Si la critique ne s’est pas trompée (suite 1)

Nous avons montré, précédemment les premiers acquis de la critique: le terme d’objet, corrélat du sujet, signifie deux choses: phénomène ou chose en soi. Cela a une double signification. La première c’est que les phénomènes sont les objets (actions morales comprises) tels qu’ils sont pour et par nous, résultats d’une double opération du sujet (d’abord livrés comme données brutes informes dans une expérience sensible, puis organisés par les catégories de notre entendeent. Les phénomènes constituent le monde de notre expérience (réelle ou possible), réglé par le principe de causalité, d’où un implacable déterminisme que nous déchiffrons comme celui des lois nécessaires de la nature. En tant qu’elles relèvent de ce monde phénoménal, nos actions morales et nos volontés sont assujetties à ce déterminisme – ce qui leur ôte toute liberté, donc toute valeur proprement morale. Le second sens que nous pouvons dégager du texte est le suivant: les choses telles ne sont pas pour nous, mais pour elles-mêmes, donc en soi, échappent à notre sensibilité et aux catégories de notre entendement, donc à la causalité, donc au déterminsime naturel. Faudrait-il rappeler ce qu’est le principe de causalité! N’est-ce pas là le thème de notre texte? Ce principe de causalité est l’un des axiomes fondamentaux de la pensée, ou principes rationnels. L’énoncé le plus usuel est celui-ci: " Tout phénomène a une cause." Kant classe ce principe comme seconde analogie de l’expérience et en donne deux énoncés différents. Le premier : "Principe de la production: tout ce qui arrive (ou commence à être), suppose avant lui quelque chose dont il résulte suivant une règle." (Critique de la Raison Pure, 1ère édition, Analytique transcendantale, livre II, ch. II). Le second: "Principe de la succession dans le temps suivant la loi de causalité: tous les changements arrivent suivant la loi de liaison entre la cause et l’effet." (Ibid., 2è édition° Ainsi le principe de causalité n’a aucune validité en dehors du champ phénoménal. Nous pouvons tirer la conséquence suivante: on ne peut connaître les choses en soi.

Ces choses en soi sont le moi (comme sujet non empirique), l’âme et Dieu. La volonté libre, l’âme ou Dieu qui ne peuvent pas être connus par notre entendement, peuvent cependant (mais seulement être pensés par notre raison. Ce qui prouvent qu’on ne peut les penser, c’est que leur représentation ne renferme aucune contradiction. Autrement dit, le fait de ne pas pouvoir connaître la liberté, l’âme ou Dieu n’interdit nullement qu’elles soient possibles. Ainsi si on pouvait connaître les choses en soi, on les transformerait en phénomènes. Alors, la liberté ne serait plus libre, l’âme serait une chose psychologique, et Dieu, transformé en premier chaînon causal de l’univers, ne serait plus Dieu. Ce n’est donc pas par scepticisme, ou par athéisme que l’on récuse la prétention des philosophes, ignorants de la démarche critique, à connaître les choses en soi par la raison spéculative, mais pour empêcher qu’ils ne les travestisent en phénomènes, fassent triompher le déterminisme, et ruinent ainsi le socle de la morale. Tout serait nature, il n’y aurait pas de liberté. Il faut tirer les conséquences de tout ce développement.

La première conséquence majeure est la suivante: la raison pratique ou encore ce qui est possible par la liberté, donc la morale, ne dépend pas d’un savoir rationnel. L’ignorant, le non-philosophe peut être ni plus ni moins moral qu’un autre. Mais l’être moral en tant qu’il est un être rationnel. Mais il s’agit ici d’une rationalité pratique et non spéculative. Mieux encore, la distinction morale entre monde des phénomènes et monde des choses en soi, permet à l’action (même morale) d’être d’ordre phénoménal, tout en étant considérée comme libre, donc morale, en tant qu’intention. Aussi la science règne sans partage sur le monde des phénomènes, mais n’a rien à dire en morale. Telle est la thèse de Kant dans ce texte: Il faut récuser les prétentions du savoir spéculatif pour laisser la place à la morale.

En posant des limites à la connaissance, kant dégage la place pour la foi. Cette foi n’est pas de nature religieuse (Pour Kant, c’est la religion qui s’appuie sur la morale, non l’inverse); elle est le second des trois degrés de la croyance, situé entre l’opinion et la science. Elle se nomme foi parce qu’elle est subjectivement suffisante. Elle est la foi pure de la raison pratique. Si l’enjeu de ce texte est de fonder la morale par la liberté d’un être rationnel, quelle leçon faut-il retenir de ce texte?

D’abord nous retenons que la morale est un non-savoir, mais elle n’a rien d’irrationnel, au contraire. La clef de la doctrine est la division radicale en deux mondes: le monde phénoménal, objet de la science et le monde nouménal, objet de choses inconnaissables mais qui sont pensables. Science positive d’n côté (la physique), morale de l’autre, il n’y a plus de place pour la métaphysique spéculative, la grande sacrifiée de l’opération – mais c’est le prix à payer. kant dévoile ici l’objectif de la Critique de la raison pure: montrer la légitimité d’une connaissance scientifique (par la physique) des phénomènes pour interdire l’usage de cette connaissance à propos des choses en soi, donc laisser ouverte la possibilité d’une liberté, d’une âme, d’un Dieu. L’ordre apparent de la doctrine kantienne va donc de la critique de la connaissance à la morale, l’ordre réel va de l’exigence morale à la critique de la connaissance.

Dr AKE PATRICE JEAN, Maître-assistant en Philosophie, UFR-SHS Université de Cocody et UCAO-UUA

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