La conception d’un peuple trop riche

"Pourquoi, en effet, maintenant que vous voilà dans l’affliction, vous en prenez-vous aux temps chrétiens, sinon parce que vous avez envie de jouir tranquillement de votre opulence, et de vous déliter, sans être dérangés, dans les moeurs les plus dissolues? Si vous désirez la paix et les biens de toute espèce à profusion, ce n’est pas pour en user de façon convenable, avec modération, sobriété, tempérance, piété. Non, c’est pour vous procurer, au prix de dépenses déraisonnables, une infinie variété de plaisirs, au point que, si les choses allaient dans votre sens, apparaîtraient dans la vie de tous les jours des dégâts pires que n’en causeraient les exactions des ennemis…

Carthage détruite, conjurée et bien finie la grande peur de la République romaine, commença aussitôt la longue suite des maux nés de la prospérité. L’union ne tarda pas à se lézarder; elle acheva de se défaire tout au long de dures, de sanglantes séditions. Puis binetôt, par un déplorable enchaînement de causes, de vraies guerres civiles firent des ravages tels et répandirent tant de sang, une telle sauvagerie prit fin dans le déchaînement des proscriptions et des rapines, que les Romains de l’époque – qui en des temps meilleurs se doutaient d’avoir à souffrir de l’ennemi – en étaient arrivés, maintenant que s’était perdue leur droiture de vie, à endurer bien pis de la part de leurs concitoyens. Et c’est ainsi que la soif d’hégémonie, le conduisit, une fois vaincues quelques rares nations plus puissantes, à broyer toutes les autres, et à accabler du joug de la servitude."

St Augustin, la Cité de Dieu, Livre 1er , XXX, Oeuvres II (Paris, Gallimard 2000)

Lucien Jerphagon, dans une note au livre 1er de la Cité de Dieu de St Augustin revient sur le sac de Rome par les Goths d’Alaric. Pour notre commentateur, cet événement "était déjà vieux de deux ans quand Augustin entreprit la rédaction d’un grand ouvrage, mûri de longue date, sur le devenir de deux peuples qu’il voyait s’avancer, inséparables dans le temps, jusqu’au jour où le Jugement dernier fixerait à jamais leurs destins respectifs"(1). Ces deux cités sont d’une part, la cité terrestre, "faite de tous les humains souillés par le péché d’Adam"(2), et d’autre part "la cité de Dieu, groupant ceux qui se reconnaissent rachetés par la foi en Jésus-Christ sauveur"(3). Ainsi, les événements de 410 fournissent tout juste à St Augustin un point de départ. Mais, dans les milieux que fréquentaient les réfugiés, arrivés en terre africaine, on entendait des propos alarmants: cet impensable désastre n’engageait-il pas la responsabilité du christianisme, qui avait banni les dieux protecteurs de Rome et de son Empire?

D’autre part, la communauté chrétienne avait tout autant pâti du sac de la Ville: morts violentes, viols, spoliations, tout cela prenait un tour scandaleux du fait que les chrétiens et les païens s’étaient vus confondus dans les mêmes horreurs. C’est pour avoir de quoi répondre à de tels reproches que Marcellinus, le dédicataire de l’ouvrage s’était tourné vers le pasteur et l’ami. Augustin entreprend donc, dans ce premier livre, de réfuter ad hominen, les retournant contre leurs auteurs, les objections qu’ils font aux temps chrétiens. D’une part, parmi ceux qui crient le plus fort, beaucoup seraient morts s’ils n’avaient été épargnés au nom du Christ par les Goths chrétiens d’Alaric, alors que le droit d’asile avait été si peu observé tout au long de l’histoire. D’autre part, ces dieux qui censément veillaient sur les cités grecques et romaines s’étaient montrés tout incapables de protéger quoi que ce soit, pas même ceux qui leur étaient le plus dévoués. St Augustin retourne ici la prespective: le sac de Rome est pour les païens un châtiment mérité par des siècles d’inconduite et une occasion providentielle de se convertir. Pour les chrétiens, c’est aussi une punition, nul ne pouvait s’estimer parfait, mais c’est surtout une épreuve: la grâce divine aidant, ils peuvent tirer bénéfice des outrages soufferts en esprit de foi. La guerre, la famine, la perte des biens, le viol – qui n’atteint en aucune façon l’âme chaste-, la mort: autant d’occasions de rachat et de perfectionnment spirituel. S’y soustraire par le suicide, toujours illicite, ne ferait qu’ajouter une faute inexpiable au péché d’autrui.

Dans ce paragraphe XXX du livre 1er, St Augustin se demande si la corruption d’un peuple trop riche n’est pas la vraie cause des malheurs de Rome: "Pourquoi maintenant que vous êtes dans le malheur, vous vous en prenez aux temps chrétiens?" Ces personnes qui s’en prennent à ces temps, pense-t-il, veulent continuer de jouir de leur opulence, avec des meours dissolues. Pour jouir en paix, St Augustin les invite à la modération et à la sobriété. Il n’y a là aucun doute, le plaisir pour lequel ils se dépensent inutilement, causerait leur perte à jamais. Aussi, cette déperdition de la vie est pire que les exactions des ennemis en état de guerre. En effet, certains citoyens ont plus peur de l’ennemi que du châtiment divin. Lorsque, par exemple, la ville de Carthage a été détruite selon le voeu de Caton, la peur de Rome, aant été jugulée, une longue suite de maux ont été engendrés par la prospérité. Il s’agit naturellement  de l’idée centrale de notre texte. La désunion est la première cause du malheur de Rome. La Ville éternelle a connu de sanglantes séditions. La causalité de cette malédiction est une succession de guerres civiles qui firent des ravages en répandant tant de sang et donna suite à une telle barbarie de pillards et de proscrits. Ces derniers, en d’autres époques, avaient peur de l’ennemi, mais ils se sont transformés. En perdant leur droiture de vie, ils endurent de pires tourments que leurs ennemis. Et St Augustin de penser que c’est la soif enivrante d’hégémonie et le fait d’avoir des tares de toutes sortes qui conduisit Rome à asservir des nations plus puissantes, à les broyer et à les humilier. Ici prend fin notre texte. Mais cette volonté de puissance aurait-elle pu quitter les esprits romains aussi altiers et conquérants, avant qu’ils n’aient conquis l’univers entier? Nous ne le pensons pas car les Romains de l’époque étaient ambitieux, avides et excessifs. Plus tard ils sont devenus rapaces et débauchés.

Rév. Dr AKE Patrice Jean, pakejean@hotmail.com

 

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(1) St Augustin, la Cité de Dieu, Livre 1er , XXX, Oeuvres II (Paris, Gallimard 2000,) p. 1096

(2) Ibidem, p. 1096

(3) Ibidem, p. 1096

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