TROIE ET ROME DES MALHEURS ET DES DIEUX IMPUISSANTS

Pour commencer, Troie elle-même, ou Ilion, d’où le peuple romain tire son origine – car il n’y a plus à laisser de côté ni à dissimuler une question que j’avais tout juste effleurée au livre premier -, Troie qui adorait les mêmes dieux que les Grecs, pourquoi fut-elle battue, prise et détruite par eux? On nous dit: "C’était pour que retombât sur Priam le parjure de son père Laomédon." En ce cas, il serait donc vrai qu’Apollon et Neptune ont servi comme employés à gages ledit Laomédon? On le présente comme ayant promis de les payer, puis comme ayant trahi son serment. Cela me surprend qu’Apollon, surnommé le Devin, se soit engagé dans une telle entreprise sans prévoir que Lamédon allait renier sa parole! Et cela n’allait pas mieux à Neptune, son oncle, le frère de Jupiter, le maître des mers, de tout ignorer de l’avenir. Homère le montre énonçant une prédiction essentielle sur la postérité d’Enée, par qui Rome vit le jour – alors que le poète, on le sait, vécut avant la fondation de Rome. Et même voit-on Neptune enveloppant Enée d’un nuage pour le soustraire aux projets meurtriers d’Achille, alors qu’aux dires de Virgile: "Il voulait de fond en comble détruire les murailles de la Troie parjure, que de ses propres mains il avait édifiées."

Voilà: ces grands dieux, Apollon, Neptune, ne se doutant pas que Laomédon leur refuserait leurs honoraies, se sont faits les architectes des remparts troyens, gratis, et cela pour des ingras! Les autres n’ont qu’à voir s’il n’est pas plus grave d’accorder du crédit à ces dieux-là que de leur mentir. Homère lui-même avait d’ailleurs du mal à y croire, lui qui fit batailler Neptune contre les Troyens et Apollon pour eux, alors que la légende les dit floués tous les deux par le même manquement à la parole donnée.

Et donc, si c’ est à des légendes qu’ ils croient, que la honte les accable d’ adorer de pareils dieux! Et s’ ils n’ y croient pas, alors, qu’ ils cessent d’ alléguer les parjures des Troyens ou qu’ ils se demandent pourquoi les dieux châtient ceux de Troie et trouvent ceux de Rome à leur goût. D’ où vient que, dans une cité si grande et à ce point malade, la conjuration de Catilina ait raillé autant de partisans parmi ceux qui, en actes et en paroles, vivaient du parjure ou du sang des citoyens? Qu’ ont-ils fait d’ autre, ceux qui tant et tant de fois se sont vendus: les sénateurs dans l’ exercice de la justice, le peuple dans des histoires électorales ou dans des procès qui venaient devant leurs comices? Oui, qu’ ont-ils fait d’ autre, les Romains, sinon se rendre coupables d’ un parjure? Dans l’ état de déliquescence avancée où se trouvaient les moeurs, c’ était pour cela qu’ on gardait l’ antique coutume du serment: non point pour empêcher les crimes par la crainte révérencielle, mais pour y ajouter le parjure.

St Augustin.- La Cité de Dieu, Livre III, II dans Oeuvres, II (Paris, Gallimard 1980), p. 91

COMMENTAIRE

St Augustin se plaît à enfoncer le clou: le christianisme n’ est pour rien dans les récents malheurs qu’ a subis Rome prise par Alaric et ses Goths chrétiens, et, sur ces tristes événements, la suppression des cultes anciens n’ a eu aucune incidence. A preuve toute l’ histoire de Rome, depuis le temps des origines – légendes cruelles ou salaces où les dieux assument des rôles peu reluisants – jusqu’ aux temps de César Auguste, qui coïncident avec l’ annonce de la Bonne Nouvelle. Entre les dieux censément protecteurs de Rome et la Ville recrue de tant de misères, l’ histoire tout entière apparaît, aux yeux d’ Augustin, comme une interminable série d’ occasions manquées. En effet, que ce soit à l’ époque des rois étrusques ou sous la République qui remplaça la tyrannie du dernier Traquin par la souveraineté du peuple, ce ne furent que catastrophes naturelles, guerres étrangères dont Rome ne se tira que de justesse et, pis encore, guerres civiles en chaîne car, dans ce drame d’ un siècle entier, tout se tient.

Or, par l’ effet d’ une insigne mauvaise foi, les païens se refusent à faire endosser à l’ Olympe la responsabilité de malheurs qu’ ils auraient, à n’ en pas douter, rejetée sur le Christ si d’ aventure sa venue en ce monde avait coïncidé avec les origines de Rome. Mettant son talent de polémiste au service d’ une solide connaissance des faits et des légendes, l’ ancien rhéteur de Milan – première chaire de l’ Empire en son temps – trace de l’ histoire romaine un tableau de larmes et de sang sur fond d’ impérialisme rapace.

Dans le passage précédent le texte que nous avons cité plus haut, nous pouvons retenir l’ idée principale suivante qu’en redoutant les seuls maux matériels, les païens se sont complètement trompés sur la nature de leur mal. Ces maux matériels qu’ ils redoutaient étaient la faim, la maladie, la guerre, le pillage, la captivité et le meurtre. Or les maux intérieurs étaient les plus importants. Et avant la venue du Christ, le genre humain était accablé de maux divers et son salut ne pouvait venir que du Christ. En effet, St Augustin a toujours insisté sur l’ idée que le salut est à la discrétion de Dieu seul, qui connaît les âmes de l’ intérieur et juge de leur aptitude à accueillir sa grâce, les prédestinant ainsi au bonheur éternel. Par le fait, nul être qui en aura été jugé digne n’ aura été tenu écarté du salut.

Puis Augustin entre dans le vif du sujet. D’ abord nous apprenons qu’Illion est le nom grec de la ville de Troie et notre auteur nous renvoie à une question qu’ il avait traitée au livre 1er , au paragraphe 3, où il nous dit que Rome, bien mal inspirée, s’ est mise sous la tutelle des dieux troyens vaincus.  Ces dieux qu’Enée n’ hésite pas à déclarer vaincus sont des protecteurs périssables. Ensuite Augustin soulève la question suivante: pourquoi Troie fut battue, prise et détruite par les Grces alors que les Troyens et les Grecs adoraient les mêmes dieux. La raison est toute simple et P. Grimal nous l’ explique en ces termes : "le roi  Laomédon s’était fait aider d’Apollon et de Poséidon pour construire la citadelle de Troie, leur refusant ensuite l’ indemnité dont ils étaient convenus. Coutumier du fait, il trompa également Héraclès par la suite, attirant ainsi sur Troie bien des ennuis"(1)

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1) P. GRIMAL, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, (Paris, PUF 1996), p. 251.

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