Discussion sur QU’ EST-CE QUE LE LIBERALISME?

 

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QU’ EST-CE QUE LE LIBERALISME?

Le terme libéralisme est un terme équivoque. Communément il désigne le respect de l’ indépendance d’ autrui, la tolérance ou encore la confiance dans les effets heureux de la liberté. Mais surtout, le libéralisme est une tradition de pensée politique qui date du XIXè et du XXè siècle,bien qu’ il existe diverses versions antérieures. Cet usage accidentel qui en est fait de nos jours dans la désignation des partis ou des tendances politiques augmente encore la confusion. On désigne notamment sous ce même nom, les doctrines qui considèrent comme un idéal l’ accroissement de la liberté individuelle, les doctrines qui considèrent comme moyen essentiel de cette liberté, la diminution du rôle de l’Etat. Ces sens sont liés, car la liberté de l’ individu n’ est pas moins restreinte par les associations de tout genre que par l’Etat, si celui-ci n’ intervient pas pour en limiter la puissance. Philippe Petit, par exemple,  dans le Dictionnaire d’ éthique et de morale propose une conception du libéralisme qui n’ est pas très éloignée de son sens orthodoxe, mais il faut noter que ce terme est parfois interprété d’ une manière tout à fait différente. Manent définit le libéralisme comme "le projet récurrent de trouver pour l’Etat une justification laïque, qui serait à l’ abri de toute usurpation religieuse, absolutiste, et même populiste"(1). Pour P. Bénéton, en français, le mot libéralisme apparaît pour la première fois en 1818 sous la plume de Maine de Biran au sens de "doctrine favorable au développement des libertés"(2). Quant à Lalande, il atteste que les Liberales (premier emploi du terme) sont le parti espagnol qui, vers 1810), veut introduire en Espagne le parlementarisme du type anglais(3). L’anglais liberalism est attesté avec un sens voisin depuis 1819 par le Oxford English Dictionary. Depuis, les mots libéral, libéralisme ont connu une grande fortune, ils ont qualifié des mouvements ou des programmes politiques, variables selon les contextes historiques, ils se sont enrichis de nouvelles significations (s’étendant en particulier au domaine de l’économie) et, rançon de ce succès, ils se sont, dans le vocabulaire courant, chargés d’ambiguïtés. Entendu comme désignant une doctrine, ce mot a connu diverses variantes et il faut signaler en particulier une ligne d’évolution et une variante nationale.

1) DEFINITIONS

Au sens originel, le mot libéralisme s’applique à une doctrine qui s’attache à la liberté politique et à la liberté de conscience. Or au sein du vocabulaire politique courant, ce sens a vieilli. Les idées libérales "classiques" (séparation de l’Eglise et de l’Etat, refus de l’autocratie, de l’inégalité de droit, limitation constitutionnelle du pouvoir…) sont devenues choses quasiment incontestées au sein des démocraties occidentales. Le libéralisme politique a en quelque sorte gagné la partie – mais non pas sur le plan du vocabulaire. Ce qui appartient au libéralisme est en effet généralement attribué à la démocratie, la démocratie étant le plus souvent assimilée à la démocratie libérale. En d’autres termes, parce que dans le vocabulaire courant le libéralisme politique apparaît consubstantiel à la démocratie, le mot démocratie a en quelque sorte effacé le mot libéralisme entendu dans son sens politique.  Ainsi, pour nous résumer, le libéralisme est la "doctrine politique suivant laquelle il convient d’augmenter autant que possible l’indépendance du pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire par rapport au pouvoir exécutif, et de donner aux citoyens le plus de garanties possibles contre l’arbitraire du gouvernement"(4). Il s’oppose à autoritarisme.

Mais le terme libéralisme a pris aussi une signification économique ou économico-sociale, désignant non plus une doctrine concernant l’organisation et l’exercice du pouvoir politique mais une doctrine concernant les rapports entre l’Etat et l’économie ou plus généralement l’Etat et la société, et favorable à la limitation de l’intervention publique. Ainsi, dans un second sens, le libéralisme est la "doctrine économique suivant laquelle l’Etat ne doit exercer ni fonctions industrielles, ni fonctions commerciales, et ne doit pas intervenir dans les réalités économiques qui existent entre les individus, les classes ou les nations. On dit souvent, en ce sens, libéralisme économique."(5). Il s’oppose à étatisme, ou même plus généralement à socialisme.

Il faut distinguer cependant le cas des Etats-Unis où le terme a pris aujourd’hui une signification qui l’oppose au libéralisme à l’européenne. La nation américaine est née libérale et le libéralisme politique y est resté quasiment incontesté (il n’y a jamais eu de parti libéral aux Etats-Unis, faute d’Ancien Régime et de parti conservateur). La tradition américaine est libérale mais elle n’a pas été dénommée comme telle. L’usage américain est donc distinct de l’usage européen et à l’époque contemporaine, le mot en est venu à désigner des idées qui s’apparentent grosso modo aux idées social-démocrates européennes. Le libéralisme au sens américain est donc à "gauche" et il s’oppose en particulier au libéralisme économique économique tel qu’il est compris de ce côté-ci de l’Atlantique. Au sein du vocabulaire académique (du moins celui de philosophie politique et de l’histoire des idées), les choses sont plus nettes même si ne manquent pas difficultés et controverses. Compris comme une doctrine politique ou/et économique, le libéralisme n’est pas seulement antérieur au mot lui-même, il a des racines anciennes. Il a aussi différentes formes: le libéralisme de Madison n’est pas celui d’Hayek, celui de Bentham n’est pas le libéralisme de Tocqueville. Les frontières de la pensée restent dans une certaine mesure imprécises ou controversées(Burke est-il conservateur ou libéral?) Il est cependant possible de dégager (schématiquement) les lignes fondamentales du libéralisme, c’est-à-dire d’une vision libérale de l’ordre social, avant d’en distinguer les deux principales variantes.

Le libéralisme appartient à la pensée moderne où, pour reprendre le découpage de Leo Strauss, il apparaît à l’issue de la première vague de la modernité. Il prend forme aux XVIIè et XVIIIè siècles avec Locke, Montesquieu, Adam Smith et il poursuit tout en le modifiant le travail des pionniers de la pensée moderne (Machiavel et Hobbes en particulier) avec un succès remarquable qui s’incarne dans la fondation de la République américaine.  Mais quelles sont les composantes essentielles du libéralisme à l’américaine?

2) LES COMPOSANTES ESSENTIELLES DU LIBERALISME A L’AMERICAINE

Les composantes essentielles du libéralisme à l’américaine, qui sont autant d’idées modernes sont les suivantes:

1) Le libéralisme participe au mouvement de sécularisation de la politique. Contre la tutelle exercée par l’Eglise sur le temporel au Moyen Age, contre l’intervention du bras séculier dans les affaires religieuses (pèse évidemment le souvenir des guerres de Religion), la pensée libérale revendique l’indépendance du politique vis-à-vis du religieux. La religion est considérée comme une affaire privée, elle doit être tenue hors de la sphère de la politique. Le spirituel perd sa primauté. Les choses de la terre et donc celles de la politique sont revalorisées et elles sont pensées non plus à partir d’un ordre naturel créé par Dieu mais à partir de l’homme lui-même. Dans un troisième sens, le libéralisme est la "doctrine politico-philosophique d’après laquelle l’unanimité n’est pas une condition nécessaire d’une bonne organisation sociale, et qui réclame pour tous les citoyens la "liberté de pensée"(6)

2) Le libéralisme est également moderne en ce qu’il rejette la subordination de la politique et de l’économie à la morale. Selon la philosophie classique et médiévale, la politique doit réaliser les conditions de la bona vita (saint Thomas d’Aquin), c’est-à-dire de la vie conforme aux exigences de la nature humaine. Parce que le mal est dans l’homme et que l’homme est ordonné à la vertu, la politique comme l’économie est soumise à la morale. La pensée moderne tient cette norme pour irréaliste et dangereuse. Il faut "prendre les hommes tels qu’ils sont" et nouer la société à partir des désirs réels des hommes. La solution libérale qui vise à se passer de la contrainte tout en faisant l’économie de la vertu est donnée par Locke. Avec prudence, contre la tradition, Locke avance que le désir d’acquisition, loin d’être mauvais par essence, est, convenablement orienté, profitable et raisonnable. Il donne à la société civile un fondement grossier mais solide. L’enseignement politique de Locke est la version prosaïque de la révolution amorcée par Machiavel et continuée par Hobbes. La découverte machiavélienne – la nécessité d’un substitut immoral ou amoral à la moralité – n’est devenue chose admise que grâce à la découverte de Locke que ce substitut était l’intérêt. "L’économisme est la formule machiavélienne devenue majeure"(7). La solution libérale passe alors non plus par l’élévation morale de l’homme mais d’abord par un bon agencement des institutions propre à canaliser ou à combiner les passions dans un sens favorable à la paix civile et à la liberté individuelle. Le libéralisme troque en quelque sorte la vertu contre la liberté. "The pursuit of happiness" selon la formule célèbre de Jefferson dans la Déclaration d’indépendance américaine, devient une affaire privée; à chacun de définir son intérêt, à chacun de donner un sens à sa vie. La fin de la politique n’est plus l’excellence humaine mais la préservation des droits de chacun. Le libéralisme est l’héritier du droit naurel moderne qui, au rebours du droit naturel classique, insiste non sur les devoirs de l’homme mais sur ses droits. Ces droits appartiennent de nature à tous les hommes – qui sont donc égaux en droit – et ils fixent des bornes au pouvoir de l’Etat. Le pouvoir est l’ennemi naturel des droits de l’homme, en particulier de la liberté, il importe donc de le limiter.

3) La limitation du pouvoir passe d’abord par certaines modalités de son organisation interne. Ces modalités sont définies par la théorie constitutionnelle libérale qui donnera pour une large part sa forme aux institutions occidentales. Le premier principe est celui de la séparation ou de la division des pouvoirs. Cette division des pouvoirs est conçue, par Montesquieu, par les Founding Fathers de la Constitution américaine, comme un système propre à faire obstacle au jeu nocif des passions politiques. En pratique, il s’agit d’agencer les pouvoirs de manière à prévenir par le butoir que les uns opposent aux autres. "Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, écrit Montesquieu dans une formule célèbre, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir"(8). En d’autres termes, il faut créer un rapport de forces favorables à la préservation de la liberté. Le second principe est celui de la suprématie du droit. La liberté est incompatible avec l’arbitraire, elle exige une protection, celle de la règle de droit, et la pensée libérale n’a cessé d’insister sur la nécessité de substituer l’obéïssance à la loi à la sujétion à des maîtres. Les gouvernants sont eux-mêmes soumis au droit – la Constitution, "garantie de la liberté d’un peuple"(9) – et le gouvernement ne doit pas être le gouvernement des hommes au travers des lois mais le gouvernement de règles générales, impersonnelles et justes ou la nomocratie.(10)

4) La limitation du pouvoir suppose également de restreindre son étendue. Le libéralisme dépolitise" des pans entiers de l’activité humaine: la religion, la morale dans une certaine mesure et aussi l’économie. C’est Adam Smith qui d’une certaine manière achève le travail de Locke et consacre l’autonomie de l’économie vis-à-vis de la morale et de la politique. A. Smith découvre un ordre autonome, le marché, ou selon son expression le système de la "liberté naturelle", qui a sa logique propre et combine les sentiments des hommes dans le sens de leurs intérêts. Grâce au marché (un système), on peut donc, en se passant à la fois de la vertu et de la contrainte, obtenir une coopération entre les hommes qui de plus assure la prospérité. Ce libéralisme économique est sans doute distinct du libéralisme politique – et les relations entre l’un et l’autre ne sont pas identiques d’un pays à l’autre – mais il appartient fondamentalement au même mouvement de pensée et à la même vision d’ensemble de l’ordre social, pensé à partir des désirs réels des hommes (qu’il faut articuler de manière favorable) et avec pour objectif la préservation de la liberté individuelle et donc la limitation du pouvoir. La parenté d’inspiration est particulièrement frappante dans le cas américain.

Les développements précédents n’échappent évidemment pas à un certain schématisme. Dans le détail les choses sont plus compliquées et il y a diverses variantes. Comment classer ces variantes? Nulle distinction ne s’est jusqu’à présent imposée. A titre d’approximation, il lest possible de distinguer deux principales versions du libéralisme. D’un côté, un libéralisme à tendance ou composante conservatrice, celui des "fondateurs" (Locke, Montesquieu, Adam Smith…), celui de Tocqueville, dont les héritiers contemporains sont en particulier les représentants de l’ordo-libéralisme allemand et du néo-conservatisme américain, notamment W. Röpke et I. Kristol. De l’autre, un libéralisme plus radical qui trouve son expression dans l’utilitarisme benthamien et se prolonge dans le libéralisme contemporain à endance libertarienne (M. Friedman, R. Nozick), ou libertarien – F.A. Hayek se rattache avec des nuances à ce libéralisme radical. Ces deux versions du libéralisme se distinguent pour l’essentiel par leurs interprétations de l’utilitarisme libéral et de l’individualisme libéral. Le libéralisme radical prône grosso modo un utilitarisme pur: l’homme n’est mû que par son intérêt et le bien n’est jamais que cet intérêt, il n’est que ce que l’individu considère comme tel. Dans cette optique le marché doit s’étendre autant que possible et l’Etat se  réduire à un Etat minimal. Le libéralisme conservateur s’accorde avec ce libéralisme raidcal pour refuser que l’Etat prenne en charge l’individu au nom du Bien mais il ne rejette pas totalement la morale dans la sphère privée, pas plus qu’il ne considère l’homme comme un pur homo oeconomicus. Le marché et davantage encore le régime démo-libéral ont besoin pour fonctionner d’un minimum de moralité ou de vertu. L’ordre social ne peut être uniquement fondé sur l’intérêt et l’Etat ne peut rester indifférent à la définition que les individus en donnent: cet intérêt n’est légitime que s’il est droitement entendu, comme le pensaient les "fondateurs". En d’autres termes, le libéralisme conservateur n’entend pas que l’autorité publique abdique toute responsabilité morale, pas plus qu’il ne récuse toute responsabilité publique en matière sociale. D’autre part, dans l’esprit du libéralisme conservateur, l’individu ne doit pas être abandonné seul et sans bagages, livré à ses seuls désirs. Ainsi, Adam Smith, comme les Founding Fathers, considérait comme acquis le rôle moral et l’influence modératrice d’un ensemble d’institutions: les religions instituées, la famille, le système d’éducation. Dans le même sens, le libéralisme conservateur insiste sur le rôle des structures intermédiaires (la famille, les associations, en particulier) qui sont à la fois des contre-pouvoirs et le moyen d’éviter l’atomisation de la société, l’isolement de l’individu. En revanche, le libéralisme radical pousse à l’extrême l’individualisme libéral. La version libérale radicale prône une solution pure. Le libéralisme fait peser sur l’homme la charge de la liberté. Le libéralisme conservateur cherche à l’alléger, le libéralisme radical considère l’homme comme apte à en supporter tout le poids.

BIBLIOGRAPHIE

I. KRISTOL.- Reflections of a Neoconservative, (New York, Basics Books, 1983).

H. LEPAGE.- Demain le libéralisme, (Paris, le livre de poche, 1980).

B. MANIN.- "Les deux libéralismes: marché ou contre-pouvoirs", Intervention, 9, mai-juin-juillet, 1984

P. ROSANVALLON.- Le capitalisme utopique, (Paris, Seuil, 1979)

L. STRAUSS.- Natural Right and History, (Chicago, Chicago University Press, 1953; trad. franç. Droit naturel et histoire (Paris, Plon 1954)

E. VOEGELIN.-Liberalism and its History" in Review of Politics 36 (4), octobre 1974.

 

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1) Philippe Petit "libéralisme" in Dictionnaire d’éthique et de morale (Paris, PUF 1996), p. 826

2) P. Bénéton " Libéralisme" in Encyclopédie Philosophique universelle II. Les Notions Philosophiques. (Paris, PUF, 1990), p. 1467.

3) A. Lalande Vocabulaire Technique et Critique de la Philosophie (Paris, PUF 1972), p. 557

4) A. Lalande Vocabulaire Technique et Critique de la Philosophie (Paris, PUF 1972), p. 557

5) A. Lalande Vocabulaire Technique et Critique de la Philosophie (Paris, PUF 1972), p. 557

6) A. Lalande Vocabulaire Technique et Critique de la Philosophie (Paris, PUF 1972), p. 557

7) Leo Strauss in Les Notions Philosophiques, p. 1467.

8) De l’Esprit des Lois in Les Notions Philosophiques, p. 1467.

9) Benjamin Constant in Les Notions Philosophiques, p. 1467.

10) Bertrand de Jouvenel in Les Notions Philosophiques, p. 1467.

 

Dr AKE Patrice Jean, pakejean@hotmail.com

 

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