Discussion sur L’ETRE COMME LE RECUEILLI EN SOI ESSENTIALITE DU PENSER HEIDEGGERIEN

 

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L’ETRE COMME LE RECUEILLI EN SOI ESSENTIALITE DU PENSER HEIDEGGERIEN

Nous avons voulu dans cette présentation de la thèse de Doctorat d’Etat de notre collègue Tano Jean Gobert Mâtre-assistant en Philosophie de l’Université de Bouaké, insister sur ce qui nous a paru une peu faible dans son exposé. La question du recueillement nous a paru primordiale. Si chez Heidegger, la question du recueillement est bien developpée, l’arrière-fond conceptuel est un peu expédié. En effet, comme le dit notre auteur, l’oubli est à comprendre au sens grec de retrait et de se retirer. L’être pour Heidegger est retrait et se retirer. Ces deux termes expriment pour notre auteur l’oubli de l’être chez Heidegger. L’oubli de l’être est le retrait de l’être. L’être est retrait parce qu’il est recueilli en soi. Le retrait est le recueilli de l’être car le retrait veut dire la présence intime de l’être auprès de soi. Le retrait ou le recueilli de l’être signifie le vivant subsistant par soi. L’oubli de l’être est l’ère de la domination de la technique, de la technique consommante, de l’utilité consommante.

Ek-sister pour l’homme, c’est être dans le recueillement que nécessite l’être, l’apparaître prépotent. Penser l’être en son recueil en soi exige que nous sachions l’essence même de la pensée.

Pour Jean Tano, le recueillement est le trait spécifique de la pensée grecque. En effet, contrairement à ce qu’il pense, il s’agit d’une mise en évidence de la dimension à la fois silencieuse et méditante de la pensée grecque. Nous sommes d’accord avec lui pour dire que toute pensée même représentative exige le silence et la méditation. Nous voulons partir d’autres présupposés. C’est Platon qui, comme d’autres thèmes spirituels, ouvre la voie pour découvrir la genèse de l’idée de recueillement. De fait, ce sont qelques passages du Phédon qui ont inspiré tout à la fois les philosophes néoplatoniciens et Grégoire de Nysse ou Augustin dans leur enseignement sur ce sujet; mais ces mêmes passages montrent que Platon lui-même est l’héritier d’une ancienne tradition religieuse, probablement d’origine orphique, qui trouve son expression la plus nette dans le mythe de Dionysos-Zagreus. Par son histoire, et d’abord à partir de ce mythe, la notion de recueillement apparaît finalement fondée et enracinée dans l’expérience humaine de l’existence.

Dans l’art grec ancien, le motif suivant apparaît à plusieurs reprises: un ou plusieurs personnages humains de stature gigantesque déchirent en morceaux un adolescent(1). Des sources littéraires, surtout chrétiennes(2) en permettent l’identification exacte. Il s’agit de la représentation du mythe orphique de Dionysos-Zagreus: par ruse, les Titans s’emparent de ce fils, le mettent en morceaux et le dévorent. Seul son coeur est sauvé par Athéna ou Apollon, ce qui rend possible une résurrection. Zeus à son tour se venge férocement des Titans(3).

Le mythe de Dionysos-Zagreus trouve chez les philosophes influencés par Platon, surtout les néoplatoniciens, une interprétation dans le sens de l’existence humaine, qui est d’une grande importance pour le thème du recueillement. Il s’agit, pour une part, de commentaires des textes du Phédon. Déjà Xénocrate, le disciple immédiat de Platon, présente cette interprétation existentielle de Platon symbolique(4). Elle se trouve également chez Plutarque et spécialement chez Philon d’Alexandrie(5). D’après ces auteurs, le mythe exprime le dualisme entre l’esprit et l’âme d’un côté, le corps et ses passions de l’autre. Comme Dionysos par les Titans, ainsi l’esprit est déchiré par les passions qui ont leur siège dans le corps. Le salut réside dans le rassemblement des "membres" dispersés, dans le retour à l’unité perdue.

C’est dans ce sens qu’Olympiodore, par exemple commente un verset du Phédon(6): " ‘ Se rassembler’ signifie se soustraire à l’influence du corps et ‘se ramasser soi-même’ c’est se soustraire à une croyance non raisonnée. N’est-il pas évident en outre que Platon adopte des éléments tirés du mythe orphique bien connu? Le mythe raconte Dionysos est mis en pièces par les Titans et entièrement reconstitué par Apollon. Ainsi donc "se rassembler, se ramasser soi-même" signifie le passage de la vie titanique à la vie unifiée(7).

P. Boyancé a exprimé de manière pénétrante le lien entre l’expérience religieuse originelle, le symbolisme du mythe et l’interprétation philosophique: "L’homme a senti sur lui le poids d’une faute, il a éprouvé le besoin de s’en délivrer avant d’en avoir pu donner une justification mythique. Il a senti en lui ce dualisme, ces divisions qui nécessitent la "catharsis" définie par le Phédon avant d’en avoir trouvé l’explication dans le déchirement de Zagreus par les Titans. Faut-il en outre rattacher ce dernier, comme on l’a fait, au rite de l’omophagie? Nous avouons préférer l’explication néoplatonicienne, à condition de la transposer…du plan de la symbolique métaphorique sur celui de l’expérience religieuse"(8)

En Phédon 67c, Platon, lui-même ne se réfère pas encore, du moins explicitement, au mythe de Dionysos-Zagreus; il évoque seulement une ancienne tradition orphique ou pythagoricienne.(9) Du fait que les explications sont d’une importance capitale pour l’histoire ultérieure du thème recueillement, dans la philosophie néoplatonicienne comme dans la spéculation gnostique et la tradition chrétienne, citons le passage, dont le contexte traite de la purification de l’âme: " Mais une purification, n’est-ce pas justement ce que dit l’antique formule (Πάλαι έν τώ λόγώ): le fait de séparer le plus possible l’âme d’avec le corps, de l’habituer à se condenser (sunageiressthai), à se ramasser sur elle-même (athrozesthai) en partant de chacun des points du corps et à vivre, autant qu’elle le peut, dans le présent et dans le temps à venir, isolée en elle-même, détachée du corps comme si elle avait rompu ses liens."(10) Plus loin, Socrate définit la tâche de la philosophie à partir de ce principe: elle invite l’âme "à se recueillir (sullegesthai), se concentrer sur elle-même, quel que soit par lui-même l’objet de sa pensée quand, isolée en elle-même, elle exerce cette pensée".(11)

Considérons d’abord l’influence historique de ces passages dans le domaine du néoplatonisme non chrétien. Plotin et son disciple Porphyre prennent à leur compte l’idée du recueillement de l’âme: "C’est avant tout se demander en quel sens la vertu purifie notre coeur, nos désirs et toutes nos autres affections, peines et passions analogues; c’est demander à quel point l’âme peut se séparer du corps. En se séparant du corps, sans doute, elle se recueille en elle-même (sunagousan heautèn) avec toutes ses parties qui avaient un lieu distinct"(12)

Le même passage(13) inspire Porphyre lorsqu’il écrit à son épouse Marcella:"C’est dans la pureté que tu me trouveras le mieux, présent et uni à toi, nuit et jour, par la pureté et la beauté de l’union et sans que je puisse être séparé de toi, si tu t’exerces à remonter vers toi-mê (eis heautèn anabainein sullègoussa) en rassemblant à part du corps tous tes membres (spirituels) dispersés et morcelés en multiplicité alors que longtemps leur unité régnait toute puissante"(14).

Il ne restera plus qu’à traiter du recueillement dans le gnosticisme et chez les Pères de l’Eglise. Nous renvoyons notre lecteur au Dictionnaire de Spiritualité(15)

 

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(1) A.B. COOK.- Zeus. A Study in ancient religion, t. I, Cambridge, 1914, p. 654, planche XXXVI; p. 658, fig. 506.

(2) Firmicus Maternus.- De errore profanarum religionum 6, 1-5, éd. et trad. R. Turcan, coll. Budé, Paris, 1982, p. 88-90; Clément d’Alexandrie, Propteptique 2, 17, 2-18, 1-2, SC 2 bis, p. 73-74

(3) Cf. H. Jeanmaire.- Dionysos. Histoire du culte de Bacchus (Paris, 1951), p. 378-384; W. Fauth.- Dionysos-Zagreus, Pauly-Wissowa, 2è série, t. 18/1, 1967, col. 2221-83, surtout 2270-83

(4) P. Boyancé.- Xénocrate et les Orphiques dans Revue des études anciennes, t. 50, 1948, p. 218-231.

(5) P. Boyancé.- Echos des exégètes de la mythologie grecque chez Philon, dans Philon d’Alexandrie, Colloques nationaux du CNRS, Lyon 11-15 sept. 1966, Paris, 1967, p. 183-186.

(6)Platon.- Phédon 67c

(7)  In Phaedon, VII, 10, éd. L.G. Westerink, Amsterdam, 1976, p. 113-115; Philon.- Quaestiones in Genesim II, 82, Oeuvres de Philon 34A, Paris, 1979, p. 331-332; Legum allegoriae III,113, Oeuvres…2, p. 234-236; Proclus In I Alcibiade 104-105, éd. Westerink, 1964, p. 47; Damascius.- In Phaedon, I, 129-130, éd. Westerink, 1967, p. 80-82.

(8) Le culte des Muses chez les philosophes grecs, Paris, 1937, p. 88

(9) la note ad locum de P. Vicaire, coll. Budé, 1983, p. 114.

(10) Phédon 67c, éd. et trad. P. Vicaire, coll. Budé, Paris 1983, p.19

(11) 83a, p.49; 70a, p.24; 78b, p.39

(12) Ennéades I, 2, 5, trad. L. Bréhier, t. 1, p. 56; I,6,5, p. 100: "être avec vous-même en vous recueillant en vous-même"; V,7,32, t.5, p.99

(13)67c

(14) Lettre à Marcella 10, éd. et trad. E. des Places, Paris, 1982, p. 111

(15)Hermann-Josef SIEBEN, "Recueillement" dans Dictionnaire de Spiritualité, ascétisme et mystique…(Paris, Beauchesne 1988), p. 250ss

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