Philosophie africaine comme science rigoureuse

1.    CE QUE HUSSERL A à DIRE AUX AFRICAINS

Le projet de Hountondji, à travers son ouvrage Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie, est celui d’un déblayage de terrain. Il veut « déblayer le terrain pour une pratique philosophique digne de ce nom, articulée à une pratique scientifique rigoureuse [1]»  Dans un premier temps, il va entreprendre une nouvelle lecture de la littérature philosophique africaine existante et voir, en la débarrassant de ses illusions ethnophilosophiques, « que cette pratique théorique a déjà effectivement commencé et qu’il ne lui reste plus qu’à se libérer, pour prendre conscience d’elle-même dans son autonomie propre et de sa fonction possible dans une Afrique à refaire[2]. » Ainsi se définit l’intention philosophique de Hountondji. Il lui faut au préalable clarifier l’objet de sa recherche : la philosophie.

Hountondji distingue trois sortes de philosophie : d’abord, la «  philosophie proprement dite (sans guillemets): ensemble de textes et de discours explicites, littérature d’intention philosophique[3] », ensuite, « la ‘philosophie’ au sens impropre, souligné ici par les guillemets: vision du monde collective et hypothétique d’un peuple donné[4] » et enfin « (l’) ethnophilosophie: recherche qui repose, en tout ou partie, sur l’hypothèse d’une telle vision du monde, essai de reconstruction d’une ‘philosophie’ collective supposée[5] ».

Pour Hountondji, à la façon de Husserl, la philosophie est d’abord science. Elle est « une discipline théorique et appartient de ce fait, au même genre que l’algèbre, la géométrie, la mécanique, la linguistique, etc[6]… » Notre auteur parle un langage très husserlien quand il veut « retourner aux choses mêmes, prendre connaissance du texte original de la philosophie africaine[7] » Et ce texte original est un ensemble de textes : « J’appelle philosophie africaine un ensemble de textes : l’ensemble, précisément des textes écrits par des Africains et qualifiés par leurs auteurs eux-mêmes de « philosophiques[8] » La philosophie africaine est située dans une certaine littérature. Il s’agit ici d’une prise de position très claire et très scientifique. L’objet étant défini, il s’agit maintenant de l’évaluer. Hountondji nous montre alors la méthode à suivre : il faut dans un premier temps « circonscrire cette littérature, en dégager les thèmes majeurs, montrer quelle en est jusqu’ici la problématique elle-même[9]. » Ce travail de distinguo permet de changer de soleil.

La philosophie africaine est scientifique parce qu’elle n’est pas une vision du monde. Elle est un «  problème théorique[10] » Voilà pourquoi quand Hountondji analyse le livre de Tempels, la philosophie bantoue il constate dans l’enjeu ultime du livre, le mot philosophie n’est pas prononcé[11]. Pour Hountondji, Tempels utilise des expressions trop vagues pour désigner le mot philosophie : conception de la vie, sagesse, idées qui sustentent une réaction, profondeur de la personnalité propre, synthèse de la pensée des Noirs, raison intime de la coutume primitive, sagesse propre  et conception du monde[12]. Toutes ces expressions, abondamment employées, ne sont  marquées d’aucune nécessité théorique, mais interviennent de manière purement accidentelle, dans une rhétorique où beaucoup d’autres termes leur sont substituables. Et Hountondji de conclure « Philosophie n’est pas pour Tempels, le titre d’une discipline académique, mais une façon parmi d’autres de désigner la pensée en général, saisie dans sa globalité et sa cohérence rationnelle. Le mot n’est pas employé dans un sens étroit, précis, technique, mais au sens le plus large et le plus flou[13]. »

Autre chose et en cela Hountondji est catégorique : « La Philosophie bantoue a en effet ouvert la voie à toutes les analyses ultérieures visant à reconstruire, grâce à l’interprétation des coutumes et des traditions, des proverbes, des institutions,  bref, de diverses données de la vie culturelle des peuples africains, une weltanschauung particulière, une vision du monde spécifique, supposée commune à tous les Africains, soustraite à l’histoire et au changement et, par surcroît philosophique.[14] » Aussi l’histoire de la philosophie africaine n’a « été de ce fait jusqu’ici, pour une grande part, que l’histoire des interprétations successives de cette ‘philosophie’ collective, de cette vision du monde qu’on supposait donnée d’avance, sous-jacente à toutes nos traditions et à tout notre comportement, et que l’analyse n’avait plus qu’à mettre au jour, modestement [15]». C’est pourquoi pour Hountondji, « la philosophie africaine n’a été jusqu’ici, pour l’essentiel, qu’une ethnophilosophie: recherche imaginaire d’une philosophie collective, immuable, commune à tous les Africains, quoique sous une forme inconsciente[16]. » Et notre auteur de continuer de s’en prendre à Tempels, mais aussi à son disciple Alexis Kagamé : « Cette volonté de se définir produit chez nos auteurs la fiction d’une philosophie collective, ils font preuve néanmoins de qualités philosophiques incontestables, dans la manière dont ils prétendent justifier cette fiction[17] » Et il ajoute sans ambages, « leur seule faiblesse a été de réaliser mythiquement, sous l’espèce d’une philosophie collective, la forme philosophique de leur propre discours[18] »

Hountondji critique ainsi sans complaisance la philosophie tempelsienne  en laquelle  il voit « l’idée d’une philosophie collective et immuable qui serait le support dernier des institutions et de la culture bantu, et à laquelle adhéraient plus ou moins consciemment tous les Bantu[19] » Il critique aussi la philosophie kagamienne dont le système philosophique ne répond pas aux critères scientifiques, avec ses articulations et ses contours rigoureusement définis. Mais Kagame, selon lui « se contente de parler de ‘principes philosophiques’ invariables, dont rien n’indique qu’ils forment système; et il parle volontiers de ‘philosophie intuitive’, par opposition à la philosophie instruite, systématique[20]. » Il faut donc selon Hountondji rejeter l’existence d’une philosophie collective bantu et éviter d’enfermer celle-ci  dans un particularisme étroit[21].

Pour nous résumer partiellement,  disons que la  ‘philosophie’ tempelsienne et kagamienne que ces deux auteurs supposent pourtant constituées, données d’avance, recluses une fois pour toutes dans l’âme éternellement immuable de l’Africain ‘selon Tempels’, ou tout au moins ‘selon Kagame’ dans l’essence permanente de sa culture[22]sont toutes deux des réductions de la philosophie à des systèmes de pensée collectifs.

Pour Hountondji, la tâche de la philosophie africaine est à construire. Elle est comme le royaume des cieux bibliques, déjà-là et pas encore. Pour accomplir cette mission, il faut : « Promouvoir en Afrique un véritable mouvement scientifique, et de mettre fin à ce vide théorique effroyable qui ne cesse de se creuser chaque jour davantage, dans une population lasse, indifférente aux problèmes théoriques, dont elle ne voit même plus l’intérêt[23]. » Pour cela nous devons éviter  la confusion entre un usage populaire (idéologique) du mot philosophie et un usage rigoureux (théorique) du mot [24]. »

En effet « selon le premier sens est philosophie toute sagesse individuelle ou collective, tout ensemble de principes présentant une relative cohérence et visant à régir la pratique quotidienne d’un homme ou d’un peuple. En ce sens vulgaire du mot, tout homme est naturellement philosophe, toute société aussi. Par contre, au sens le plus strict du mot, on n’est pas plus spontanément philosophe qu’on n’est spontanément chimiste, physicien ou mathématicien, la philosophie étant, au même titre que les mathématiques, la physique, la chimie, etc., une discipline théorique spécifique ayant ses exigences propres et obéissant à des règles méthodologiques déterminées[25]. » Le premier sens est une philosophie inconsciente, une  pseudo-philosophie des visions du monde, ou encore le système de pensée spontanée. Autrement dit il s’agit d’une reconstruction conjecturale de la sagesse africaine, érigée pour la circonstance en philosophie.

En conclusion, pour Hountondji « La philosophie africaine, pas plus qu’aucune autre philosophie, ne saurait être une vision du monde collective[26]. » La  philosophie implicite conçue comme une système de pensée collectif, spontané, irréfléchi, commun à tous les Africains, ou selon les cas, à tous les membres de telle ou telle ethnie africaine, passés, présents et à venir n’est pas scientifique[27]. Les philosophies tempelsienne et kagamienne ne sont que des ethnophilosophies, c’est-à- dire des « description(s) d’une vision du monde implicite et inexprimée, (lesquelles n’existaient) en réalité nulle part ailleurs que dans l’imagination de l’anthropologue. L’ethnophilosophie est une préphilosophie qui se prend à tort pour la métaphilosophie; une philosophie qui, plutôt que de fournir ses propres justifications rationnelles, se réfugie paresseusement derrière l’autorité d’une tradition et projette dans cette tradition ses propres thèses, ses propres croyances[28]. » La philosophie demeure une science rigoureuse qui « ne se laisse pratiquer qu’à travers une conceptualité un peu spéciale…une terminologie, un vocabulaire et tout un appareil conceptuel légués par la tradition philosophique…la réflexion philosophique comporte en ce sens un aspect systématique inévitable: systématique, c’est-à-dire à la fois méthodique et se situant constamment par rapport à une tradition théorique existante, soit pour la confirmer, soit pour l’ébranler[29] »  Et la « la philosophie africaine n’est pas cette hypothétique vision du monde collective, spontanée, irréfléchie, implicite, avec laquelle on l’avait jusque-là confondue[30] »

CONCLUSION

La philosophie africaine n’est pas la chute d’une essence (la philosophie) qui s’incarne dans un lieu géographique (l’Afrique). Pour qu’elle soit une science rigoureuse, elle doit avoir une méthode, une conceptualité un peu spéciale, une terminologie, un vocabulaire… et tout cela enrobé dans un système. Hountondji, porte-parole de Husserl, ne s’est pas soustrait à cette rigueur dans ce livre sur la philosophie africaine. Il ne s’est pas seulement fait porte-parole, il a été la parole husserlienne.

 

 

 

 

 

 


[1] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 31, note 18.

[2] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 31, note 18.

[3] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), note 20, p. 33.

[4] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), note 20, p. 33.

[5] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), note 20, p. 33.

[6] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p.40

[7] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 28.

[8] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 11.

[9] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p.12.

[10] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 20.

[11] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- « L’effet Tempels » in Encyclopédie Philosophique Universelle. L’Univers Philosophique. (Paris, PUF, 1989), pp. 1472-1480

[12] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- « L’effet Tempels » in Encyclopédie Philosophique Universelle. L’Univers Philosophique. (Paris, PUF, 1989), pp. 1472-1480

[13] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- « L’effet Tempels » in Encyclopédie Philosophique Universelle. L’Univers Philosophique. (Paris, PUF, 1989), pp. 1472-1480

[14] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 14.

[15] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 20-21.

[16] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 21.

[17] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 22.

[18] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p.22.

[19] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 22

[20] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 23

[21] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 28.

[22] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 28.

[23] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 36.

[24] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 39.

[25] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 39

[26] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 48

[27] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 52

[28] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 66

[29] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 81.

[30] HOUNTONDJI (Paulin, Joachim).- Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie. (Paris, Maspéro, 1976), p. 127

 

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