Travaux dirigés de la Critique de la Raison Pure de Kant

LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE d’EMMANUEL KANT: TRAVAUX DIRIGES DU DR AKE

vendredi 6 juillet 2007

11:55

 

TRAVAUX DIRIGES DE LA THEORIE DE LA CONNAISSANCE D’EMMANUEL KANT

 

Dr AKE Patrice Jean

Assistant à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody

Et à l’UCAO-UUA

 

  1. Rappels sur le COMMENTAIRE DE TEXTE PHILOSOPHIQUE

 

L’UV 312 portant sur la théorie de la connaissance dans la Critique de la Raison Pure de Kant consistera en un exercice de commentaire de texte philosophique du dit ouvrage. Il y a lieu donc, avant de nous atteler à commenter l’ouvrage dans ses grandes lignes, de vous rappeler ce qu’est un commentaire de textes philosophiques.

Jacqueline RUSS a définit le commentaire de texte philosophique dans son ouvrage sur Les Méthodes en philosophie. Pour elle, "le commentaire consiste à mettre au jour la problématique et le problème constitutifs d’un texte (lesquels supposent, bien entendu, la compréhension du thème et de la thèse de l’auteur)." (p.152). Il s’agit, de son point de vue, "de clarifier le problème contenu dans le texte en pénétrant le thème et la thèse, puis de dégager l’organisation conceptuelle et, enfin, de procéder, éventuellement, à une étude réflexive sur les lignes proposées" (p. 152). Cette partie de la réflexion, sans être exigée, apparaît, néanmoins, souhaitable. La conclusion opère un rapide bilan.

Dans l’ouvrage collectif de Philippe Choulet, Dominique Folschieid et Jean-Jacques Wunenburger, portant sur la Méthodologie Philosophique (Paris, PUF.1992), nous auteurs nous apprennent que dans le commentaire, il s’agit "d’entamer un dialogue avec (Kant), afin de donner au texte que l’on considère sa fonction au sein de la (Critique de la raison pure) d’où il est extrait, et d’apprécier son rôle dans la pensée philosophique de Kant. (p.47)

Il est normal qu’un tel dispositif débouche sur une discussion plus large, dans laquelle la réflexion personnelle du commentateur que vous êtes, et la pensée d’autres auteurs ont un rôle à jouer, parfois très important. A l’horizon du commentaire, qui est aussi celui de la philosophie tout court, même si ce n’est qu’une aspiration impossible, ou une simple idée régulatrice, il s’agit de s’interroger sur ce que Kant a dit de vrai. Dans ces conditions le commentaire apparaît comme un exercice vaste et ambitieux. Cependant, il possède aussi ses limites, car il s’inscrit prioritairement dans le contexte de l’histoire de la philosophie. C’est pourquoi il apparaît généralement comme un exercice bien balisé, circonscrit à l’intérieur d’un programme fixé d’avance, à titre de sanction d’un travail conduit tout au long d’une année de préparation. Le commentaire suppose donc des connaissances précises, lentement acquises et bien assimilées. Il suppose également un travail assidu sur le texte de la Critique de la Raison Pure de Kant.

Pour nous résumer disons que: 1) le commentaire interroge son auteur; 2) le commentaire part du texte et ne s’y arrête pas; 3) le commentaire n’ignore pas l’histoire de la philosophie; au contraire, il en fait sa condition. 4) le commentaire oscille entre deux pôles: l’érudition et la spéculation.

 Le rôle considérable que jouent l’histoire de la philosophie et les programmes dans le commentaire de texte, limite étroitement l’ampleur et l’importance des considérations purement méthodologiques sur ce thème. Il tombe sous le sens, en effet, que le substrat du commentaire relève de l’apprentissage philosophique proprement dit, ce qui renvoie aux cours suivis par l’étudiant et au travail personnel qu’il accomplit. Il n’y a pas, à proprement parler, de méthodologie des contenus philosophiques. En ce qui concerne les cours, c’est affaire de pédagogie. En ce qui concerne les cours, c’est affaire de pédagogie. En ce qui concerne le travail personnel, c’est affaire d’organisation. Il s’agit donc essentiellement de mettre en œuvre sa culture philosophique. Le commentaire va donc sanctionner le niveau philosophique d’un étudiant singulier, qui aura suivi tel cours, effectué telles lectures, et plus ou moins bien digéré le tout. Je voudrais simplement à ce niveau vous donner un certain nombre d’indications pratiques:

Il faut d’abord lire le texte, en numérotant les lignes. Ensuite Identifier le thème, la thèse, les enjeux, les moments, les articulations et les notions.

 1 LA PREFACE DE LA PREMIERE EDITION

Texte

"La raison humaine a cette destinée singulière, dans un genre de ses connaissances, d’être accablée de questions qu’elle ne saurait éviter, car elles lui sont imposées par sa nature même, mais auxquelles elle ne peut répondre, parce qu’elles dépassent totalement le pouvoir de la raison humaine.

Ce n’est pas sa faute si elle tombe dans cet embarras. Elle part de principes dont l’usage est inévitable dans le cours de l’expérience et en même temps suffisamment garanti par cette expérience. Aidée par eux, elle monte toujours plus haut (comme du reste le comporte sa nature), vers des conditions plus éloignées. Mais s’apercevant que, de cette manière, son œuvre doit toujours rester inachevée, puisque les questions n’ont jamais de fin, elle se voit dans la nécessité d’avoir recours à des principes qui dépassent tout usage possible dans l’expérience et paraissent néanmoins si dignes de confiance qu’ils sont même d’accord avec le sens commun. De ce fait, elle se précipite dans une telle obscurité et dans de telles contradictions qu’elle peut en conclure qu’elle doit quelque part s’être appuyée sur des erreurs cachées, sans toutefois pouvoir les découvrir, parce que les principes dont elle se sert, dépassant les limites de toute expérience, ne reconnaissent plus aucune pierre de touche de l’expérience. Le terrain où se livrent ces combats sans fin se nomme la Métaphysique.

Il fut un temps où cette dernière était appelée la reine de toutes les sciences, et si on prend l’intention pour le fait, elle méritait parfaitement ce titre d’honneur, à cause de l’importance capitale de son objet. Maintenant, dans notre siècle, c’est une mode bien portée que de lui témoigner tout son mépris, et la noble dame, repoussée et délaissée, se lamente comme Hécube: "Il y a peu la plus grande de toutes, puissante par tant de gendres et de fils…, voici que maintenant je suis exilée, dépouillée." (Ovide, Métamorphoses).

Au début, sous le règne des dogmatiques, son pouvoir était despotique. Mais, comme sa législation portait encore l’empreinte de l’antique barbarie, cette métaphysique tomba peu à peu, par suite de guerres intestines, dans une complète anarchie, et les sceptiques, espèces de nomades qui ont horreur de s’établir définitivement sur une terre, rompaient de temps en temps le lien social. Pourtant, comme ils n’étaient – par bonheur – qu’un petit nombre, ils ne purent pas empêcher leurs adversaires de s’essayer toujours de nouveau, mais du reste sans aucun plan entre eux concerté d’avance, à rétablir ce lien brisé. Dans les temps modernes, il est vrai, il sembla un moment qu’une certaine physiologie de l’entendement humain (celle du célèbre LOCKE) dût mettre fin à ces querelles et décider entièrement de la légitimité de ces prétentions. Mais bien que la naissance de cette prétendue reine ait été dérivée (par LOCKE) de la vulgaire expérience commune et qu’on eût dû pour cela, à bon droit, mépriser son usurpation, il arriva cependant parce que cette généalogie qu’on lui avait fabriquée était fausse en réalité, qu’elle continua à affirmer ses prétentions. C’est pourquoi, de nouveau, tout retomba dans le vieux dogmatisme vermoulu et, par suite, dans le mépris auquel on avait voulu soustraire la science. Aujourd’hui que l’on a (comme on le croit) tenté en vain toutes les voies, règnent le dégoût et l’entier Indifférentisme, qui engendrent le chaos et les ténèbres dans les sciences, mais qui sont cependant en même temps la source, ou du moins le prélude, d’une transformation prochaine et d’une renaissance de ces mêmes sciences, qu’un zèle maladroit a rendues obscures, confuses et inutilisables.

Il est vain, en effet, de vouloir affecter de l’indifférentisme par rapport à des recherches dont l’objet ne peut être indifférent à la nature humaine. Aussi ces prétendus indifférentistes, quelque souci qu’ils prennent de se rendre méconnaissables, en substituant aux termes de l’école un langage populaire, ne peuvent pas seulement penser quelque chose sans retomber inévitablement dans les affirmations métaphysiques pour lesquelles ils affichent pourtant un si grand mépris. Toutefois, cette indifférence qui se manifeste au milieu de l’épanouissement de toutes les sciences et qui atteint précisément celle à laquelle on serait le moins porté à renoncer, si des connaissances y étaient possibles, est un phénomène digne de remarque et de réflexion. Elle n’est évidemment pas l’effet de la légèreté, mais celui du jugement[1] mûr d’un siècle qui ne veut pas se laisser bercer plus longtemps par une apparence de savoir; elle est une invitation toute faite à la raison d’entreprendre à nouveau la plus difficile de toutes les tâches, celle de la connaissance de soi-même, et d’instituer un tribunal qui la garantisse dans ses prétentions légitimes et puisse en retour condamner toutes ses usurpations sans fondements, non pas d’une manière arbitraire, mais au nom de ses lois éternelles et immuables. Or, ce tribunal n’est autre que la Critique de la Raison Pure elle-même. Je n’entends point par là une critique des livres et des systèmes, mais celle du pouvoir de la raison en général, par rapport à toutes les connaissances auxquelles elle peut aspirer indépendamment de toute expérience, par conséquent la solution de la question de la possibilité ou de l’impossibilité  d’une métaphysique en général et de la détermination aussi bien de ses sources que de son étendue et de ses limites, tout cela suivant des principes. "

 Commentaire

Otfried HÖFFE présente la Critique de la Raison Pure comme "un ouvrage (qui) surclasse les écrits fondamentaux de la philosophie moderne de si loin, qu’on se demande ce qu’il faut entendre par fondamental: la Critique de la Raison Pure, d’après Schopenhauer est le livre le plus important qui n’ait jamais été écrit en Europe" (KANTS Kritik der reinen Vernunft. Die grunlegung der modernen Philosophie  Beck, München 2003, p. 11) Par cet ouvrage, poursuit-il "tous les champs de la philosophie ont été révolutionné, et le paysage de la pensée occidentale a eu un visage moderne" (Ibidem.). Peu d’intelligences ont autant innové au Xxè. Mais Kant l’a fait divers plans: celui de la théorie de l’image, celui du discours, de la vérité, de la thèse et de la connaissance objective qui a été amenée à être réglée. Mais les kantiens modernes ont oublié ces questions dans les débats déplorables d’aujourd’hui.

Hermann Cohen dans son Commentaire de la Critique de la raison pure de Kant (Paris, Cerf 2000), p. 45,  nous apprend que la Préface de la première édition traite du singulier destin de la métaphysique (l.1).

C’est dans cette tentative de changer de méthode suivie jusqu’ici en Métaphysique et d’opérer ainsi en elle une révolution totale, suivant l’exemple des géomètres et des physiciens, que consiste l’œuvre de cette critique de la raison pure spéculative. Elle est un traité de la méthode et non un système de la science elle-même. Mais elle en décrit tout de même la circonscription totale, tant par rapport à ses limites que par rapport à sa structure interne ; c’est que la raison pure spéculative a ceci de particulier en elle-même, qu’elle peut et doit mesurer exactement son propre pouvoir suivant les diverses manières dont elle choisit les objets de sa pensée et faire aussi un dénombrement complet de toutes les façons différentes de poser les problèmes, en même temps que se tracer, de cette manière, tout le plan d’un système de métaphysique.

Cette métaphysique doit s’efforcer de répondre à toutes les questions que lui pose la raison, mais elle n’y arrive pas, car les questions la dépassent. Alors elle tombe dans l’embarras. Elle ne peut qu’elle seule garantir les principes dont elle part. Certains traducteurs (Alain Renaut) préfèrent à la place de principes, le mot « propositions fondamentales». Alquié préfère Principe, qui est le terme générique pour toute proposition d’où se dérivent logiquement des conséquences: parmi les principes, les propositions fondamentales correspondent à des propositions qui sont non pas seulement relativement principes (en tant qu’elles sont plus universelles que leurs conséquences), mais absolument principes. Alors elle prend son envol, mais son œuvre reste inachevée. La Métaphysique, alors , se réfugie dans des principes qui dépassent tout usage possible de l’expérience. Elle entre en conflit avec l’expérience et se précipite dans l’obscurité de ses contradictions. Kant attire notre attention sur les erreurs cachées de la métaphysique qu’elle est incapable de  découvrir. Finalement elle devient alors un champ de bataille éternel. Autrefois, la métaphysique était la reine des sciences à cause de son objet éminent qui est Dieu, l’Etre premier. Mais à l’époque de Kant elle est méprisée, et est devenue une matrone délaissée et repoussée qui se lamente car elle a mis au monde beaucoup de filles et de fils et aujourd’hui comme Hécube, la femme de Priam, qui après la guerre de Troie, vit en exil, dans le dépouillement.

Kant va après cette première sortie, nous faire l’histoire de la pensée métaphysique. Dans un premier temps, cette pensée était dominée par la pensée dogmatique, despotique. Sortie du despotisme des dogmatiques, elle entra dans l’anarchie des sceptiques et, quittant ces nomades, elle sembla trouver une fin apparente dans la physiologie de l’entendement de Locke. Pour Kant, comme il le dira plus tard dans la Critique de la Raison Pure "Le premier pas dans les choses de la raison pure, pas qui en marque l’enfance, est dogmatique. Le second pas, dont nous venons de parler, est sceptique, et témoigne de la circonspection du jugement averti par l’expérience. Or il faut encore un troisième pas, et il n’incombe de la faire qu’au jugement mûr et adulte qui se fonde sur des maximes fermes et d’une universalité inattaquable: il consiste à soumettre à l’appréciation non pas les faits de la raison, mais la raison même, dans tout son pouvoir et dans toute la capacité qu’elle a de parvenir à des connaissances pures a priori. Ce n’est plus ici la censure, mais la critique de la raison: grâce à cette critique, on ne se contente plus de présumer des bornes de la raison, mais on en démontre, par des principes, les limites déterminées; on ne conjecture pas seulement son ignorance sur tel ou tel point, mais on la prouve relativement à toutes les questions possibles d’une certaine espèce." (Théorie transcendantale de la Méthode). En clair chez Kant, le dogmatisme correspond à l’enfance de la raison, la critique à son âge mûr, ce qui place le scepticisme au niveau de l’adolescence. Il s’agit là moins d’une vue systématique sur l’histoire de la philosophie – où il y a alternance de dogmatisme et de scepticisme, jusqu’à l’âge critique – que du parcours de celui qui entreprend de philosopher, et pour lequel la critique sera un passage obligatoire.

Kant trace ici une esquisse de l’histoire de la philosophie qui a Locke comme point  de départ. L’Essai sur l’entendement humain (1690) de Locke est sûrement ce que Kant appelle "physiologie de l’entendement humain". L’origine "vulgaire" qui en résulte peut se comprendre à partir du rôle de la perception, où Locke enracine toute connaissance. Dans ces conditions, on peut entendre la reconstitution d’une généalogie, ennoblissant la métaphysique, de l’œuvre de Leibniz, intellectualisme, comme le dira l’Amphibiologie des concepts de la réflexion. On peut spécialement penser aux Nouveaux Essais, dialogue manqué avec Locke, rédigés en 1703, abandonnés par Leibniz, et publiés seulement en 1765.

Cette généalogie falsifiée conduit Locke à nouveau dans le vieux dogmatisme et l’indifférentisme, la mère du chaos et de la nuit  des sciences, qui est néanmoins en même temps le prélude des Lumières. Comme on le voit ce retour du dogmatisme n’est pas purement négatif pour Kant puisqu’il prélude à une transformation, qui n’est autre que la véritable Aufklärung (illumination). Le vieux dogmatisme peut s’entendre de l’école wolffienne, mais aussi, plus proche de la première Critique, du courant universitaire de la deuxième moitié du XVIIIè siècle, centrant son enseignement sur la logique, la métaphysique, la morale dogmatique par son assurance à l’endroit de la saisie du supra-sensible. Quant à l’indifférentisme, il était répandu dans la deuxième moitié du XVIIIè siècle en Allemagne. En religion, l’indifférentisme est la doctrine qui accorde la même valeur à toutes les formes de religion. L’indifférentisme enseigne que "tout homme est libre d’embrasser et de professer la religion que la lumière de la raison l’aura amené à juger être la vraie religion" ou encore "les hommes peuvent trouver la voie du salut éternel et obtenir le salut éternel dans le culte de n’importe quelle religion" (LA Foi Catholique de Dumeige, pp. 255,259) L’indifférentisme est aussi bien religieux que philosophique. Il existe même une secte des indifférentistes. Ceux-ci ont rendu méconnaissable la langue de l’Ecole en faisant de la philosophie populaire. Cette sorte de philosophie est l’une des tendances dominantes en Allemagne entre 1750 et 1780. C’est un compromis, affirmant la connaissance du suprasensible, mais en prétendant emprunter les méthodes des sciences empiriques. Elle est populaire au sens d’anti-scolaire; elle est une pure philosophie de salon. Elle représente aux yeux de Kant la superficialité de la façon  de penser de son temps et de la décadence de la science qui va au fond des choses. Les mathématiques, la physique, sont les sciences qui vont au fond des choses. Elles sont solides. C’est par ces Lumières qu’est éveillée, la connaissance de soi. Ce tribunal est la critique de la Raison Pure. Le siècle présent est aux yeux de Kant, le siècle de la critique, à laquelle tout (la religion, le droit) doit se soumettre. Kant donne ici une remarquable définition de la critique: d’abord, il s’agit du pouvoir de la raison comme raison pure, ce qui a pour conséquence immédiate que sa question propre est celle de la métaphysique. Ensuite, on établit les limites de ce pouvoir, non à partir des livres et systèmes philosophiques, mais en déterminant ses sources et son étendue. Pour cela, la critique porte sur un exercice légitime de la raison, avant tout celui qui est mis en œuvre dans les mathématiques et la physique. Enfin cela doit se faire à partir de principes, c’est-à-dire que la critique doit se présenter comme un système, ce qui est bien la cas de l’ouvrage proposé par Kant.

LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE DE KANT – Commentaire suite 1

samedi 7 juillet 2007

07:33

 

PREFACE DE LA 1ère EDITION (SUITE1)

 

TEXTE

Je suis donc entré dans cette voie, la seule qui restait à suivre, et je me flatte d’être arrivé à la suppression de toutes les erreurs qui, jusqu’ici, avaient divisé la raison avec elle-même avec son usage en dehors de l’expérience. Je n’ai pas évité ses questions en donnant pour excuse l’impuissance de la raison humaine; je les ai au contraire complètement spécifiées suivant des principes, et, après avoir découvert le point précis du malentendu de la raison avec elle-même, je les ai résolues à sa complète satisfaction. A la vérité, je n’ai pas donné à ces questions la réponse que pouvait attendre la délirante passion de savoir du dogmatisme, car il est impossible de le satisfaire autrement que par des tours de magie auxquels je n’entends rien. Aussi bien n’était-ce pas là l’objet de la destination naturelle de notre raison; le devoir de la philosophie était de dissiper l’illusion provenant d’un malentendu, au risque même de réduire à néant une illusion si fort prisée et si choyée. Dans cette affaire, ma grande préoccupation, a été d’entrer dans le détail, et j’ose dire qu’il ne saurait y avoir un seul problème de métaphysique qui ne soit ici résolu, ou du moins, dont la solution ne trouve ici sa clef. En fait, la raison pure offre une si parfaite unité que, si son principe était insuffisant à résoudre ne serait-ce qu’une seule de toutes les questions qui lui sont proposées par sa propre nature, on ne pourrait que le rejeter, parce qu’alors on ne saurait l’appliquer à une autre avec une parfaite confiante.

En parlant ainsi, je crois apercevoir sur les traits du lecteur un air d’indignation mêlée de mépris que provoquent des prétentions en apparence si présomptueuses et si peu modestes; et cependant elles sont, sans comparaison, plus modérées que celles de tous ces auteurs des programmes les plus communs qui se flattent, par exemple, de démontrer la nature simple de l’âme ou la nécessité d’un premier commencement du monde. Car ceux-ci se portent forts d’étendre la connaissance humaine au-delà de toutes les limites de l’expérience possible, ce qui, je l’avoue humblement, dépasse entièrement mon pouvoir; au lieu de cela, je m’occupe uniquement de la raison et de sa pensée pure, et je n’ai pas besoin de chercher loin autour de moi pour en avoir une connaissance explicite, puisque je la trouve en moi-même et que la logique ordinaire me montre déjà par son exemple qu’on peut dénombrer, d’une façon complète et systématique, tous les actes simples de la raison. Toute la question que je soulève ici est simplement de savoir jusqu’à quel point je puis espérer arriver à quelque chose avec la raison, si me sont enlevés toute matière et tout concours venant de l’expérience.

Mais j’ai assez parlé de la perfection à atteindre dans chacune des fins et de l’étendue à donner à la recherche de l’ensemble de toutes les fins que nous propose non pas un dessein arbitraire, mais la nature même de notre raison, en un mot de la matière de notre entreprise critique.

Il y a encore deux choses qui se rapportent à sa forme, la certitude et la clarté, et que l’on doit considérer comme des qualités essentielles que l’on doit considérer comme des qualités essentielles que l’on est bien fondé à exiger d’un auteur qui s’attaque à une entreprise si délicate.

Or pour ce qui est de la certitude, je me suis imposé cette loi que, dans cet ordre de considérations, il n’est aucunement permis d’émettre des opinions et que tout ce qui en cela ressemble seulement à une hypothèse est une marchandise prohibée qu’on ne doit pas vendre même à un vil prix, mais qu’il faut confisquer, dès qu’on la découvre. En effet, toute connaissance qui a un fondement a priori s’annonce par ce caractère qu’elle veut être tenue d’avance pour absolument nécessaire; à plus forte raison en sera-t-il ainsi d’une détermination de toutes les connaissances pures a priori, détermination qui doit être l’unité de mesure et par suite même l’exemple de toute certitude (philosophique) apodictique. Ai-je tenu sur ce point ce à quoi je m’étais engagé? C’est ce qui demeure entièrement soumis au jugement du lecteur, car il ne convient à l’auteur que de présenter des raisons, et non  de décider de leur effet sur ces pages. Mais pour que rien ne puisse innocemment venir affaiblir la cause plaidée, il doit bien lui être permis de signaler lui-même les endroits qui pourraient donner lieu à quelque méfiance, quoiqu’ils ne se rapportent qu’à un but secondaire, et cela afin de prévenir l’influence que le plus léger scrupule du lecteur pourrait avoir plus tard sur son jugement par rapport au but principal.

Je ne connais pas de recherches plus importantes pour l’étude approfondie du pouvoir que nous appelons entendement et pour la détermination des règles et des limites de son usage que celles que j’ai placées dans le deuxième chapitre de l’Analytique transcendantale sous le titre de Déduction des concepts intellectuels purs; ce sont aussi celles qui m’ont le plus coûté, mais comme je l’espère, ce n’est point peine perdue. Cette étude, qui est poussée un peu profondément, a deux parties. L’une se rapporte aux objets de l’entendement pur, et doit présenter et faire comprendre la valeur objective de ses concepts a priori; elle rentre donc par là même essentiellement dans mon objet. L’autre se rapporte à l’entendement pur en lui-même, au point de vue de sa possibilité et des facultés de connaissance sur lesquelles il repose; elle l’étudie, par conséquent, au point de vue subjectif; or, cette discussion, quoique d’une très grande importance pour mon but principal, ne lui est cependant pas essentielle, parce que la question capitale reste toujours de savoir: Que peuvent et jusqu’où peuvent connaître l’entendement et la raison, indépendamment de l’expérience? Et non: Comment est possible le pouvoir de penser lui-même? Cette dernière question étant également la recherche de la cause d’un effet donné et renfermant, en tant que telle, quelque chose de semblable à une hypothèse (quoique, en fait, il n’en soit pas ainsi, comme je le montrerai dans une autre occasion), il me semble que ce soit ici le cas de me permettre telle ou telle opinion et de laisser le lecteur libre d’en avoir une autre. Ceci me fait un devoir de prier le lecteur de se rappeler que dans le cas où ma déduction subjective n’aurait pas opéré en lui l’entière persuasion que j’en attends, la déduction objective, qui est surtout le but de mes recherches, garde toute sa force, que suffirait en tout cas à lui conserver ce que je dis, pages 92 et 93.

 COMMENTAIRE

C’est avec une conscience historique que Kant parle de la Critique de la Raison Pure, de la "suppression de toutes les erreurs", de la spécification complète d’après des principes, de la présentation détaillée de la résolution des problèmes métaphysiques ou de la clé de leur résolution – cela non, certes, par des arts magiques, comme c’est le cas dans le programme de la nature simple de l’âme ou celui d’un premier commencement du monde. Kant progresse ici en ce qui touche le caractère systématique de la critique. Il y a système, parce que l’on peut saisir l’objet complet de la recherche, la raison pure, et en proposer une division, pour laquelle la logique ordinaire fournit un modèle. La différence d’avec celle-ci tient en ce que la critique cherche la limite du pouvoir de la raison, ce qui décide de la possibilité de la métaphysique. Plus loin, la certitude et la clarté sont également déterminées. Une hypothèse serait ici une marchandise interdite. Kant détermine la déduction des concepts purs de l’entendement, dont il souligne l’importance d’un point de vue historique. Cette détermination doit être l’exemple de toute certitude philosophique. Philosophique semble devoir être entendu comme synonyme d’apodictique, et conserve l’acceptation que le terme avait au XVIIè siècle, où il équivalait à scientifique. Kant distingue la déduction objective, de la déduction subjective. Il renvoie au Passage à la déduction transcendantale des catégories: "Or, ces concepts qui contiennent a priori la pensée pure dans chaque expérience, nous les trouvons dans les catégories, et c’est une déduction suffisante et en justifier la valeur objective, que de pouvoir prouver qu’un objet ne peut être pensé que par leur moyen. Mais comme dans une telle pensée, il y  a à l’œuvre quelque chose de plus que l’unique faculté de penser, l’entendement, et que l’entendement lui-même, comme faculté de connaissance, qui doit se rapporter à des objets, a besoin également d’un éclaircissement touchant la possibilité de ce rapport, nous devons examiner d’abord, non pas dans leur nature empirique, mais dans leur nature transcendantale, les sources subjectives qui constituent l’assise a priori de la possibilité de l’expérience" Appendice (Variante de A) Ici la préférence donnée à la déduction objective sur la déduction subjective vise plus à éviter des malentendus qu’à disqualifier cette dernière. Kant indique que sa problématique propre est celle de la constitution de l’objet, qui requiert l’articulation du concept et du sensible. L’appel fait aux facultés est à entendre dans cette perspective, et non comme une explication causale de l’activité de l’esprit. Cette dernière ne serait pas essentielle.

 LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE – Commentaire Préface suite 2

samedi 7 juillet 2007

09:23

 

PREFACE 1ère EDITION Suite 2

TEXTE

Pour ce qui est enfin de la clarté, le lecteur a le droit d’exiger d’abord la clarté discursive (logique) QUI RESULTE DES CONCEPTS, et ensuite aussi la clarté intuitive (esthétique) UI RESULTE DES INTUITIONS, c’est-à-dire des exemples ou autres éclaircissements in concreto. J’ai donné assez de soins à la première à la première: cela concernerait l’essence de mon projet, mais ce fut aussi la cause accidentelle qui m’empêcha de m’occuper suffisamment de l’autre, justement requise elle aussi, sans l’être cependant d’une manière aussi stricte. Je suis resté presque constamment indécis, dans le cours de mon travail, sur la manière dont je devais m’y prendre à cet égard. Des exemples et des explications me paraissaient toujours nécessaires et par suite se glissaient, de fait, dans la première esquisse, aux places qui leur revenaient. Mais je vis bientôt la grandeur de mon entreprise et la foule des objets dont j’aurais à m’occuper, et remarquant qu’à eux seuls et exposés sous une forme sèche e purement scolastique, ces objets donneraient une suffisante étendue à mon ouvrage, je ne trouvai pas convenable de le grossir encore davantage par des exemples e des explications qui ne sont pas nécessaires qu’au point de vue populaire; d’autant plus que ce travail ne pouvait en aucune façon être mis à la portée du public ordinaire et que les vrais connaisseurs en matière de science n’ont pas tant besoin qu’on leur en facilite la lecture. Sans dote c’est toujours une chose agréable, mais ici cela pourrait nous détourner quelque peu de notre but. L’Abbé TERRASSON dit bien que si l’on estime la longueur d’un livre non d’après le nombre de pages, ais d’après le temps nécessaire à le comprendre, on peut dire de beaucoup de livres qu’ils seraient beaucoup plus courts s’ils n’étaient pas si courts. Mais, d’un autre côté, lorsqu’on se donne pour but de saisir un vaste ensemble de la connaissance spéculative, un ensemble très étendu, mais qui se rattache à un principe unique, on pourrait dire, avec tout autant de raison, que bien des livres auraient été beaucoup plus clairs s’ils n’avaient pas voulu être si clairs. Car si ce qu’on ajoute pour être clair est utile dans les détails, cela empêche très souvent de voir l’ensemble, en ne permettant pas au lecteur d’arriver assez vite à embrasser d’un coup d’œil cet ensemble; toutes les brillantes couleurs qu’on emploie cachent en même temps et rendent méconnaissables les articulations et la structure du système qu’il importe pourtant au premier chef de connaître, pour en pouvoir apprécier l’unité et la solidité.

Il me semble que le lecteur peut trouver un plaisir qui n’est pas sans attraits à joindre ses efforts à ceux de l’auteur, lorsqu’il a en perspective d’exécuter entièrement et cependant d’une manière durable, selon l’esquisse qu’on lui a soumise, un si grand et important ouvrage. Or, la métaphysique, suivant les idées que nous en donnerons ici, est la seule de toutes les sciences qui puisse se promettre, – et cela dans un temps très court et avec assez peu d’efforts, pourvu qu’on y tâche en commun, – une exécution si complète qu’il ne reste plus à la postérité qu’à disposer le tout d’une manière didactique, suivant ses propres vues, sans, pour cela, pouvoir en augmenter le moins du monde le contenu. Elle n’est, en effet, que l’inventaire, systématiquement ordonné, de tout ce que nous possédons par la raison pure. Rien ne peut ici nous échapper, puisque ce que la raison tire entièrement d’elle-même ne peut lui demeurer caché, mais est au contraire mis en lumière par la raison elle-même, aussitôt qu’on en a seulement découvert le principe commun. L’unité parfaite de cette espèce de connaissances, qui dérivent de simples concepts purs, sans que rien d’expérimental, pas même une intuition particulière propre à conduire à une expérience déterminée, puisse avoir sur elles quelque influence pour les étendre ou les augmenter, cette parfaite unité rend cette intégralité absolue non seulement possible, mais aussi nécessaire. "Reste en toi-même, et tu connaîtras combien est simple pour toi l’inventaire" (Perse, Satires, 4,52)

J’espère présenter moi-même un tel système de la raison pure (spéculative) sous le titre de Métaphysique de la nature, et ce système, qui n’aura pas la moitié de l’étendue de la Critique actuelle, contiendra cependant une matière incomparablement plus riche. Mais cette Critique devait tout d’abord exposer les sources et les conditions de la possibilité de cette métaphysique et il lui était nécessaire de déblayer et d’aplanir un sol encore entièrement en friches. J’attends, ici, de mon lecteur la patience et l’impartialité d’un juge, mais là, je compte sur la bonne volonté et le concours d’un auxiliaire; car, si complète qu’ait été, dans la Critique, l’exposition de tous les principes qui servent de base au système, le développement de ce système exige cependant qu’on possède aussi tous les concepts dérivés, qu’il est impossible de dénombrer a priori et qu’il faut chercher n à un; et comme toute la Synthèse des concepts aura été épuisée dans la Critique, il est pareillement requis qu’il en soit de même ici, par rapport à l’Analyse: tout cela est facile, c’est plus un amusement qu’un travail.

Il ne me reste plus qu’à faire une remarque relative à l’impression. Par suite d’un retard apporté au commencement de cette impression, je n’ai pu revoir que la moitié des épreuves environ: j’y trouve quelques fautes d’impression, mais qui ne changent pas le sens, excepté celle de la page 379, lige 4 à partir du bas, où il faut lire specifisch au lieu skeptisch. L’antinomie de la raison pure, de la page 425 à la page 461, est disposée sous forme de tableau, de sorte que tout ce qui appartient à la thèse est toujours à gauche et ce qui appartient à l’antithèse toujours à droite; j’ai adopté cette disposition pour qu’il fût possible de comparer plus facilement l’une à l’autre la thèse et l’antithèse.

 COMMENTAIRE:

Après s’être exprimé en tant qu’auteur, Kant ici s’adresse au lecteur, à ce qu’il doit exiger: la clarté discursive d’abord, mais aussi la clarté intuitive. La clarté a pour but la vision d’ensemble et la structure du système. Il faut porter la métaphysique à son achèvement. En sorte qu’il ne restera rien à faire à la postérité. Kant définit ici clairement la métaphysique comme  la seule de toutes les sciences qui puisse se promettre en peu de temps et avec seulement très peu d’efforts, pourvu qu’on les unisse, un achèvement tel qu’il ne reste à la postérité qu’à disposer le tout de façon didactique suivant ses visées, sans pouvoir le moins du monde pour cela augmenter le contenu. Elle est aussi l’inventaire de toutes nos possessions par raison pure, systématiquement ordonné. Inventaire reprend le caractère complet promis à la métaphysique. L’ordre systématique est celui qui s’établit à partir des principes. Un tel système est espéré en tant que métaphysique de la nature. C’est ce qui est clairement énoncé ici. Cette Métaphysique de la nature est distincte de la Critique. On peut considérer les Principes métaphysiques de la science de la nature (1786), comme relevant de ce projet: la science de la nature suppose une métaphysique de la nature, qui a une partie transcendantale, où l’objet est indéterminé, et une métaphysique de la nature corporelle (distinguée de la nature pensante), qui est proprement l’ouvrage de 1786. Mais ce texte pose aussi la question du statut de la Critique, présentée ici comme donnant les principes pour le système, ce qui ne s’accorde pas immédiatement avec la visée précédemment annoncée, celle des limites à établir pour le pouvoir de la raison. On retrouvera ces questions dans la Préface de la deuxième édition et dans le chapitre III de la Méthodologie transcendantale. Finalement, il ne manque rien à la conscience qu’a l’auteur du rapport de son œuvre à l’histoire de la métaphysique.

 


[1] (On entend ça et là des plaintes sur la pauvreté de la façon de penser de notre époque et sur la décadence de la science basée sur des principes. Mais je ne vois pas que les sciences dont le fondement est bien établi, comme la mathématique, la physique, etc., méritent le moins du monde ce reproche. Elles soutiennent, au contraire, leur ancienne réputation de sciences bien établies et même dépassent encore dans ces derniers temps. Or, le même esprit se montrerait tout aussi efficace en d’autres genres de connaissances, si on avait seulement tout d’abord pris le soin de rectifier les principes de ces sciences. Tant que cette rectification reste à faire, l’indifférence, le doute et enfin une sévère critique sont plutôt des preuves d’une manière de penser profonde. Notre siècle est particulièrement le siècle de la critique à laquelle il faut que tout se soumette. La religion, alléguant sa sainteté et la législation sa majesté, veulent d’ordinaire y échapper; mais alors elles excitent contre elles de justes soupçons et ne peuvent prétendre à cette sincère estime que la raison accorde seulement à ce qui a pu soutenir son libre et public examen)

 

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