Etre et Devenir du cosmos 3

prétendue évidence et déclaré que dans l’infini qui englobe notre cosmos il existe à l’infini des multitudes de mondes. Ces mondes naîtraient et disparaîtraient les uns à côté du nôtre, d’autres avant lui, d’autres après lui. Pour Anaximandre, ces mondes ne seraient pas, en l’espèce, les planètes ni les étoiles fixes. Il prétend, au contraire, que chacun de ces mondes a son système astral. L’idée fondamentale d’Anaximandre est vraisemblablement double. Premièrement, il veut éviter la disproportion que présenterait l’existence d’un monde unique et limité en face d’un infini d’espace et de temps ; deuxièmement, il veut rappeler énergiquement à l’homme sa propre insignifiance. Le monde dans lequel il vit n’est qu’un monde parmi une multitude d’infinie d’autres mondes.

Cette théorie a été reprise par les atomistes Leucippe, Démocrite et enfin Epicure. On trouve à ce sujet une rédaction de la formule de Démocrite, ainsi conçue : « Il existe des mondes infiniment nombreux et différents de grandeur. Dans certians il n’y a ni soleil, ni lune, dans d’autres, ces astres sont plus gros que chez nous, dans d’autres encore il y en a plusieurs. Certains mondes sont complètement dépourvus d’animaux, de plantes et d’humidité. Les distances entre les mondes sont inégales, soit plus grandes, soit plus petites. Ici, les mondes sont en croissance, là en plein essor, ailleurs ils sont dans leur vieillesse ; certains sont partiellement en train de se former, d’autres partiellement en train de disparaître. Ils peuvent aussi être détruits s’ils s’entrechoquent. » D’autres textes complètent celui-ci en ajoutant qu’il arrive aussi que plusieurs mondes sont semblables les uns aux autres jusque dans les plus petits détails. Le sens de ces spéculations est clair dans l’ensemble. Il ne vient pas à l’esprit de Démocrite de prouver certains faits cosmologiques. Il veut plutôt rendre évident que dans le concept d’infini il faut comprendre non seulement l’étendue spatiale et temporelle, mais aussi la possibilité indéterminée de formations toujours nouvelles. En définitive, nous sommes en présence , d’une attitude de scepticisme résigné. En face de l’être limité, réclamé par Parménide, et que l’on ne sait où trouver, il ne reste que l’être infini qui se dilue en des variations à perte de vue.

Cependant la philosophie a évidemment la conviction que le Tout peut être compris comme un être limité. Chez Parménide, le cosmos, mélange d’être et de non-être, cosmos qui s’oppose à l’être pur, est unique, et chez Platon existe également un seul cosmos créé par la divinité selon un prototype éternel. Aristote s’efforce de démontrer expressément qu’il ne peut exister qu’un cosmos unique, et le Portique pense de même.

Nous pouvons aussi résumer ces théories de la façon suivante : l’Académie, les Péripatéticiens et le Portique sont partisans d’un seul cosmos parce que le cosmos que nous voyons est en même temps la forme la plus parfaite que l’on puisse penser. Or la perfection ne peut exister qu’à un seul exemplaire. Pour Epicure, par contre, notre cosmos est tout à fait imparfait ; c’est une composition produite par le tourbillon contingent des atomes. Des formations de ce genre peuvent naturellement se reproduire à l’infini, et il s’en est produit à l’infini.

La pensée grecque avant l’apparition de la philosophie a toujours admis que notre monde a eu un jour une origine et qu’il peut un jour disparaître. Les théogonies enseignent que les légions de forces divines que nous connaissons n’ont pas toujours existé, mais qu’elles proviennent d’un petit nombre d’archétypes ; et s’il est vrai que les dieux ne peuvent pas mourir, les Grecs n’en ont qu’une connaissance plus vive du caractère passager de tout ce qui n’est pas Dieu. Une légende bien connue ne nous apprend-elle pas que Deucalion n’est pas purement et simplement l’homme primitif, mais qu’il est le seul homme qui ait donné un nouveau commencement aux choses après avoir assisté à la destruction de toute une humanité ? Cet anéantissement a été causé par un déluge. Peut-être a-t-on eu relativement tôt l’idée de donner un pendant à ce déluge en imaginant un anéantissement par le feu. Ce serait l’interprétation de la légende de Phaéton.

Chez les Présocratiques se développent alors trois thèses caractéristiques. Nous connaissons déjà celle d’Anaximandre et des atomistes. Notre monde n’est qu’un monde parmi des mondes innombrables qui naissent et disparaissent tous. Pour d’autres, comme Anaximène ou Anaxagore, le monde naît, mais ils semblent penser que le monde une fois né ne subsiste ensuite sans fin.

La théorie du troisième groupe est particulièrement digne d’intérêt. C’est la théorie d’Héraclite, semble-t-il, et surtout d’Empédocle. Pour eux il existe un seul monde qui de toute éternité est soumis à un rythme constant d’apparitions et de disparitions. Et si Héraclite a manifestement été conduit à cette thèse par le phénomène de succession continuelle du jour et de la nuit, par contre la construction rythmique si compliquée et si subtile d’Empédocle a été influencée par toute une série de spectacles naturels. On peut supposer par exemple qu’il a été impressionné entre autres choses par la floraison et le flétrissement de la nature provoqués par le changement des saisons.

L’ensemble du problème ne devient cependant difficile qu’à partir du moment où l’on fait intervenir expressément une divinité ordonnatrice du monde. Car il semble dès l’abord compréhensible que la divinité tire un cosmos ordonné d’un chaos inorganisé. Or si l’on pousse à l’extrême l’idée que Dieu, en tant qu’être purement et simplement parfait, ne peut faire naître qu’un monde proportionné à sa perfection, il est difficile d’expliquer comment l’œuvre de Dieu peut disparaître. Dieu lui-même ne peut pas vouloir arbitrairement détruire l’œuvre qu’il a voulu parfaite. En dehors de Dieu il n’existe pas de puissance qui soit capable de détruire son œuvre. Et inversement, si l’œuvre de Dieu peut en fait être détruite, c’est qu’il n’était justement pas aussi parfait que l’on devait s’y attendre.

Nous arrivons ainsi à la thèse de Platon, laquelle est, par sa structure, comparable à l’image qu’Hésiode se fait du monde dans sa Théogonie. Selon Platon le Cosmos est bien né comme œuvre de Dieu, confectionné par lui, mais ensuite, il dure éternellement parce que Dieu l’a voulu.

Cependant cette conception est, elle aussi, discutable. Aristote a sur ce point émis énergiquement des doutes : d’abord cette conception compromet la symétrie ontologique de la naissance et de la destruction. Ce qui est né doit disparaître et réciproquement. Ensuite le concept philosophique de Dieu conduit à de nouvelles difficultés. Si Dieu, en tant qu’être parfait, ne peut avoir aucune raison de détruire sa propre œuvre, on doit inversement demander quelle raison aurait pu inciter Dieu à entreprendre pareille œuvre  à un moment quelconque. Etait-il satisfait de l’état dans lequel le monde se trouvait auparavant ? Avait-il besoin, lui l’être parfait, de variété et de changement ? Aucune de ces suppositions n’est satisfaisante et toutes portent préjudice à la perfection divine.

Il est évident qu’Aristote ne suit pas sur ce point la voie que suivra Epicure (quoiqu’il ait été bien utile à Epicure d’utiliser les arguments d’Aristote pour combattre Platon). Aristote ne coupe pas toute relation entre le divinité et le monde. Il suit, au contraire, une voie moyenne qui lui est propre. D’un côté il déclare le monde lui-même parfait et éternel. En tant que tout, le monde n’a pas eu de naissance et ne peut disparaître. La région entre la Lune et le bord du ciel, quoiqu’on puisse la voir, est elle-même divine et éternellement immuable. Si dans le monde sublunaire il se produit un continuel échange de devenir et de destruction, cela ne porte aucunement préjudice à la stabilité de l’ensemble. D’un autre côté, il existe néanmoins encore un dieu au delà du monde : c’est le moteur non-mû. C’est de lui que dépend le cosmos quoique celui-ci n’ait pas été créé par lui, car ce moteur met en marche le mouvement de par son seul être, mais sans jamais l’avoir mis en branle en intervenant dans l’ordre du temps.

Rien d’étonnant à ce que cette théologie compliquée ait été par beaucoup de philosophes exploitée aussi bien qu’attaquée. Epicure reprit les arguments d’Aristote pour combattre la divinité de Platon, créatrice du monde, mais il combattit la thèse selon laquelle le cosmos visible était lui-même divin. Au contraire, le Portique (et encore plus l’Académie platonicienne) rapprocha Aristote d’Epicure, ou parfois se servit de ses dissertations sur la divinité du cosmos pour étayer sa propre doctrine, celle d’une Providence gouvernant tout le cosmos. Au reste, on a l’impression que le Portique, à cause de l’image qu’il se fait du monde, ne s’est pas exposé à de moindres objections que Platon. Il a introduit la notion de « Providence ». Le monde est l’être le plus parfait qui puisse exister et c’est vrai même pour les vers qui sont dans la boue. Le monde est régi par une puissance omnipotente et divine qui pénètre partout dans l’univers. Mais malgré tout il est traversé par un rythme continuel de naissances et de destructions. Il s’abîme dans le feu primitif pour en renaître tout nouveau. Mais on ne voit pas bien comment on peut établir une harmonie entre la Providence et la conflagration mondiale. On croit deviner chez le stoïcien Posidonius à quelles difficultés ce problème le conduisait. Il faut enfin se demander comment se représenter l’image du cosmos. La pensée antique a tenu absolument à se faire du monde une idée suggestive. Mais la chose n’était possible que si l’on faisait appel à des images conductrices.

Il faut mentionner un certain nombres de ces images.

D’abord, selon une idée très ancienne et très répandue, le cosmos devrait être regardé comme un être vivant. On l’a mis en parallèle avec l’homme. Si la double notion de macrocosme et de microcosme ne joue pas en tant que telle un rôle bien important dans la tradition philosophique, on trouve cependant déjà la réalité qu’elle représente chez les plus anciens Présocratiques. Elle prend au début l’allure d’un enfantillage. On met en effet en parallèle le minerai avec les os, la terre molle avec la chair, les fleuves avec les veines et la mer avec la cavité abdominale. Et puisque l’homme a aussi une âme, l’animal-cosmos doit aussi avoir une âme à sa disposition, que cette âme soit le souffle de vie ou l’esprit qui régit le corps de l’intérieur.

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