Travaux Dirigés de Philosophie Africaine

PHILOSOPHIE AFRICAINE

 

INTRODUCTION : NOTICE BIOGRAPHIQUE

Nous animons ce TD de l’UV 204, à partir du livre de Paulin HOUNTONDJI, sur la philosophie africaine[1]. Né en 1942 à Abidjan (Côte d’Ivoire), Paulin J. HOUNTONDJI fait ses études, jusqu’au Baccalauréat, au Dahomey ; se rend à Paris en 1960 pour préparer au Lycée Henry IV le concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure – Rue d’Ulm ; réussit à ce concours en 1963, puis à l’agrégation de philosophie en 1966 ; soutient en 1970 une thèse de troisième cycle sur Husserl, pour le titre de docteur en philosophie ; enseigne à partir de 1967, d’abord à l’Université de Besançon, puis à l’ex-Université de Lovanium de Kinshasa et à l’Université Nationale du Zaïre – Campus de Lubumbashi. Maintenant chargé d’Enseignement à l’Université du Dahomey, il poursuit ses recherches en épistémologie en vue d’un doctorat ès-Lettres.

Paulin Hountondji a milité, pendant son séjour en France, au sein de l’Union Générale des étudiants et élèves Dahoméens, affiliée à la Fédération des étudiants d’Afrique Noire en France. Il publia, en 1973 : Libertés, Contribution à la révolution Dahoméenne (Préface de Guy Landry Hazoumé), éditions Renaissance de Cotonou (Dahomey). Il est fondateur de la revue Cahiers Philosophiques Africains (Lubumbashi, 1972), et Secrétaire général de Conséquence, Revue du Conseil Inter-Africain de philosophie (Cotonou, 1974)

 

 

L’EFFET TEMPELS

L’ETHNOPHILOSOPHIE

UN COURANT DOMINANT

 

 Le premier article que nous analysons est "L’effet Tempels" paru dans Encyclopédie Philosophique Universelle. L’Univers Philosophique (Paris, PUF, 1989), pp. 1472-1480.

Aussi curieux que cela puisse paraître, le long débat sur la philosophie africaine[2], qui dure maintenant depuis plus de soixante ans, se rattache, directement ou indirectement, à un petit livre publié en 1945 par un missionnaire belge, alors totalement inconnu dans les milieux philosophiques, et presque aussi inconnu dans le monde des africanistes, le père Placide Tempels.

Par « philosophie africaine » nous n’entendons pas, à la suite de Jean Godefroy BIDIMA, « la chute d’une essence (la philosophie) qui s’incarne dans un lieu géographique (l’Afrique)[3]. » Notre auteur pense qu’ « il s’agit plutôt d’examiner les rapports du ‘philosopher’ à un site à travers les manières de dire, l’organisation des places, les procédures d’analyse, les textes, les thématiques et les institutions[4]. » Le premier moment de la philosophie africaine fut l’attestation. Existe-t-il une philosophie africaine ? Oui ! S’ensuivit une contestation portant sur les méthodes d’attestation et le statut de cette philosophie. Après certains ethnologues, Tempels écrit La Philosophie Bantoue.

Le destin de cet opuscule intitulé, un peu par manière de provocation, La Philosophie Bantoue[5], a quelque chose d’étrange qui mérite qu’on s’y arrête. Ce essai de moins de 40 000 mots, et d’environ 150 pages en livre de poche, ce travail d’amateur, dont la minceur même, pour ne rien dire, encore de son inconsistance théorique, contraste avec un titre volontairement hyperbolique, aura déterminé pour longtemps, non seulement l’orientation, mais le processus même de la recherche philosophique en Afrique. S’y rattachent en effet, de près ou de loin, des centaines de publications et autres travaux scientifiques – livres, articles, mémoires, thèses, communications, etc… – consacrés, soit à la définition de la "philosophie" africaine (ou, selon les cas, de la "philosophie" de telle ou telle nation africaine[6]) , soit au contraire, bien que plus rarement, au réexamen critique de l’idée de philosophie, des concepts et notions, des présupposés théoriques et méthodologiques fondateurs de la recherche. Une abondante littérature s’est ainsi développée, avec pour objet, soit de confirmer, de compléter et, à l’occasion, de corriger les thèses de La Philosophie bantoue, soit, le cas échéant, de les remettre en cause.

De cette riche production, certains s’essaient périodiquement, depuis quelques années, à dresser le bilan. Si l’on examine les bibliographies actuellement disponibles, et dont la plus étendue est sans doute la Bibliographie de la pensée africaine du père Smet (1972, 2è édition, augm. 1974), on ne peut pas ne pas être frappé par le fait qu’elles se réduisent, à peu de choses près, à une liste des travaux qui tentent, dans le sillage du missionnaire belge, de reconstituer, de manière conjecturale, le ou les systèmes de pensée collective des peuples africains, et des travaux, plus rares, qui dans une perspective critique, prennent précisément pour cible cette problématique. Malgré leurs lacunes, parfois graves, malgré leurs faiblesses et imperfections théoriques, sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir, ces bibliographies ont au moins le mérite de mettre en évidence, un peu malgré elles, ce fait massif: la position spéciale, comme terme universel de référence sur la scène philosophique africaine, du petit essai de 1945.

Tel est précisément l’effet Tempels: d’avoir, en publiant cet opuscule jeté comme un pavé dans la mare des philosophes, provoqué des ricochets d’une ampleur, d’un pouvoir de contamination et d’auto-régénération sans commune mesure avec les dimensions apparentes de ce pavé; des ricochets dont il reste à penser comment ils ont pu, à leur tour, déclencher d’autres ricochets se propageant en sens inverse. Il faut en effet percevoir sous son double aspect contradictoire l’impact de La philosophie bantoue. L’effet Tempels, c’est d’abord, sans doute, d’avoir imprimé aux recherches sur l’Afrique un tour "philosophique" qu’elles ne possédaient guère jusque-là et imposé, d’avance, inversement, à la recherche philosophique africaine un tour d’esprit "africaniste" qu’elle n’aurait probablement jamais eu, du moins pas au même degré, sans cet opuscule; d’avoir, en d’autres termes, fondé en Afrique une tradition ethnophilosophique: une longue série de travaux s’efforçant, du point de vue et à partir des présupposés théoriques de l’ethnographie, d’intervenir dans le champ de la philosophie en donnant à voir des systèmes de pensée collectifs, des visions du monde susceptibles d’être considérées comme des alternatives à ce qu’on appelle, en Europe, la philosophie. Mais précisément pour avoir inauguré en Afrique ce genre de recherche, le petit essai du missionnaire belge est aussi comptable, indirectement, des critiques politiques, théoriques et méthodologiques formulées contre cette forme de pratique théorique, et dont les premières remontent, d’ailleurs, aux lendemains immédiats de sa publication. Ce n’est donc pas seulement l’ethnophilosophie, c’est l’ensemble du débat sur la "philosophie africaine", comprenant aussi bien les études empiriques produites par les uns que la réflexion exigeante des autres sur les principes, méthodes et conditions de possibilité de la philosophie en général, c’est ce débat contradictoire et mouvementé, dont il n’est pas exagéré de dire qu’il polarise encore, à ce jour, tout ce que l’Afrique compte de chercheurs en philosophie, qui se rattache, de proche en proche, au petit essai de 1945.

Comment cela a-t-il été possible? Comment cet opuscule apparemment insignifiant a-t-il pu être si brusquement projeté sur le devant de la scène et, singulièrement, de la scène philosophique? Comment expliquer cette disproportion entre la cause et l’effet? C’est à cette question que tentera de répondre la présente étude.

Mais avant d’en venir là, l faut d’abord rappeler l’évidence: la production philosophique africaine est encore dominée, comme nous venons de le dire, par un courant de recherche, le courant ethnophilosophique.

Il ne suffit pas en effet d’y distinguer, comme certains, trois, quatre, cinq ou davantage de "courants" en projetant ces prétendus courants sur un tableau homogène et indifférencié, comme s’ils étaient de force équivalente. Il faut encore et surtout identifier le courant dominant, en établir la genèse, l’évolution, le sens, la portée, poser clairement la question de sa valeur et définir, sur cette base, des tâches théoriques nouvelles. A vrai dire, la littérature philosophique africaine, si elle constitue incontestablement un fait culturel qu’on ne peut aujourd’hui ignorer, est encore cependant trop embryonnaire pour qu’on puisse, sans hyperbole, y distinguer des courants, et quasiment des écoles multiples. Est encore prématurée, pour l’instant, une classification qui se prendrait elle-même pour une fin en soi. Car le vrai problème, aujourd’hui, n’est pas de classer, mais de diagnostiquer. Plutôt qu’une catégorisation statique des auteurs et des œuvres, il est besoin d’une lecture symptomale et critique qui identifie d’emblée, dans la conjoncture théorique et idéologique actuelle, non seulement des forces, mais des rapports de forces, non des courants d’égale valeur et simplement juxtaposés, mais le courant dominant, d’une part, et, par rapport à lui, la gamme ouverte, et éventuellement inépuisable, des courants marginaux, qu’il s’agira peut-être, justement de promouvoir.

 

 

 


[1] Yaoundé, éditions clé 1980, 257p.

[2] Sans indication contraire, l’expression "philosophie africaine" désignera, dans toute la suite de ce texte, et conformément à l’usage, la philosophie ‘Afrique Noire, à l’exclusion de l’Afrique du Nord – sans préjudice du sens, variable selon les auteurs, du mot "philosophie".

 

[3] BIDIMA(Jean Godefroy).- « La philosophie en Afrique » in  Encyclopédie Philosophique Universelle IV, Le discours philosophique, (Paris, PUF ), p. 265.

[4] Ibidem, p. 265.

[5]  Placide TEMPELS.- La Philosophie Bantoue (Paris 2, Présence Africaine 1961)

 

[6] Nations désigne ici, non l’état-nation moderne, mais ce qu’on appelle habituellement, en termes journalistiques ou ethnographiques, tribu. Les nations yoruba, serer, luba, etc., ne sont pas moins réelles que les nations française ou irlandaise.

 

[

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :