INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE POLITIQUE

1. INTRODUCTION

Le XXè siècle aura été un siècle marqué par la politique, avec toutes les promesses et toutes les tragédies qu’ une telle perspectives évoque. Aux horreurs de guerres mondiales et de conflits ethniques de proportions jusque-là inégalées auront répondu, selon un mouvement incessant de va-et-vient, la proclamation la plus décidée des droits universels de l’ être humain et la vision la plus large d’ une communauté internationale cimentée par des normes juridiques, morales et politiques capables de faire front aux pires outrages et aux inhumaines déchirures. Parallèlement, aucune époque n’ aura sans doute présenté une recomposition si frappante du champ religieux, tant en ce qui concerne les relations internes du christianisme(oecuménisme) qu’en ce qui touche au dialogue interreligieux. Or, il faut bien voir que ces deux mouvements – politisation du monde et redéploiement du religieux – entretiennent entre eux des rapports complexes.

Instruit des contradictions de la rébellion guévariste comme de la politique socialiste, Régis Debray a pu écrire une fort éclairante Critique de la raison politique(1), montrant notamment comment, dans l’autonomisation déraisonnable des pouvoirs, s’ énonce un "inconscient religieux", nouvel absolu totalitaire sans contrôle et sans partage, déconnectée de toute visée éthique. De son côté, le groupe "Socialisme ou barbarie", animé par Claude Lefort, Cornelius Castoriadis et Edgar Morin, prenant congé de l’ idéologie marxiste, avait dénoncé le totalitarisme d’ une politique saturée de pouvoir, et ne laissant plus aucune place à un "centre vide"(2), condition sine qua non d’ une vie démocratique authentique. Marcel Gauchet avait mis en évidence la ligature du religieux et du politique, en appelant à une "sortie de la religion" qui ne soit pas absolutisation du politique(3). En effet, cette "histoire politique de la religion" (comme dit le sous-titre de l’ ouvrage), en déroulant les transformations modernes et post-modernes de la religion, enlève du même coup au monde de l’ institutionnel et du politique tout droit de tutelle sur la position subjective de l’ individu, lieu de problématisation incessante. Quant à Gilles Kepel, son hypothèse d’ une "revanche de Dieu"(4) passant par les fondamentalismes propres aux trois religions monothéistes conduisait tout droit au concept des "politiques de Dieu"(5). Un tel concept implique que la découverte du sens, censée fonder la justification du politique, se joue à même le religieux.

Nous assistons donc à un retournement spectaculaire des effets supposés du processus de sécularisation: loin de s’ émanciper de la tradition et de la religion, le politique, pour se constituer, refait appel à elles, que ce soit pour restaurer un système hiérarchique ou pour fonder un système démocratique.

Traiter du politique ou de la politique dans une vision catholique, c’ est s’ interroger sur les destins croisés et ambivalents du religieux et du politique, tout en prêtant attention à leur configuration spécifique en régime d’ expérience catholique. La manière dont le Concle Vatican II parle des rapports entre l’Eglise et la communauté politique est très suggestive. Dans Gaudium et Spes, les Pères Conciliaires affirment sans ambages "L’Eglise…ne se confond d’ aucune manière avec la communauté politique et n’ est liée à aucun système politique…(Elle) est à la fois le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine"(6). Ainsi, poursuit le Concile "Sur le terrain qui leur est propre, la communauté politique et l’Eglise sont indépendantes l’ une de l’ autre et autonomes. Mais toutes deux, quoique à des titres divers, sont au service de la vocation personnelle et sociale des mêmes hommes"(7)

2 LE POLITIQUE ET LA POLITIQUE

2.1. LE SENS DE LA VIE POLITIQUE

Le terme "politique" est polysémique. Au féminin, il désigne une activité au service de la cité. Au masculin, il désigne d’ une part l’ essence ou la nature de la visée de cette activité, d’ autre part l’ homme, le citoyen, qui s’ y livre ou même s’ y consacre (le terme "politicien" a généralement une nuance péjorative et nous ne l’ emploierons que pour désigner une pathologie de l’homo politicus). Ces trois significations sont si étroitement imbriquées que nous ne pourrons pas les traiter séparément.

Il n’ y a de politique qu’ à l’ intérieur d’ une cité, quelles que soient les dimensions de celle-ci. Elle suppose donc l’ existence d’ une communauté humaine dont les membres (individus et groupes) ont la volonté de vivre ensemble, d’ avoir et de créer une histoire propre. Cette volonté s’ enracine dans un passé, à la fois historique et mythique. Il n’ y a pas de cité  sans tradition et respect de cette tradition. Mais il n’ y a pas non plus de cité sans projet d’ avenir. Entre tradition et projet d’ avenir il peut y avoir une tension; il arrive que le projet rompe avec la tradition. Il ne l’ évacue pourtant jamais complètement. On appelle révolution le moment historique, qui peut être brutal ou s’ étendre dans la durée, où entre tradition et projet la cassure est nette. L’ un des exemples classiques est celui de la Révolution française: non seulement les institutions et les législations ont été bouleversées de fond en comble, mais (et c’ est sans doute encore plus important) les acteurs sociaux de la Révolution ont, par l’ exécution du roi Louais XVI, accompli ce que la psychanalyse appellera le "meurtre du père": en effet, le roi, père de ses sujets, était à la fois le porteur et le garant de la tradition. Toutefois, même si les contemporains ont vécu la Révolution comme une rupture de l’ ordre ancien, avec le recul on s’ aperçoit qu’ elle n’ a pas mis à mort la tradition et qu’ elle a raconterai poursuivi l’oeuvre  d’unification et de centralisation qui avait caractérisé la royauté depuis des siècles. Continuité et progrès, tradition et révolution sont la caractéristiques de la politique.

L’existence d’une communauté d’hommes et de femmes décidés à vivre ensemble n’est pas l’unique condition de la politique. Elle n’ en est que la plus fondamentale et elle en appelle nécessairement une seconde: l’existence d’un pouvoir organisateur qui permet à cette vie commune de ne pas se désagréger. Si la première condition peut être dite horizontale, la seconde est dite verticale parce qu’elle s’exerce de haut en bas. A l’ époque moderne, on appelle État ce pouvoir organisateur. Il faut bien voir que si la dimension horizontale, que nous pouvons appeler la nation, est une réalité concrète, dont il est possible de donner une description sociologique, voire psychologique (psychologie des peuples), l’Etat n’est pas une communauté concrète, c’est un être abstrait qui ne devient visible que dans ses incarnations concrètes: le gouvernement, les autorités régionales et locales, les diverses formes d’ administration. Ces formes concrètes sont susceptibles de se transformer, mais l’Etat substitue sous ces transformations. Sa disparition est certes possible pour un temps très court: il peut y avoir (quoique les exemples en soient rares) une période d’anarchie, au sens propre de ce mot. Mais l’anarchie se révèle insupportable parce qu’elle prive les hommes de tout repère, de tout critère d’action, de toute sécurité. Tel le phénix, l’Etat renaît de ses cendres: il se donne une nouvelle constitution, il confie l’exercice du pouvoir à d’autres hommes représentatifs, à d’autres forces sociales. En disant: "l’Etat, c’est moi", Louis XVI s’est lourdement trompé. Il voulait dire, ce qui était  peu près exact, qu’il concentrait tous les pouvoirs. Mais Louis XIV est mort et l’Etat n’a pas été enseveli avec lui.

L’Etat n’exerce son pouvoir que dans des limites territoriales précises: à notre époque, ces limites définissent souvent une nation, éventuellement un groupe de nations, parfois d’autres regroupements. Mais il n’est nullement inconcevable qu’apparaissent des formes d’Etat supranationales. On les a connues dans le passé lorsque par suite des avatars de la politique et des guerres, des nations consentantes ou non se trouvaient réunies sous la même autorité étatique (par exemple l’Etat austro-hongrois). La conscience nationale s’étant renforcée nous avons assisté à la disparition des grands empires: la dislocation de l’Union soviétique est un exemple récent particulièrement significatif. Mais une autre forme étatique supranationale se dessine aujourd’hui. Pour des raisons économiques, mais aussi politiques et culturelles, des Etats-nations sont amenés à abandonner une partie importante de leur souveraineté au profit de ce qui n’est pas encore un Etat, mais en présente déjà certaines caractéristiques; il convient de citer ici l’union africaine, la construction européenne, bien qu’elles n’aient pas encore atteint le degré intermédiaire de fédération d’Etats. L’Afrique(Europe) sera un Etat, réunissant sous son autorité des nations diverses qui conserveront leur identité et une grande partie de leur souverainté interne, le jour où elle disposera non seulement d’une monnaie et d’une défense coordonnée, mais élaborera une politique étrangère commune, développera une législation propre directement applicable et donnera à la citoyenneté africaine une pleine valeur.

Le débat est loin d’être terminé entre les tenants d’une identité étatique nationale et ceux d’une identité étatique supranationale. Nous noterons ici deux perspectives différentes qui apportent une contribution au débat. D’un côté, un auteur comme Denis de Rougemont s’est livré à une critique radicale de l’idée même de l’Etat-nation(8), au nom d’une vision fédéraliste et autogestionnaire de la démocratie et de l’Europe, mais on peut craindre qu’il y ait là une utopie reposant en dernière instance sur un refus de toute organisation politique véritable, et donc de l’Etat lui-même. D’un autre côté, le philosophe Jean-Marc Ferry(9), à la suite de Jürgen Habermas, a palidé avec vigueur pour l’idée d’une identité postnationale, basée non plus sur le sentiment national, mais sur un patriotisme constitutionnel garantissant les fondements démocratiques de l’Etat de droit.

Il est possible que nous sortions de l’ère des Etats-nations qui a connu son triomphe aux XIXè siècle et au XXè siècles, mais cette évolution est lente et se heurte à des résistances qu ajillissent du tréfonds des consciences nationales. Quels que soient les contours politiques et les frontières géopolitiques des Etats de demain, le problème de la légitimation des Etats de demain et de la définition normative de leurs relations mutuelles ne saurait être éludé; il continuera à conditionner le développement intérieur et extérieur des peuples et à tracer le cadre des relations internationales et de la paix mondiale.

La vie politique consiste à s’emparer du pouvoir et à s’efforcer de le garder. Il y a démocratie là où la conquête et la conservation du pouvoir reposent sur des élections libres organisées périodiquement et à des dates fixes. Il n’y a plus démocratie lorsque le pouvoir ne se maintient que grâce à l’existence d’un parti unique, reputé seul légitime et lorsque la consultation populaire se métamorphose en plébiscite d’un homme, d’un groupe d’hommes et de forces sociales qui l’ont porté au pouvoir. Alors que les anciens (et notamment Platon), mais aussi les modernes (Montesqieu), pouvaient distinguer au moins qutre formes de régimes politiques, il n’est guère possible aujourd’hui, malgré la diversité des constitutions et des institutions, de repérer autre chose que la démocratie et la dictature. Cette dernière trouve son point d’appui dans l’armée et la police, mais, plus discrètement, dans certaines forces économiques dominantes.

La démocratie a pour règle le respect de la volonté de la majorité des citoyens, volonté qui s’exprime dans des élections libres. Le postulat implicite de ce régime politique est que la raison et la vérité sont du côté de la majorité. Ce postulat est bien sûr indémontrable, même si l’on pense comme Descartes que "le bon sens est la chose du monde la mieux partagée". Il est donc important d’introduire dans le fonctionnement du régime démocratique divers correctifs. En principe, un parlement élu démocratiquement n’a pas le pouvoir de voter n’importe quelle loi. Il faut que cette loi soit en conformité avec la constitution, c’est-à-dire avec un ensemble de principes que le peuple s’est certes donné, mais par lesquels il abdique pour la suite de l’histoire une part de son arbitraire. Aussi voit-on dans beaucoup d’Etats modernes  l’existence d’une cour institutionnelle qui se prononce de façon souveraine sur la constitutionnalité ou l’inconstitutionalité des lois votées par le Parlement. L’efficacité de cette instance est d’autant plus grande qu’elle est composée d’un petit nombre d’hommes et de femmes ayant donné des preuves de leur impartialité et de leur compétence. Dans les sociétés sécularisées , la constitution joue un rôle analogue à celui que jouait le Décalogue pour le peuple d’Israël ou le droit naturel pour l’Europe christianisée. Car contrairement à une interprétation laïciste du processus de sécularisation et de l’évolution du droit positif, on doit admettre ici la nécessité vitale d’ne référence supra-positive, susceptible de légitimer un véritable Etat de droit et de fonder une possible résistance à son égard.

D’autres correctifs peuvent et devraient être conçus, par exemple des dispositions qui, à l’intérieur de la nation, protègent les droits de la minorité, occasionnelle, mais surtout permanente, minorité qui n’a pas la possibilité d’être représentée de façon significative au sein du Parlement. Il peut s’agir de minorités ethniques ou religieuses qui ont besoin d’être protégées pour conserver leur identité, ou encore de minorités politiques battues lors d’une consultation électorale, mais qui conservent pour l’avenir leurs chances d’accéder à nouveau au pouvoir. Les politologues peuvent légitimement soutenir la thèse que dans un parlement démocratique, il n’est pas bon qu’il y ait une majorité écrasante qui puisse faire la loi sans considération pour les minorités. Mais nous entrons ici dans le domaine du désirable, qui ne peut guère être déterminé par des dispositions légales. Il est souhaitable qu’une majorité écrasante sortie des urnes sache dominer sa victoire et qu’elle suscite une opposition qui constitue un contre-pouvoir.

Nous avons jusqu’à présent examiné le seul cas où, par la voie des élections, les citoyens désignent des représentants, donc le cas de la démocratie parlementaire ou indirecte. C’est en règle générale le système adopté par les grandes nations, surtout lorsqu’elles n’ont pas de structure fédérale, alors que des pays plus petits (la Suisse par exemple) peuvent recourir, soit pour un canton, soit pour l’ensemble des cantons, à la démocratie directe, appelée encore référendum populaire. Ce système présente l’avantage que tous les citoyens participent personnellement à la formation de la loi, car il peut se creuser rapidement un écart entre les représentants de la population et leurs mandants. De là diverses tentatives pour ouvrir aux simples citoyens qui réunissent un nombre suffisant de signatures la possibilité d’obtenir l’organisation d’un référendum. Mais il est évident que le maniement de l’arme référendendaire est délicat: pour que le référendum ait une valeur politique, il faut que la question posée soit d’une clarté et d’une simplicité telles qu’il n’y ait dans l’esprit des citoyens aucune ambiguité possible.

La politique, étant donné ses liens accrus avec l’économie et par là même avec le progrès technologique et la science, a cessé d’être une simple question de bon sens, même si elle le requiert toujours. Il résulte de sa complexité même qu’elle a sans cesse besoin d’être expliquée et que l’un des problèmes de l’Etat moderne est celui de la communication (comme en témoigne l’apparition relativement récente de ministères de l’Information, de la Communication et des Nouvelles Technologies de l’Information). La presse écrite, dont on ne saurait sous-estimer le rôle, n’est plus la première source d’information: elle est supplée par les moyens audiovisuels qui apportent aux auditeurs et aux téléspectateurs une masse presque excessive d’informations immédiates sur les événements proches ou lointains. Le journal, et à plus forte raison, l’hebdomadaire, le mensuel ou la revue, sont forcément en retard par rapport à l’audiovisuel, mais ils demeurent indispensables en tant que commentaires, explications, mises en perspective des événements. Tous ces moyens d’information sans lesquels il y aurait démobilisation et dépolitisation de l’opinion présentent suivant les époques et les régimes politiques un risque plus ou moins accentué, mais jamais nul, de manque d’impartialité, qui ne peut être ignoré ni ne saurait être totalement supprimé. Car il n’est pas de politique sans passion. Sans doute celle-ci peut-être mesurée, refrénée, enchâssée dans la réflexion: elle n’est jamais réduite au niveau zéro. La dépolitisation  de la société ivoirienne est le signe d’une société qui s’ennuie, peut-être en raison de son extrême manque de pouvoir d’achat et qui cherche le repas quotidien au lieu de s’intéresser aux turpitudes des hommes politiques. Saint Simon (1760-1825) et Cournot (1801-1877) se sont trompés lorsqu’ils ont prophétisé le règne des "industriels", nous dirions aujourd’hui des technocrates et des managers. Cournot a porté sur sa doctrine un jugement critique qui la condamne: il a annoncé la fin de l’histoire qui est aussi la fin de toute passion, y compris celle, si importante en politique, de l’espérance de temps nouveaux ou d’un nouveau démarrage de l’histoire. C’est pourquoi il n’est pas rare d’entendre les politiciens promettre le bonheur: promesse trompeuse, certes, mais significative.

2.2. L’ORDRE ET LA JUSTICE

A suivre………..

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1) DEBRAY(Régis).- Critique de la raison politique (Paris, Gallimard, 1981)

2) LEFORT cité dans MEHL (Roger) et MULLER (Denis).- " Politique" dans Encyclopédie du protestantisme (Paris, PUF, ), p. 1073

3) GAUCHET(Marcel).- Le désenchantement du monde, (Paris, Gallimard, 1985)

4) KEPEL(Gilles).- Revanche de Dieu, (Paris, Seuil, 1991)

5) KEPEL(Gilles).- Politiques de Dieu, (Paris, Seuil, 1993)

6) L’Eglise dans le Monde de ce Temps n°76, §2

7) Ibidem, §3

8) ROUGEMONT(Denis de).- L’avenir est notre affaire, (Paris, Stock, 1977)

9) FERRY(Jean-Marc).- Les puissances de l’expérience, 2vol. (Paris, Cerf, 1991)

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