Kant, méthodologie transcendantale

 

[A 838 /B 866] Or, le système de toute connaissance philosophique est la philosophie. On doit la             prendre objectivement, si l’on entend par là le modèle     qui permet d’apprécier toutes les tentatives de philosopher, appréciation qui doit servir à juger toute philosophie subjective, dont l’édifice est souvent si divers et si changeant. De cette manière la philosophie est la simple idée d’une science possible, qui n’est donnée nulle part in concreto, mais dont on cherche à se rapprocher par différentes voies, jusqu’à ce que l’on ait découvert l’unique sentier qui y conduit, mais que faisait dévier la sensibilité, et que l’on réussisse, autant qu’il est permis à des hommes, à rendre la copie, jusqu’à présent manquée, semblable au modèle. Jusque-là on ne peut apprendre aucune philosophie; car où est-elle? Qui la possède? Et à quoi la reconnaître? On ne peut qu’apprendre à philosopher, c’est-à-dire à exercer le talent de la raison dans l’application de ses principes universels à certaines tentatives qui se présentent, ais toujours avec cette réserve du droit qu’a la raison d’examiner ces principes jusque dans leurs sources et de les confirmer ou de les rejeter.

Mais jusque-là le concept de la philosophie n’est qu’un concept scolastique, à savoir celui d’un système de la connaissance, qui n’est cherché que comme science, sans que l’on ait pour but quelque chose de plus que l’unité systématique de ce savoir, et par conséquent la perfection logique de la connaissance. Mais il y a encore un concept cosmique (conceptus cosmicus) qui a toujours servi de fondement à cette dénomination, surtout quand on le personnifiait en quelque sorte [A 839/B 867] et qu’on se le représentait comme un modèle dans l’idéal du philosophe¹. Dans cette perspective, la philosophie est la science du rapport de toute connaissance aux fins essentielles de la raison humaine (teleologia rationis humanae), et la philosophe n’est pas un artiste de la raison, mais le législateur de la raison humaine. Dans un pareil sens, il serait très orgueilleux de s’appeler soi-même un philosophe, et de prétendre que l’on est parvenu à égaler un modèle qui n’existe que dans l’idée.

KANT (Emmanuel).– Œuvres Philosophiques I Des premiers écrits à la critique de la raison pure (Paris, Gallimard 1980), pp. 1388-1389

 

Ce texte que nous avons à commenter est tiré de la 2è partie de l’ouvrage, la Critique de la Raison Pure d’Emmanuel Kant, la Méthodologie transcendantale. Kant, après avoir analysé les éléments de la connaissance, se soucie de la manière dont il faut les utiliser. A voir l’ensemble des travaux consacrés à la Critique de la Raison Pure, force est de constater que la Méthodologie n’y tient qu’une place restreinte, comme si sa situation, sa faible étendue, comparée au reste de la Critique, et le fait que Kant reprenne maint thème déjà familier avaient incité les commentateurs à n’y voir qu’un appendice où, hors le  Canon, n’intervient aucune idée nouvelle. Précisons brièvement les sources et la portée de cette partie appelée Méthodologie transcendantale.

Comme à l’ordinaire, Kant transporte dans la Critique une subdivision et un terme qui appartiennent à la logique générale. Il appelle méthodologie ce qu’on entend par logique pratique. « La méthodologie, affirme-t-il, doit traiter de la façon de parvenir à la perfection de la connaissance¹ » En fait, la méthode représente pour Kant ce qui permet à la connaissance de constituer une science, et l’on pourrait donc étendre à toute la Méthodologie ce que Kant affirme de l’Architectonique: c’est la théorie de ce qu’il y a de scientifique dans notre connaissance en 

en général. Mais l’urgence d’une méthodologie de la raison pure s’impose avec d’autant plus de clarté que Kant vient de rappeler les conséquences dégagées par la Doctrine des éléments: l’allusion évidente à la tour de Babel du dogmatisme montre que l’entreprise métaphysique, si elle n’avait pas échoué faute de matériaux (les éléments), devait nécessairement avorter faute de plan ou de méthode. Cependant, le plan est à présent d’autant plus nécessaire qu’apparaît restreinte la provision des matériaux que la raison se flattait d’avoir en abondance presque illimitée. En ce sens, la méthodologie est l’art et la science de proportionner le plan d’une science rationnelle pure en générale aux ressources réelles dont la doctrine des éléments vient d’effectuer l’inventaire.

Ce passage particulier de la Méthodologie transcendantale, est tiré de son chapitre III, intitulé architectonique de la raison pure. L’architectonique est le seul nom pour dire l’art et la doctrine, l’art quand la raison coordonne en système des connaissances auparavant rassemblées en agrégat, et la doctrine, quand la raison s’interroge sur la nature, les conditions générales et la méthode d’une telle coordination. Terme employé déjà par Lambert, l’architectonique pose à son propre niveau, mais en une référence constante à l’organisme et à sa pensée, le problème des rapports de la forme et du temps. Un système est l’identité et l’immutabilité de la forme à travers l’accroissement continu de mes connaissances: les proportions, en effet, restent inchangées. Pour Kant, il n’y a de science que comme système et de système que par la raison. Mais il ne suffit pas que la raison s’attache à une multiplicité donnée de connaissances pour en faire une science. Il faut que la diversité et l’ordonnance, comme schème, puissent se dériver a priori de la fin capitale de la raison, et non a posteriori de la simple comparaison du divers. On voit ainsi qu’aucune science positive, au sens hégélien, n’est une science proprement dite, c’est-à-dire non seulement  non seulement un produit de la raison classificatrice, mais une unité architectonique qui manifeste que toute la connaissance y est subordonnée aux fins de la raison. Chez Kant, il y a une double genèse de la science: historique et apparente, par l’unité technique, rationnelle et secrète, par l’auto-développement de la raison. L’articulation de l’unité technique et de l’unité architectonique n’est aperçue qu’au terme du processus. Cela ne signifie pas qu’elle soit un résultat: au contraire, c’est elle qui est directrice et effective dès l’origine, dans l’idée de la raison. Mais , comme celle-ci est longtemps cachée, seule l’unité technique apparaît dans la représentation des hommes tant que dure cette dissimulation. Ainsi l’architectonique de la raison apparaît comme un système partielle: en fait c’est beaucoup plus que cela. En effet, toute unité architectonique procède d’une fin de la raison. L’architectonique de la raison elle-même est donc la science de l’unité systématique et finale de toutes les sciences, le système des systèmes, la subordination de toutes les fins particulières aux fins essentielles de la raison. Quant à la connaissance, elle n’est subjectivement rationnelle que dans et par la liberté que me donne la raison par rapport à tout ce qui est appris. En effet la mathématique peut être apprise et être en même temps une connaissance rationnelle, même si pour de nombreux écoliers elle reste une connaissance historique, tant du moins qu’ils ne seront pas capables de résoudre toutes sortes de problèmes. Quelle idée Kant se fait-il de la philosophie? Tel est le centre d’intérêt de ce passage soumis à notre réflexion.

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