948, p. 62.

5) Humanisme Intrégral, pp. 234-235

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