Discussion sur Philosophie africaine comme science rigoureuse suite

 

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Philosophie africaine comme science rigoureuse suite

La thèse de Husserl, nous rappelle Gérard Granel, est le rapport originel entre logique et science s’est inversé d’une manière remarquable dans les temps modernes. Ce qui signifie que non seulement les mathématiques modernes et les sciences modernes de la nature, mais encore la métaphysique moderne elle-même ne sont que des sciences[1]. » Aussi définit-il la science husserlienne comme « l’effectuation naïve et immédiate de la raison théorique, c’est-à-dire une effectuation du savoir qui s’est coupée e la question du vrai lui-même et ne vise plus à la radicalité principielle dans la compréhension et la justification de soi : qui ne vise plus l’idée ou le Logos[2]. » L’usage de la science, par Husserl, est plus expressive lorsqu’il l’applique aux différentes disciplines. Ainsi chez lui, la  scientificité d’une discipline ne  « requiert pas seulement la scientificité de ses fondements, mais aussi celle des problèmes qu’elle veut résoudre, celle des méthodes et, tout particulièrement, une certaine harmonie d’ordre logique entre, d’une part, les problèmes recteurs, et, d’autre part, ces fondements précisément et ces méthodes[3]. » Il va de soi que, pour Husserl, «  la qualification de philosophie scientifique ne veut en elle-même pas dire grand-chose. De fait, elle n’est pas non plus généralement prise très au sérieux[4]. »

Parlant encore des philosophes tenants de la vision du monde, Husserl pense que leur philosophie « n’est pas tout à fait à la hauteur de l’exigence de rigueur scientifique, et nombre d’entre eux confessent ouvertement et honnêtement au moins que leurs résultats sont d’un niveau scientifique très inférieur. Malgré cela, ils tiennent en très haute estime ce genre de philosophie qui entend précisément être davantage vision du monde que science du monde, et ils l’apprécient d’autant plus qu’ils opposent un scepticisme plus résolu, sous l’influence de l’historicisme justement, au projet d’une science du monde qui soit philosophique et rigoureuse[5]. » Toute grande philosophie, comme celle de Husserl  a un telos, qui n’est pas seulement  un fait historique, mais elle joue aussi, dans le cours de la vie de l’esprit humain, un rôle considérable et même unique: elle est le degré le plus élevé que puissent atteindre l’expérience vécue, la formation et la sagesse de son temps[6]. Faut-il considérer que Husserl rejette cette sagesse ou vision du monde ?

Nous ne le croyons pas. Pour lui, « la sagesse ou la vision du monde  est une composante essentielle de cet habitus humain encore plus élevé que nous avons à l’esprit lorsque nous pensons à l’idéal de vertu parfaite, et qui définit l’aptitude acquise dont il est fait preuve dans toutes les orientations possibles de l’attitude humaine: savoir, jugement et volonté[7]. » Par définition, la sagesse husserlienne et la vision du monde, «  ne sont pas de simples créations de la personnalité individuelle, qui, de toute façon, resteraient des abstractions; elles ressortissent à une communauté culturelle et à une époque; et il est tout à fait pertinent, eu égard à leurs aspects les plus prononcés, de parler, non seulement de la formation et de la vision du monde d’un individu, mais de celles d’une époque[8]. » La sagesse intellectuelle pour Husserl est d’une  « grande richesse intérieure mais encore obscure à elle-même, encore informulée[9]. » Elle offre la possibilité d’une élaboration logique; à des niveaux plus élevés de culture, elle autorise l’application de la méthode logique élaborée au sein des sciences exactes.[10] 

Ainsi, il est évident chez lui, que l’ensemble du contenu de ces sciences, qui s’opposent à l’individu dans la mesure où elles incarnent les exigences de validité propres à l’esprit collectif, constitue, à ce niveau, la base d’une formation de qualité ou d’une vision du monde[11]. En outre, Il se produit une extraordinaire extension, comme il le constate, un considérable accroissement de cette sagesse, à l’origine encore informulée, dans la mesure où les thèmes qui déterminent activement la formation d’une époque et jouissent donc d’une très grande force de persuasion n’ont pas seulement un versant conceptuel, mais se trouvent aussi développés dans une perspective logique ou dans toute autre perspective intellectuelle, et dans la mesure où les résultats ainsi acquis, en interaction avec d’autres idées et d’autres intuitions qui y apportent leur nouveauté, sont soumis à une unification scientifique et à un achèvement systématique[12].

On voit apparaître, d’après Husserl,  une philosophie de la vision du monde qui, au sein des grands systèmes, fournit aux énigmes de la vie et du monde, une réponse qui est relativement la plus parfaite, c’est-à-dire réduit et clarifie de la meilleure manière possible les contradictions théoriques, axiologiques et pratiques de la vie que l’expérience, la sagesse, la vision non élaborée du monde et de la vie sont incapables de surmonter[13]. Mais, notre mathématicien est formel quand il affirme : « La vie de l’esprit poursuit son évolution, avec toute la profusion de ses formations toujours nouvelles, de ses controverses intellectuelles sans cesse renaissantes, de ses expériences, évaluations, finalités neuves; en même temps que s’élargit l’horizon de la vie, où pénètrent toutes les nouvelles formations de l’esprit, la formation, la sagesse et la vision du monde se transforment, la philosophie s’élève et va toujours plus haut[14]. »

Si nous devions conclure cette réflexion avec Husserl, nous affirmerions que : « Dans la mesure où la valeur de la philosophie de la vision du monde et, donc, celle de l’aspiration à une telle philosophie, est d’abord déterminée par la valeur de la sagesse et de l’aspiration à la sagesse, l’examen particulier de la finalité que se propose cette philosophie est à peine nécessaire[15]. » En effet, poursuit-il, « si l’on donne au concept de sagesse une extension aussi grande que celle que nous avons acceptée, elle est bien l’expression d’une composante essentielle de l’idéal de l’aptitude parfaite, telle qu’elle est accessible en fonction des critères propres à chaque étape de la vie de l’humanité, en d’autres termes, elle est l’expression d’une esquisse concrète, relativement parfaite, de l’idée d’humanité[16]. »  C’est pourquoi, pense-t-il, que « la vision du monde, elle aussi, est un idéal, mais celui d’un but fin qu’on peut, par principe, atteindre au cours d’une existence et sur le mode asymptotique, tout comme la moralité, qui n’aurait plus aucun sens si elle se présentait comme l’idéal, fondamentalement inaccessible, d’un infini[17]. » En fin de compte, rappelle-t-il, « philosophie  de la vision du monde et philosophie scientifique se scindent donc radicalement, comme deux idéaux qui, d’une certaine manière, sont liés, mais ne sauraient être  confondus[18] » car « Il ne faudrait pas confondre la première comme la réalisation temporelle et imparfaite de la seconde[19]. »

Pour nous résumer de façon partielle, avec Husserl, disons qu’« il n’y a pas encore eu, jusqu’à présent, de réalisation de cet idéal, c’est-à-dire de philosophie comme science rigoureuse qui serait en vigueur, voire un "système", même incomplet, qui se dégagerait objectivement de l’esprit homogène de la communauté scientifique contemporaine[20]. » Et « d’autre part, il y a des philosophies de la vision du monde depuis des millénaires[21]. »  Puisque la philosophie est la science des vrais commencements, des origines, Husserl nous invite à  revenir aux Grecs, puisque « la philosophie de la vision du monde doit d’elle-même et en toute honnêteté renoncer à la prétention d’être une science, et elle doit cesser, du même coup, de fourvoyer les esprits, de paralyser le progrès de la philosophie scientifique[22]. »

Le bilan que nous faisons de cette analyse nous est fourni par un célèbre commentateur de Husserl qui, s’exprime en disant que cette phénoménologie n’est pas un système fermé et en tant que philosophie inachevée, elle est une philosophie ouverte[23]. » Chez Husserl, la philosophie est bien plutôt une réflexion sur la méthode, sur la manière d’aborder les problèmes, qu’un résultat définitif, et qui nous apprend donc à apprécier les résultats à leur juste valeur[24]. En tant que discipline concrète, la philosophie, est non seulement formellement méthodologique, mais est pourvue d’un contenu[25]. Husserl ne conduit pas à son terme cet édifice de pensée, aussi vaste que profond, qui doit fournir la fondation définitive de la philosophie en tant que science, mais il découvre et renouvelle, au cours de son travail, de nombreux thèmes de la philosophie moderne: les problèmes du temps, de la conscience du temps, de la temporalité, du rapport du temps et du monde[26]…De nombreux héritiers de Husserl ont essayé de partagé ce lourd héritage. En Afrique, Paulin Joachim Hountondji, après l’avoir ingurgité à travers une thèse de troisième cycle,   s’est illustré par sa vigoureuse critique à l’égard de ce qu’il nomme l’ethnophilosophie.


[1] GRENEL (Gérard), article « Husserl » in Encyclopédie Universalis(Ed.), Vol. 9, (Paris, 1984), col 615c.

[2] GRENEL (Gérard), article « Husserl » in Encyclopédie Universalis(Ed.), Vol. 9, (Paris, 1984), col 615c.

 

[3] HUSSERL(Edmund).- La Philosophie comme science rigoureuse (Paris, PUF 1989), p. 69

[4] O.c., p. 69

[5] O.c., p. 69

[6] O.c., p. 69

[7] O.c., p. 70

[8] O.c., p.71

[9] O.c., p. 71

[10] O.c., p. 71

[11] O.c., p. 71

[12] O.c., p. 71

[13] O.c., p. 72

[14] O.c., p. 72

[15] O.c., p. 72

[16] O.c., p. 72

[17] O.c., p. 74

[18] O.c., p. 75

[19] O.c., p. 75

[20] O.c., p. 75

[21] O.c., p. 75

[22] O.c., p. 82

[23] PATOCKA (Jan).- Introduction à la phénoménologie de Husserl (Grenoble, Jérôme Million 1992), p. 221

[24] O.c., p. 222

[25] O.c., p. 222

[26] O.c., p. 223

 

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