LES JEUX SCENIQUES, ENTREPRISE DE DEMORALISATION

Mais tout cela, ce n’est pas dans les cérémonies qu’on le trouve; c’est dans ce que racontent les poètes? Je n’entends pas soutenir que ces mystères sont plus indignes que ce qui se joue sur scène. Ce que je veux dire – et l’histoire a de quoi convaincre ceux qui le nient – , c’est que ces mêmes jeux, où s’étalent les fictions des poètes, ce ne sont pas les Romains qui les ont introduits dans les liturgies de leurs dieux comme un hommage maladroit. Ce sont les dieux eux-mêmes qui en ont revendiqué, et en quelque sorte extorqué, l’intégration à leurs cultes sous une forme officielle, et à titre d’honneur. C’est ce que j’ai signalé d’un mot dans le premier livre. En effet, lors d’une épidémie qui prenait des proportions alarmantes, par ordre des pontifes on institua les premiers jeux scéniques à Rome. Dès lors, qui, dans l’organisation de sa vie, n’estimerait préférable de suivre ce qu’il voit perpétuellement reproduit dans des jeux émanant d’une autorité divine plutôt que ce qu’il voit figurer dans des textes dictés par une sagesse humaine? Un Jupiter adultère? Si c’est à tort que les poètes l’ont ainsi dépeint, les dieux, chastes certainement auraient dû se fâcher et sévir contre ce sacrilège en voyant cela joué sur une scène de théâtre, et non parce qu’on aurait négligé de le faire!

Entre toutes les représentations scéniques, les plus tolérables sont les comédies et les tragédies, où l’on porte au théâtre les inventions des poètes. Si elles abondent en sujets scabreux, du moins sont-elles écrites sans crudité de langage, à la différence de beaucoup d’autres livres. Comme elles figurent au programme des études dites libérales, les gens d’âge obligent les enfants à lire et à écrire.

St Augustin, La Cité de Dieu, livre II, VIII dans Oeuvres, II (Paris, Gallimard 2000), p. 56

COMMENTAIRE

Penser la crise ivoirienne ne revient-il pas à faire le procès de l’éthique et de la morale dans une société où les gouvernants créent de nouveaux dieux (football, défilés de mode, concours d’orchestre, jeux de hasard, films brésiliens et américains). La tragi-comédie qui se joue sous nos yeux depuis cinq ans nous montre que les vrais coupables ne sont pas les Occidentaux (Jacques Chirac en particulier) qui en veulent à notre pétrole et nos matières premières. Les fossoyeurs de notre pays, c’est nous-mêmes: l’ivoirien a vendu sa conscience au profit de l’argent et son âme au diable. St Augustin peut-il, à travers la cité de Dieu, nous aider à retrouver un supplément d’âme?

Les temps sont durs, mais les têtes également, car les païens ne veulent pas en démordre. Selon eux, les récents malheurs de Rome seraient la faute de la religion nouvelle, en l’occurence, du christianisme. En effet, devenue chrétienne, Rome a refusé aux dieux traditionnels leur dû: les sacrifices et les jeux.

En ce qui concerne les dieux romains, leur univers se présente dans l’oeuvre de St Augustin comme très confus et contradictoire. C’est la conséquence des sources de l’écrivain: d’une part, il se sert, sans grand esprit critique, de la somme monumentale de Varron, les Antiquités romaines, composées à la fin du 1er siècle avant notre ère et mélangeant des conceptions archaïques de la divinité à un panthéon contemporain, assimilé à celui de la religion grecque; d’autre part, il prend appui sur sa connaissance personnelle des dieux romains de la fin de l’Empire, qui, par le phénomène de synchrétisme, confondent leurs attributions et leurs légendes avec celles des divinités étrangères. Les Romains n’ont jamais pu donner un classement satisfaisant de leurs divinités. Certains les répartissent en dieux nationaux (dii indigetes) et les dieux nouvellement adoptés (dii nouensiles). Pour les Latins eux-mêmes, cette distinction était obscure, et l’interprétation des dieux nationaux et des dieux nouvellement adoptés, choisie en particulier par Wissowa dans son ouvrage Religion und Kultus des Römer, est aujourd’hui abandonnée. La distinction donnée par Varron et reprise par St Augustin dans le livre VI , VI de La Cité de Dieu, "dieux naturels" et en "dieux institués par les hommes" pose aussi des problèmes. Cependant on peut assimiler les "dieux naturels" aux "dieux propres" des pontifes, dieux voués à des activités nettement délimitées, en utilisant le commentaire de Servius sur l’ Ennéide, II, 141: " Les pontifes disent que les "dieux propres" sont affectés à des tâches particulières. Ce sont eux que Varron appelle "dieux civiles". Parmi les autres divinités, Varron distingue vingt dieux, à cause de l’importance de leurs fonctions dans le monde, qu’Augustin cite dans le livre VII de La Cité de Dieu, et les dieux institués par les hommes aux fonctions mal déterminées. Le gran pontife Quintus Mucius Scaevola (1er siècle avant notre ère) distingue, lui, entre "les dieux introduits par les poètes", "les dieux introduits par les hommes d’Etat" et "les dieux introduits par les philosophes". Pour son contemporian Cicéron (Tusculanes), il existe des "dieux de grande extraction" et des dieux de base extraction, dii maiorum et minorum gentium , ce qu’Augustin traduit par "dieux patriciens" et "dieux plébéins". A cette même époque, pour le stoïcien Dionysus (Voir Tertullien, Aux nations II, 2, 14), il y aurait les "dieux visibles" – par exemple, le Soleil et la Lune – , les "dieux invisibles" – par exemple, Junon ou Neptune, et les "bienfaiteurs divinisés", par exemple, Hercule. Enfin, dans les cérémonies cultuelles, on oppose le "dieux d’en haut", Superi, aux "dieux d’en bas, Inferi.

Les modernes rencontrent les mêmes difficultés devant cette religion flctuante et souvent obscure. Depuis les travaux de Georges Dumézil (La Religion romaine archaïque, Paris, Payot 1966), on admet qu’une première triade indo-européenne, Jupiter, Mars et Quirinus, correspondant aux trois fonctions de la société primitive – royauté-religion, guere et fécondité – , a été remplacée par la triade adorée dans le grand temple du Capitole, Jupiter, Junon et Minerve. Parmi les divinités des origines, Janus, Vesta, Saturne et Vulcain sont restés de grands dieux dans la religion classique. En revanche, d’autres dieux des origines, tels Volturnus, Pales, Anna Perena et Carmenta, tombent dans l’oubli et ne subsistent plus que par des rites pieusement conservés.

Une autre caractéristique de la religion romaine est son ouverture aux divinités étrangères assimilés aux dieux indigènes: c’est ainsi que, dès la fin du II è siècle avant notre ère, douze dieux romains sont confondus avec ceux du panthéon olympien grec et prennent alors une place de premier plan. La difficulté d’un classement satisfaisant tient aussi à la diversité des fonctions relevant d’un seul dieu. Ses attributions, appartenant à des domaines souvent très, sont précisées par l’épithète accolé à son nom: ainsi Jupiter est-il aussi bien Elicius, "souverain de la pluie", Fulgur, "lanceur de foudre", Tonans "maître du tonnerre", que Dius Fidius "garant des serments", Victor, "donneur de la victoire", Feretrius, "qui apporte des dépouilles", Latiaris, "dieu des Latins", etc. D’autre part, le découpage d’une action dans la durée, confié à de multiples numina ou forces divines, multiplie les protecteurs de la vie familiale, agricole et sociale, ce qui a donné prétexte à d’abondantes moqueries  dans les livres IV à VI de La Cité de Dieu. Cependant, en faisant porter son ironie sur ces forces divines, St Augustin laisse dans l’ombre le culte familial des lares, des pénates et des manes, pourtant primordial dans la religion romaine et traduisant une piété personnelle que l’auteur chrétien méconnaît. Les Romains, semble-t-il, accordaient plus d’importance au calendrier culturel et aux rites qu’à la nature précise de chaque dieu, et les essais de classement sont, en fait, l’oeuvre des philosophes (par exemple en français, J. Bayet, Histoire politique et psychologique de la religion romaine, Paris, Payot, 1956; J. Scheid, Religion et piété à Rome, Paris, La Découverte, 1985)

Quant aux jeux scéniques (ludi scaenici), il s’agit du second élément important, qui est une partie intégrante de la religion romaine. Augustin les critique, à plusieurs reprises, dans la première partie de La Cité de Dieu. L’origine des jeux remonte aux premiers siècles  de Rome et ils sont destinés à s’assurer la bienveillance des dieux. Dès le IIè siècle avant notre ère, il y a six jeux permanents, célébrés tous les ans: par ordre chronologique d’apparition dans le calendrier liturgique, on trouve les jeux romains ou les grands jeux en l’honneur de Jupiter, en septembre. les jeux floraux pour Flora, en mai; les jeux plébiens pour Jupiter en Novembre, les jeux appoliniens pour Apollon, en juillet; les jeux megalènes pour Cybèle et les jeux cérésiens pour Cérès, en avril. Il faut y ajouter les jeux occasionnels, triomphaux, votifs ou funéraires. La célébration des jeux occupe plus d’une centaine de jours par an pendant l’Empire. les magistrats organisent à leurs frais ces manifestations dont la plupart durent plus d’une semaine. Les jeux comportent des liturgies spécifiques, des sacrifices, des processions et surtout des spectacles, représentations théâtrales, courses de chars et combats de gladiateurs. A l’époque impériale, le caractère religieux des jeux n’est plus guère ressenti par les Romains qui voient surtout dans ces manifestations spectaculaires une occasion de réjouissances. Dans La Cité de Dieu, St Augustin s’en prend aux représentations des légendes mythologiques évoquant les dieux honorés dans les jeux. Son indignation porte surtout sur les jeux floraux, pendant lesquels les prostituées, à la demande du public, ôtaient leurs vêtements pour défiler nues (Ovide , Les Fastes V, 183-378). Si nous faisons à présent un clin d’oeil sur notre texte.

Dans le paragraphe précédent, St Augustin reprochait aux philosophes leur impuissance à enrayer la dégradation des moeurs. Ici, il s’en prend d’abord aux poètes. Les mythes (mystères) indignes qu’ils racontent , sont aussi ceux qui sont joués sur scène. Ces mêmes jeux, où s’étalent les imaginations des poètes, ce ne sont pas les Romains qui les ont introduits dans leurs liturgies. Il s’agit selon st Augustin d’une exigence officielle et honorifique même des dieux. Puis St Augustin nous rapporte qu’une fois à Rome, à l’occasion d’une pandémie les pontifes romains décrétèrent les premiers jeux scéniques à Rome. Les romains préférèrent alors dans leurs vies prendre les dieux en exemple au lieu de se conduire selon une conscience droite. Ils imitèrent les dieux adultérins comme Jupiter plutôt que les dieux chastes. En matière de morale, St Augustin préfère les tragédies et les comédies qui sont de pures inventions des poètes. Les sujets scabreux sont maquillés et n’apparaissent pas dans leur crudité. Ensuite l’intérêt c’est qu’ils servent à léducation des enfants dans la Cité.

En conclusion, pour les Romains, la décadence de Rome vient du fait que les dieux se sont vengés parce qu »ils ont rompu le pacte qui les lie à la religion traditionnelle. Mais ce raisonnement conduit St Augustin à développer sa propre dialectique. Si les malheurs d’ajourd’hui sont imputables au christianisme, qui donc est responsable, sinon les dieux, des malheurs d’hier qu’attestent à chaque page les historiens eux-mêmes? Jouant de la culture et de l’art de raisonner qui ont fait de lui, dans sa jeunesse, le premier rhéteur de l’Empire, St Augustin se fait un plaisir d’évoquer ces désastres et d’en tirer un argument de forme. Des dieux dignes de ce nom auraient préservé leurs adorateurs de tant de misères. Or, non seulement ils n’ont rien fait pour enrayer la décadence de Rome, mais, depuis toujours, ils y ont même contribué, encourageant les Romains sur la voie de la perversion morale et civique. Ce n’est donc pas le christianisme qui a précipité la chute de Rome. Morte, la République l’était déjà, et depuis bel âge, rongée par ladégradation des moeurs, si même elle a jamais existé, privée depuis ses origines du minimum de justice et de moralité qu’il faut à un peuple pour se gérer droitement.

Cest que, finalement, les dieux du paganisme, relégués par le Christ, n’étaient pas des dieux: c’étaient – ce sont – des démons, qui se faisaient paser pour tels afin d’abuser les humains, les forçant à imiter leurs propres turpitudes, chantées par les poètes, jouées en leur honneur – si tant est! – dans les jeux scéniques. En homme de son temps, en lecteur aussi, et à la lettre de St Paul (Ep. 6, 12-17), St Augustin y croit dur comme fer. Loin donc, d’être le malheur de Rome, le christianisme est au contraire sa chance. La Providence qui, par un destin mystérieux, l’avait jusqu’alors écartée de la connaissance du vrai dieu, et tenue éloignée de la vraie religion, offre maintenant à Rome l’occasion unique de "refaire sa vie", une vie qui débouchera, pour le peuple romain régénéré, sur la félicité éternelle.

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