UNIS DANS LA DIVERSITE CONSTRUISONS LA PAIX

CELAF – INSTITUT 2006 – 2007

Conférence donnée au CELAF INSTITUT le jeudi 10 mai 2007

Thème : « Unis dans la diversité, construisons la paix .

Le problème de l’unité dans une Afrique en quête de démocratie »

Fr Pierre OUATTARA

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CELAF INSTITUT 2006-2007

Fr Pierre OUATTARA, conférence du 10 mai 2007

Thème : «  Unis dans la diversité, construisons la paix » : le problème de l’unité

dans le contexte d’une Afrique en quête de démocratie.

Partout, à travers le monde, les hommes, à la recherche de l’unité, nous font
penser qu’ils visent à construire la paix. C’est dire que la paix n’est pas donnée, qu’elle est à conquérir. La paix ne sera que lorsque les hommes se décideront à la
faire. Ce que nous observons et vivons dans le monde, c’est son absence, une
absence synonyme de pauvreté, de maladies, de souffrances causées par les
hommes ou les calamités naturelles, d’affrontements sociaux ou politiques, de
conflits ouverts ou cachés… Ces violences de toutes sortes font naître dans les
coeurs un désir de paix. C’est un fait, la paix ne peut se produire dans la division, les
déchirements ethniques et politiques. L’unité représente donc un préalable
nécessaire à la paix. Or sous l’idée d’unité, il y a celle d’une diversité à mettre
ensemble, à organiser.[1] Est-ce à dire que le problème de la paix se réduit à un problème d’unité, c’est-à-dire d’organisation efficace de la société ?

L’unité ne se confond pas avec l’unicité, le caractère unique, la singularité d’une
chose ou d’une personne. Comment en ce cas faire l’unité d’une société s’il faut, ainsi que l’exige la démocratie, que l’unicité, c’est-à-dire le droit à la particularité de chaque
groupe ou individu, soit reconnue et respectée ? Autrement dit, comment faire l’unité
dans le respect de la diversité des cultures et des personnes ? Parviendra-t-on à la
paix en choisissant de construire l’unité dans le respect de nos différences?
Réfléchissant ici à la construction de l’unité en vue de la paix, deux orientations se
présentent à nous : la première, principalement politique, pose la question de l’unité
au plan collectif, la seconde, morale, la situe au plan individuel.

Mais, groupe ou individu, pouvons-nous vivre en nous donnant pour fin suprême la
paix ? N’y a-t-il pas en l’être humain une part qui veut la guerre, le danger, le risque ?
Ce que chacun recherche, au-delà de la paix, n’est-ce pas plutôt un sens à sa vie ?
Nous distinguerons, sur le plan collectif, trois niveaux de réflexion : la société, l’Etat
et l’Etat démocratique. En conclusion, nous dirons un mot du plan individuel.

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1er niveau de réflexion, la société [2]

Qu’est-ce qui pousse donc les hommes à s’associer, à se regrouper en
collectivités ? Dans le monde moderne, si les hommes vivent en société, ce n’est pas
par sympathie naturelle, ce n’est pas qu’ils soient naturellement attirés les uns vers
les autres, mais par nécessité. La quête de la satisfaction de leurs besoins les
conduit à se regrouper en collectivités. Les regroupements humains obéissent
d’abord à l’instinct de conservation, à la recherche d’une sécurité matérielle, à un
souci de survie et de protection contre des agressions extérieures. L’individu,
incapable d’atteindre tout seul la satisfaction de ses besoins, est amené à adhérer à la société, à se sociabiliser plus ou moins. C’est reconnu que dans un milieu hostile ou face à un ennemi commun, « l’union fait la force ».

C’est dans une société libérale assez développée que l’on peut entendre dire
« chacun pour soi, Dieu pour tous »; dans la société traditionnelle, c’était plutôt
« tous, unis ; tous, solidaires ». Toute collectivité humaine représente, quelle qu’en
soit l’époque, un ensemble organisé en vue de la satisfaction des besoins de ses
membres. L’organisation de cet ensemble comporte deux aspects. D’une part cette
organisation implique une division du travail, une répartition précise des tâches de
sorte que les membres de la collectivité remplissent des rôles différents. D’autre part
elle implique une répartition des produits du travail. Cette répartition des produits
du travail ne se règle pas de façon rigoureuse sur la division du travail ; elle se fait de
façon inégale. De ce point de vue, à cause de cette inégalité, aucune organisation sociale ne peut se prétendre parfaite, innocente ou sans injustice aucune.

Du fait de l’imperfection de son organisation, toute société se trouve divisée
en sous-ensembles opposés les uns aux autres. La compétition tient lieu de règle de
conduite entre les groupes, entre les individus. Les individus s’unissent en fonction
de leur position dans l’organisation du travail et des avantages de la vie collective qui
leur sont attribués. A travers différents regroupements aux intérêts communs, ils
luttent pour améliorer leurs conditions de vie. Ils cherchent à faire pencher
l’organisation de la société en leur faveur. En outre, il y a compétition entre les

individus afin d’occuper les postes les plus avantageux. Ainsi, la société, toujours

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agitée par des conflits d’intérêts, des rivalités, des crises, se transforme, évolue. Pour
se conserver, elle doit se transformer. La transformation de la société résulte donc de
la lutte qui oppose les groupes sociaux cherchant à mieux bénéficier des avantages
de la vie collective. De nos jours, toute société qui n’admet pas l’idée que son
organisation est imparfaite se condamne à stagner, à ne pas pouvoir se remettre en
cause afin d’évoluer. L’idée d’imperfection de l’organisation sociale nourrit la rivalité
entre les groupes sociaux et explique les sentiments d’injustice sociale, l’absence de
paix sociale.

Comment la société connaîtrait-elle en effet la paix puisque son organisation a pour enjeu un double combat ? Il y a, d’une part, le combat pour le développement, la
maîtrise d’une nature extérieure hostile, indifférente aux besoins qui agitent ses
membres. D’autre part, il y a le combat, la rivalité entre groupes sociaux, entre individus, afin de s’approprier les bénéfices de l’organisation sociale. Les injustices
sociales sont inévitables et elles paraissent supportables pour la société[3] aussi
longtemps que ce ne sont pas des « incapables » qui en viennent trop fréquemment
à usurper la place des gens compétents. Les individus et les groupes, à travers la
compétition qui les opposent, veulent l’égalité mais revendiquent en même temps un traitement particulier. Chaque individu, tout en revendiquant, au nom du principe de l’égalité de tous, le droit d’être traité comme tout le monde, voudrait aussi que sa particularité soit reconnue par la société. Comment tenir ensemble que nous sommes tous égaux et que chacun est unique ? En réalité, du point de vue de la société, l’individu n’est pas considéré pour lui-même mais par rapport à son utilité, à son rôle et à sa place dans l’organisation du travail. Elle tire profit de l’agressivité même des individus et de leur désir de reconnaissance qui prouvent à l’évidence qu’ils prennent au sérieux les compétitions qu’elle encadre. La société agit sur l’individu à la fois comme une « force attractive et répressive» qui le contraint à se former et à se transformer selon ses besoins à elle, en instrument docile, utile à son développement.

Mais la recherche de la satisfaction des besoins n’est pas la première ni la
seule explication
à la réunion des hommes en collectivités. Si cette recherche était
l’unique explication à l’organisation de l’humanité en collectivités, alors la société ne serait qu’un moyen permettant de vivre les uns au profit des autres, de s’exploiter

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mutuellement. Si on s’en tient au plan de la satisfaction des besoins, la vie en société
ne serait qu’un mal rendu nécessaire par les avantages qu’on veut en tirer. Elle ne
saurait être assimilée à une vie désirable en elle-même, bien en elle-même. Les
individus, ne connaissant pas la paix en société, y vivent alors malgré eux, par
nécessité. Ils y sont seulement de corps mais leur cœur n’y est pas. La seule
recherche de la satisfaction de leurs besoins crée donc entre les individus au mieux,
une collaboration, au pire, une exploitation unilatérale et jamais une communion
dans la paix. Cette recherche fonde une société d’égoïstes mais non une
véritable communauté. L’organisation en société représente un moyen de création et
d’accumulation de richesses afin de satisfaire les besoins fondamentaux de l’homme.
Mais cette organisation ne s’arrête pas à la satisfaction des besoins fondamentaux ; elle crée sans cesse de nouveaux besoins de sorte que les individus, à moins de
choisir de réduire leurs besoins, demeurent toujours insatisfaits. Au besoin naturel de
vivre succède en effet la passion de la consommation, avec le désir de bien vivre. Au
fur et à mesure que les individus s’enrichissent, ce qui auparavant paraissait
superflu, devient, à leurs yeux, nécessaire. Les individus, à ce niveau de réalisation
de leur humanité, sont des êtres sociaux mais pas vraiment des êtres sociables. Ils
témoignent d’une « insociable sociabilité ». En résumé, l’unité de la société sur le
plan purement économique reste une unité toujours précaire car fondée sur le sol
mouvant des intérêts particuliers, jamais totalement satisfaits.

Puisqu’il n’y a pas d’harmonie spontanée entre les groupes et les individus qui
vivent ensemble en société, serions-nous donc condamnés à ne jamais
véritablement connaître la paix? L’Etat n’a-t-il pas précisément pour rôle de stabiliser la
société, de restreindre les violences qui y surviennent, en la soumettant à un ordre
juridique
? L’Etat, puissance organisatrice suprême, doit imposer, à travers des lois,
au besoin celle de la force, des limites aux rivalités entre les groupes et les individus.
Il lui revient d’instaurer un ordre sans lequel l’unité de la société serait menacée de
destruction. Mieux encore, sans paix civile et sociale, l’organisation de la société en vue de produire plus de richesses ne saurait être efficace. Or, le Pape Paul VI, l’a souligné, « Le développement est le nouveau nom de la paix ».[4] Un cercle apparemment vicieux s’impose ici : tant que nos pays ne seront pas développés, nous n’aurons pas la paix ; mais sans la paix, nous ne pourrons pas non plus nous développer… De

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la paix, nous ne connaissons en ce monde que des formes relatives. Ce qu’attendent de l’Etat les citoyens ordinaires en quête de la satisfaction de leurs besoins élémentaires, c’est un minimum de sécurité qui leur permette de vaquer tranquillement à leurs affaires particulières. Les citoyens de l’Etat ont besoin d’être protégés aussi bien contre eux-mêmes, contre leur propre violence, que contre des agressions venant de l’extérieur. Il revient en ce sens au gouvernement de veiller à la sécurité des biens et des personnes, à la paix sociale, de maintenir l’unité et l’indépendance de l’Etat. Emmanuel Kant a raison, « L’homme est un animal qui, quand il vit parmi ses pareils, a besoin d’un maître. » Certes, la domination d’un maître n’est pas souhaitable en elle-même et pour elle-même mais seul un maître suffisamment « fort » peut amener les individus à une coexistence paisible. Le maître brise l’arbitraire des volontés individuelles et conduit les individus à obéir à une volonté générale sous laquelle chacun pourra devenir libre par rapport à la violence extérieure et à celle qui l’habite.

2d niveau de réflexion, l’Etat

La société, telle que nous venons de la voir, n’est qu’un niveau, un aspect de
la vie collective. Ce niveau, encadré par l’Etat, est un système d’interdépendance
économique d’apparition récente dans notre histoire africaine. Son apparition est
concomitante à la crise de nos communautés traditionnelles et à la montée de
l’individualisme. La communauté traditionnelle, dont la formation a précédé celle de la société, se fonde sur autre chose que la quête de la satisfaction des besoins ou la poursuite des intérêts individuels. L’adhésion des individus à la communauté traditionnelle, contrairement à celle à la société, n’est pas conditionnée par un calcul d’intérêt, une réflexion sur les avantages et les inconvénients à tirer de la vie en société. La communauté traditionnelle représente pour ses membres le premier de leurs biens, le bien supérieur à sauvegarder pour que leur existence continue d’avoir un sens. L’homme traditionnel ne s’oppose pas à sa collectivité car la participation à la vie communautaire est essentielle à sa survie et à son identité. Du point de vue traditionnel, il n’y a pas lieu de parler de diversité car les membres de la communauté se reconnaissent eux mêmes tous « pareils ». La communauté précède les individus en tant qu’un tout dont ils sont les éléments, unis par des liens sacrés.

A l’évidence, l’unité de nos communautés africaines ne va plus aujourd’hui de soi. Des populations africaines, qui vivaient de façon dispersée en de multiples
communautés repliées sur elles-mêmes, ont d’abord été obligées par le

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colonisateur européen à intégrer des Etats. La colonisation a désintégré les anciens empires
ou ensembles communautaires africains.[5] L’urbanisation, le poids de l’argent dans les
relations sociales, la scolarisation entraînèrent ensuite une autonomisation des
individus. Face au colonisateur, leur ennemi commun, les Africains furent amenés
cependant à tenter de s’unir afin d’arracher leur indépendance. Dans la lutte pour cette indépendance, deux grandes options se disputèrent l’Afrique : celle d’une indépendance en étant politiquement unie, selon l’idéologie panafricaniste d’un Nkrumah ou celle d’une indépendance selon un morcellement territorial, tel que préconisé par Houphouët Boigny. L’option des partisans de plusieurs unités territoriales a prévalu. L’idéal panafricaniste a tant bien que mal survécu, en tant que projet, à travers la création de l’OUA en1963. De nos jours, à l’heure de la mondialisation, il est toujours question d’ Union Africaine.

Contrairement donc à ce que suggère le dicton « ventre plein, Nègre
content », l’histoire a montré que les Africains ne luttent pas seulement pour « leur
ventre » mais également pour la reconnaissance de leur dignité. Hier, l’appel à l’unité
des populations africaines se justifiait par la nécessité d’une mobilisation contre les
forces coloniales afin d’arracher les indépendances. Aujourd’hui, depuis 1990, il
s’agit de relever le défi de l’organisation d’Etats démocratiques. Dans nos pays, Etat
et peuple ne coïncident pas, n’ont pas les mêmes intérêts. Or, depuis la Révolution
française de 1789, le peuple passe pour le héros de l’histoire, la source et le porteur de
tous les droits. Les jeunes Etats Africains, issus de découpages territoriaux
arbitraires, unités territoriales imposées à des populations diverses qui ne se sont
pas choisies, avaient-ils d’autre choix que de dire, à travers les gouvernants, « Moi, l’Etat, je suis le Peuple»? Il fallait par la suite, avec le temps, transformer en réalité cette notion de peuple qui n’était au commencement qu’un mythe.

L’Etat une fois créé, la construction de l’unité nationale exige de fondre une
diversité de populations, n’ayant ni la même langue, ni les mêmes coutumes ou
traditions culturelles, ni la même histoire, en un seul et même peuple nouveau. Dans
la logique d’une quête extrême d’unité, d’accouchement du peuple par la force, [6] eurent

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lieu des révolutions dites « démocratiques et populaires ». Elles visaient, contre le «néo-colonialisme », une conquête collective de la liberté.[7] La révolution exige du citoyen qu’il renonce à lui-même, sacrifie sa personne à la cause du peuple, s’identifie à lui. Les pertes, dans le domaine des libertés individuelles, étaient supposées être compensées, sur le plan de l’intérêt national, par un ordre social égalitaire et une croissance économique. L’Etat révolutionnaire met en œuvre une mystique du peuple, une religion qui ne dit pas son nom. A l’évidence l’unité dans la paix à laquelle nous aspirons, en tant que êtres libres, n’est pas celle que pourrait obtenir un Etat totalitaire.

Retenons en tout cas ici que la naissance d’une nation libre exige des hommes et des femmes nouveaux, des citoyens nourris de nouvelles valeurs. Ces nouvelles
valeurs représentent des habitudes à acquérir par tout citoyen désireux d’intégrer la
société moderne.[8] Ce sont, entre autres, l’instruction, la ponctualité, l’efficacité, la tolérance… Tout en respectant la culture, l’histoire, les traditions propres à chaque
communauté particulière, l’Etat doit veiller à ce que des valeurs traditionnelles
ne mettent en échec la modernisation de la société. L’emprise des identités
communautaires traditionnelles sur les individus, associée à d’autres sources de
conflits, notamment à des enjeux économiques et financiers, tend à créer des
confrontations violentes entre les citoyens d’un même pays. Chaque groupe est tenté
de détourner en sa faveur les bénéfices de l’unité nationale. Seule une unité
nationale réfléchie, acceptée, intériorisée et comprise par les citoyens comme allant dans le sens de leurs intérêts constitue un préalable à l’apparition d’un Etat durablement stable. Il apparaît alors que la conquête de la paix implique une culture de la pensée, de la réflexion.[9]

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3ème niveau de réflexion, l’Etat démocratique[10]

A l’Etat démocratique, correspond une certaine conception de la société.
D’après cette conception, ce sont les individus qui créent la société. L’unité sociale
ne précède pas les individus, c’est eux qui la créent et la font vivre grâce une volonté
commune de vivre ensemble. Cela suggère qu’à la base d’une société démocratique
se trouve la conception de l’individu en tant que volonté, capacité de s’auto
déterminer, liberté, en un mot. C’est parce que l’individu est liberté que la
démocratie représente la meilleure forme de gestion sociale qui puisse le protéger et
le défendre. La démocratie fait rimer la liberté avec l’égalité. Et si nous sommes
égaux ce n’est pas un fait naturel, qui va de soi, mais parce que nous en avons décidé ainsi, parce que nous le voulons à travers le respect au quotidien des lois que nous nous sommes données comme conditions de notre liberté. Dans cet esprit, personne ne peut se dire destiné, de par sa naissance ou sa constitution, à commander aux autres. Dans ses principes mêmes, la démocratie rend difficile, voire impossible, l’unité de la société indépendamment de la volonté des citoyens. La grande liberté laissée aux individus ne provoque-t-elle pas le développement de toutes sortes de types de personnalité ? Cette diversité et les divisions ou oppositions qu’elle ne manquera pas d’entraîner, n’empêchent-elles pas que se réalisent l’unité et la paix ? Peut-on, pour construire l’unité nationale, se fier à la seule bonne volonté des citoyens ?[11]

Comment intégrer la diversité de langues, de cultures, d’ethnies dans une
même communauté nationale, parvenir à une unité nationale qui soit désirée, voulue
par les populations ?[12] Opter pour un Etat démocratique et vouloir la paix n’est-ce
pas vouloir une chose en même temps que son contraire ? Avec la démocratie
semble sonner l’heure des divisions, de toutes sortes de dissensions ethniques et
religieuses, de guerres civiles avec menace de sécession. Comment concilier
démocratie et recherche de la paix ? La démocratie sert à justifier l’existence de
courants sociaux contraires, de mouvements politiques opposés qui, en son nom,

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menacent la stabilité de la société. L’option pour la démocratie ressemble à une
option pour un état de crise périodique sinon permanent de la société.

La démocratie implique une option délibérée pour la diversité et le pluralisme.
Elle présuppose la renonciation, en principe, au monolithisme, à la pensée et au parti
uniques. A la différence du totalitarisme qui cherche à exercer un contrôle total sur
la vie des citoyens, la démocratie reconnaît le droit à l’existence de la diversité sur le
plan social, religieux, politique, économique et culturel. Visant à barrer la route aux
dérives autoritaristes, le régime démocratique suppose une séparation des
pouvoirs,[13] l’existence légale d’une opposition, la reconnaissance des droits des
minorités, des libertés individuelles… De sorte qu’opter pour la démocratie revient à
admettre la liberté d’expression et d’association, les débats contradictoires d’opinions
politiques, toutes choses qui mettent en danger la paix sociale. Qu’est-ce qui, en ce cas, garantit durablement la volonté de vivre ensemble et met un frein aux tendances
déstabilisatrices de la société ?

La volonté commune de vivre ensemble se manifeste par l’acceptation de tous
de se soumettre à une autorité unanimement reconnue comme légitime. En
démocratie, la première manifestation de cette volonté commune de soumission à
une même autorité passe par l’adoption d’une constitution appelée loi
fondamentale.
Cette loi fixe les conditions de base de la vie communautaire, les
droits et devoirs des gouvernants comme des gouvernés. Les conditions d’accès et
d’exercice du pouvoir y sont également précisées. Avec cette disposition
fondamentale, l’accès au pouvoir n’est plus laissé au hasard, c’est-à-dire au recours
à l’arbitraire de la force ou de la ruse pour y accéder. L’exercice du pouvoir n’est pas
non plus livré au gré et aux humeurs des tenants du pouvoir. Pour prétendre recevoir
mandat à diriger la collectivité, il faut présenter d’abord un projet, un idéal de société
qui mobilise la majorité des citoyens et emporte leur adhésion, indépendamment de
leur appartenance religieuse, régionale où ethnique. Ce qui crée l’unité c’est un idéal
de société qui encourage les individus à transcender leurs différences, leurs identités
trop étroites. Seul un pouvoir qui emporte l’adhésion populaire autour de son idéal de
société a de fortes chances de réaliser durablement l’unité.

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On ne saurait cependant baser durablement l’unité politique sur la seule
légitimité du pouvoir, une légitimité fondée sur la majorité obtenue lors d’élections. En Afrique, la majorité électorale donne souvent lieu à contestation, sans compter le faible taux de participation, les fraudes présumées, les mensonges politiques, les sensibilités
ethniques ou régionales… Il faut à nos pays des institutions crédibles mais aussi, au quotidien et au fil des ans, orienter l’élan des citoyens vers l’idée d’un bien
commun,
la démocratie, capable de motiver une unité vivante et durable. Au-delà de
leurs divergences, de leurs clivages idéologiques, de leur force ou poids politiques,
les acteurs de la vie politique d’un pays doivent parvenir à un consensus autour des
grands défis qui engagent l’avenir du pays : la lutte contre la pauvreté, l’éducation, la
justice… La volonté de vivre ensemble, il est vrai, n’est jamais acquise une fois pour
toutes. Elle a besoin d’être entretenue, consolidée, protégée, renouvelée. Le combat
pour l’unité politique se ramène à un combat pour donner une âme à la nation. Toute nation comporte nécessairement, liée à son histoire propre, une dimension
spirituelle.[14]

Outre ses institutions, la société démocratique a besoin de ressources
spirituelles où puiser afin de nourrir sa cohésion dans les esprits et les cœurs de ses
membres. Ces ressources spirituelles où les trouver sinon dans les traditions
culturelles et religieuses ? Vouloir construire la paix dans le contexte d’une société
démocratique, confronte à la double exigence de construire l’unité de la société dans
le respect de la liberté religieuse des citoyens. Mais l’unité et la liberté religieuse
peuvent-elles être données en même temps ? Ne sont-ce pas précisément traditions
et religions qui divisent les citoyens ? L’organisation de la liberté de tous, à travers
l’indépendance de l’Etat, doit pourtant pouvoir aller avec le respect de la liberté de
chacun. Pour cela, la raison à l’oeuvre dans l’organisation de l’Etat doit être comprise
par la raison individuelle. L’unité de l’humanité, œuvre de l’éducation, est à
construire, non seulement dans l’espace et le temps, mais surtout dans les cœurs et
les esprits des citoyens. Et, de l’Etat, on peut dire qu’il est le premier des instruments
de cette construction.

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Retenons que la démocratie reconnaît la liberté de tout individu humain. Le
respect de cette liberté revient à reconnaître en chacun la capacité de créer
librement
des liens. La paix passe par cette capacité unique de chacun de créer des
liens, c’est-à-dire de donner librement son humanité en partage. Être créateur, de façon libre, signifie pour l’individu aller à la recherche de ce qui fait son unicité, naître à son unicité. Les êtres uniques s’unissent mais ne s’additionnent pas car en s’additionnant, en se totalisant, ils perdent leur caractère unique.

Le problème de l’unité et de la paix, à titre de conclusion, sur le plan individuel[15]

Posé sur le plan individuel ou collectif, le problème de l’unité met à l’épreuve
notre humanité à chacun, interroge notre désir personnel de devenir un bien pour
tous et pas seulement pour soi. L’unité de l’humanité ne peut se faire dans la paix sans désir de communion. Pour que l’unité puisse se vivre sur le plan collectif comme une richesse, il faut qu’elle soit vécue au plan individuel comme une pauvreté. Or l’Etat démocratique, reconnaissant à l’individu le droit de jouir de la liberté comme d’une propriété, n’incite-t-il pas le citoyen à l’égoïsme ? Il a le droit de vivre sa liberté et d’en jouir comme il veut du moment qu’il se montre respectueux de la légalité et tolérant. Or, avec la tolérance, érigée en vertu principale du citoyen, ce qui importe le plus ce sont les valeurs concernant le bien-être matériel, l’absence de souffrance, le confort, la santé physique, la sécurité… La société démocratique, dominée par le relativisme moral, n’encourage-t-elle pas en ce sens la médiocrité ? Médiocre est l’individu qui vit la liberté comme sa liberté, comme une propriété personnelle et non comme un bien commun.

Dans un Etat démocratique, comment amener l’individu à voir en la liberté une exigence de création personnelle ? La Déclaration universelle des Droits de l’homme,[16] pose le principe suivant lequel chaque être humain doit devenir un bien pour tous et pour chacun. Elle reconnaît une valeur infinie à tout individu humain. Cette valeur nous interpelle tous et chaque individu humain devrait être intéressé à la protéger

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comme un bien universel puisqu’elle nous concerne tous. En réalité, le droit international reconnaît et vise à garantir en chacun là possibilité de devenir un bien universel pour chacun et pour tous. Devenir bien universel correspond à un processus de libération de soi, de désappropriation de soi. C’est par une décision et une volonté créatrice personnelles que chacun peut faire advenir en lui-même une humanité
nouvelle
en tant que bien universel, en se faisant être de communion. L’humanité, au sens d’un bien universel présent en chacun, implique un exode intérieur, le passage d’un Moi possessif à un Moi oblatif, ouvert, offert. L’humanité, bien qu’il revient à chacun de donner en partage aux autres, donne lieu à une générosité où chacun devient don[17] à tous et à chacun. Cette générosité est conditionnée par la pauvreté de cœur.[18] Tant que chacun reste « plein de lui-même », il ne représente qu’un pont, un maillon entre l’animalité et l’humanité ; il n’est pas encore pleinement humain, pleinement réconcilié avec l’humanité en lui-même et donc en paix avec lui-même. Comment pourrait-il alors vivre en paix avec son semblable ?

Abidjan le 10 mai 2007
Fr Pierre OUATTARA



[1] Cf. Extrait de la déclaration du 50ème anniversaire de l’Union Européenne adoptée le 25 mars 2007 à Berlin : « L’unification européenne nous a apporté la paix et la prospérité. Elle a créé un sentiment d’appartenance commune et permis de surmonter les antagonismes… »

[2] cf article de Savadogo Mahamadé, « La parole et la cité ou langage et politique », in Cahier Philosophique d’Afrique N° 000, Presses Universitaires de Ouagadougou, 2002.

[3] Ce qui ne signifie pas qu’elles le soient aux yeux des individus.

[4] Populorum Progessio, 1967.

[5] Cf Ekanza, Simon-Pierre, « Le double héritage de l’Afrique », in Revue Etudes, mai 2006, p. 604-616.

[6] La première étape de la révolution marxiste par exemple c’est la dictature du prolétariat.

[7] La liberté collective, droit d’un peuple à disposer de lui-même s’appelle indépendance.

[8] C’est dire que la construction d’une nation exige du temps.

[9] Cette culture implique un dialogue social entre traditions et modernité.

[10] Pascal Kolesnoré, « L’unité politique en démocratie », Cahier Philosophique d’Afrique, 1er N° spécial 2004, Presses universitaire de Ouagadougou.

[11] Le christianisme, avec la notion de péché, indique justement que l’homme veut le mal parce qu’il veut mal.

[12] Thiémélé Boa Ramsès, « Les exigences du nationalisme et de la citoyenneté », Cahier Philosophique d’Afrique N° 001, Presses Universitaires de Ouagadougou 2003.

[13] Législatif, exécutif et judiciaire.

[14] A ce niveau, se pose, à chaque religion, la question de savoir dans quelle mesure elle est compatible avec la démocratie.

[15] Il s’agit de rester dans les limites de temps qu’impose une conférence.

[16] Adoptée par l’Assemblée Générale de l’O.N.U. en 1948. Cf Maurice Zundel, Quel homme et quel Dieu ? Editions Saint Augustin, Saint Maurice (Suisse), 1986. Et aussi Jean-Paul II, « Tout manquement au respect des droits de l’homme est une atteinte grave à la paix. », dans Redemptor hominis, 1979.

[17] Le bienfaiteur des bienfaiteurs, c’est Dieu. A chacun il revient de devenir le premier des biens qu’Il a à offrir.

[18] L’Abbé Pierre affirmait « On ne possède vraiment que ce qu’on est capable de donner. »

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