Discussion sur De l’ethnogénèse à la généalogie chez Nietzsche3

 

Citer

De l’ethnogénèse à la généalogie chez Nietzsche3

2. De la Généalogie de l’ethnie 

Nietzsche ne se contente pas de faire l’ethnogénèse des peuples, il va nous montrer qu’il est aussi un généalogiste. Qu’en est-il de la généalogie ? Un nouveau point de départ est indispensable : c’est à travers l’introduction du concept de généalogie que Nietzsche détaille les processus et les enjeux de l’ethnogénèse, en affinant et en synthétisant les analyses de Par-delà le bien et le mal et du Gai savoir.

Faire une généalogie, c’est avant tout mettre en œuvre un questionnement régressif, c’est remonter vers l’origine, ou plutôt vers les origines en tant qu’elles sont sources productrices d’une interprétation, mode d’investigation qui se veut plus profond que la recherche de la cause, du principe ou du fondement : le déplacement de l’interrogation n’est pas un simple redoublement de l’interrogation : il ne s’agit pas de chercher la cause de la cause, ou le fondement du fondement, mais d’abandonner l’idée-même d’une enquête sur la cause et sur la raison. A travers les conditions d’émergence propres à une interprétation de la réalité, Nietzsche vise très précisément en réalité  les pulsions qui commandent cette interprétation. La généalogie représente ainsi le contraire du dogmatisme, en cela que le dogmatisme consiste à ne plus interroger son questionnement, à faire comme si les questions allaient de soi, à admettre sans aucun recul critique une certaine valorisation. Le dogmatisme recouvre la pensée oublieuse de ses origines, en d’autres termes la pensée qui cherche à se couper de ses conditions de constitution et d’émergence pour se présenter comme autonome et objective.

Pour bien comprendre l’origine de la pensée généalogique de l’ethnie, nous disons que cette pensée prend son origine dans la pensée ecclésiastique. En effet selon Taylor, « dérivée du grec ethnos, néo-latinisée puis francisée et anglicisée, l’expression ethnie, reste longtemps d’usage exclusivement ecclésiastique. Elle dénote, par opposition aux chrétiens, les peuples païens ou ‘gentils’, qu’en langage séculier on appellera d’abord nations ou peuples, puis, à partir du XIXè siècle, race et tribus, alors même que la science en charge de leur description s’appelle depuis la fin du XVIIIè siècle ethnologie ou ethnographie[1]. » Au début du XXè siècle, les termes(ethnologie, ethnographie) sont progressivement concurrencés ou supplantés, selon notre auteur, par divers néologismes, comme le français ethnie (ré)inventé par Vacher de Lapouge en 1896, ou les termes allemands ethnicum et ethnikos. Leur apparition est concomitante avec le déplacement sémantique des substantifs jadis utilisés : nation est désormais réservé aux Etats « civilisés » de l’Occident, peuple, en tant que sujet d’un destin historique, est trop noble pour des sauvages (du moins en français), race, centré maintenant sur des critères purement physiques, est trop général, sorte de « nation » au rabais, l’ethnie se définit par une somme de traits négatifs. Son émergence répond aussi aux exigences d’encadrement administratif et intellectuel de la colonisation. N’est-ce pas cette définition qui a inspiré Nietzsche, lorsqu’il s’intéresse à l’ethnie juive?

Pour Nietzsche, l’ethnie juive est une caste sacerdotale. Une caste est un ensemble de personnes qui sont séparées des autres de part leur origine. Cette ethnie juive est fondée sur le mythe de la pureté raciale. Sa classe sociale est la classe pure et les autres sont la classe impure. Le juif n’est à l’origine qu’un homme « qui se lave, qui s’interdit certains aliments entraînant des maladies de la peau, qui ne fréquente pas les femmes malpropres du bas peuple et qui a horreur du sang[2]. » Mais Nietzsche trouve quelque chose de malsain dans cette aristocratie sacerdotale.

Cette aristocratie est malade car frappée d’une neurasthénie, d’une débilité intestinale. Le remède qu’elle a inventé pour guérir est de s’interdire de manger de la viande, de jeûner et de s’abstenir sexuellement. Contre ces aristocrates juifs, Nietzsche recommande les cures du Docteur Silas Weir Mitchell. Ce dernier est un médecin américain spécialiste du traitement des affections neurologiques. Ses cures de repos, accordant une importance primordiale à l’isolement du patient, lui apportèrent une grande notoriété.

Le juif est un prêtre, ennemi des sens, un fakir et un brahmane. Il est orgueilleux, revanchard, perspicace, débauché, amoureux, assoiffé de pouvoir, vertueux et malade. Il est l’ennemi le plus méchant. L’impuissance a fait naître en lui une haine féroce, monstrueuse, haineuse et venimeuse.[3] Le juif accroît sa domination sur les âmes d’élite, les nobles, les puissants par sa narcose mystique.

En face de l’ethnie juive, se dresse l’ethnie chrétienne. Dans le célèbre passage que lui a fourni son ami et collègue de Bâle, Franz Overbeck, spécialiste de christianisme primitif, Nietzsche pointe l’hostilité violente de Tertullien à l’égard des Juifs[4], comme pour souligner la présence d’une composante antisémite appuyée dans le christianisme primitif. Cette idée sera reprise et développée dans l’Antéchrist[5] : le ressentiment animant le mouvement de révolte qu’est le christianisme naissant vise en premier lieu le clergé juif institué.

Le conflit historique entre le monde romain catholique et le judaïsme n’est que l’une des manifestations du conflit axiologique dessiné par Nietzsche. La netteté de l’opposition confère à coup sûr à ce cas particulier une valeur paradigmatique, révélatrice de l’enjeu réel de la rivalité par-delà l’apparence d’une rivalité politique, mais il ne s’agit néanmoins que d’un cas particulier, d’une traduction historique du combat entre valeurs parmi bien d’autres traductions historiques dont la suite du paragraphe 16 du premier traité de la Généalogie va du reste donner des exemples. Nietzsche n’identifie pas la faiblesse au judaïsme, pas plus qu’il n’accorde à Rome le monopole de la force. Le christianisme originaire, la Réforme ou encore la culture de la Révolution française sont isomorphes à la faiblesse sans relever du judaïsme, ni au point de vue doctrinal, ni au point de vue historique; la Renaissance italienne ou la culture incarnée par Napoléon sont de valeur équivalente à la culture de la Rome antique sans lui appartenir pour autant. Loin d’épuiser par eux-mêmes la situation analysée par Nietzsche, Rome et le judaïsme fournissent tout au contraire des modèles d’intelligibilité, applicables à d’autres séquences historiques. Ce paragraphe, on le voit, fournit un bon exemple du caractère typologique de la réflexion nietzschéenne et de son souci de mettre en évidence des lignes isochroniques de culture.

Finalement, Nietzsche affirme « qu’il suffit de comparer avec les Juifs des peuples aux dons analogues, par exemple les Chinois ou les Allemands, pour discerner ce qui est de premier et ce qui est de cinquième ordre[6]. » Dans cet passage, Nietzsche affirme clairement que loin de constituer une sorte d’antithèse des Juifs (ce que vise la notion d’aryanité chez les théoriciens racistes et nationalistes de l’Allemagne de son temps), c’est bien aux Juifs que s’apparentent les Allemands par leurs dispositions spécifiques; la seule différence que Nietzsche relève n’est pas à l’avantage de ses compatriotes : elle tient à ce que ces dispositions demeurent chez les Allemands embryonnaires, peu élaborées, et dépourvues de la génialité qui caractérise en revanche les Juifs.

CONCLUSION

M. Boa Thiémélé Léon Ramsès s’est interrogé sur la question des origines chez Nietzsche et Cheick Anta Diop. Nous soulignons cette réflexion de notre auteur : « Nietzsche veut d’une Europe aristocratique façonnée dans du granit et par la force. La force, la violence ou la guerre aident un nouveau type à se fixer. Cette nouvelle race ainsi créée par la grande santé sera tout l’opposé des médiocres puisque les membres auront des caractères très accusées, en somme une race d’hommes sévères, belliqueux, taciturnes, fermes et secrets. Ces hommes seront libres d’autant plus libres qu’ils auront été guerriers[7]. » A l’origine de cette Europe, notre auteur soutient que « contre l’Allemagne des royaumes et du nationalisme, Nietzsche glorifie la Grèce[8]. » Dans cette présente étude, nous avons voulu interroger Nietzsche sur ce qu’il avait à dire sur l’ethnie dans son livre la Généalogie de la morale. Nous sommes partis de l’ethnie, de sa naissance. Des auteurs comme Amselle ont affirmé que : « La cause paraît donc entendue : il n’existait rien qui ressemblât à une ethnie pendant la période précoloniale. Les ethnies ne procèdent que de l’action du colonisateur qui, dans sa volonté de territorialiser le continent africain, a découpé des entités ethniques qui ont été elles-mêmes ensuite réappropriées par les populations. Dans cette perspective, l’ethnie, comme de nombreuses institutions prétendues primitives, ne serait qu’un faux archaïsme de plus[9]. »

Nietzsche, en homme du XIXè siècle, a bénéficié du classement des peuples de son époque. Cette ethnogénèse que nous avons traitée dans notre première partie, nous a fait découvrir que l’ethnie est sujet et objet d’une histoire idéologique. Mais Nietzsche ne se contente pas de jouer à l’ethnologue, il interprète aussi en généalogue. C’est le sujet de notre deuxième partie. Son langage abscons a été diversement interprété car la question raciale est un sujet sensible. Notre position est claire là-dessus : Nietzsche n’est pas un raciste mais il continuera toujours de nous faire frissonner. Avec Gadamer, voici une anecdote qui nous fait penser à l’origine de Nietzsche : « Je ne sais pas, Messieurs, si vous êtes déjà allés sur la tombe de Nietzsche…Je suis allé là-bas une fois, à Röcken, le petit village où il est né, aux environs de Leipzig, dans une région désolée à laquelle l’Histoire du monde, on le sait, ne s’est intéressée que pour y livrer des batailles. Des oies sur le chemin aux abords du village, un petit bourg exigu, une église elle aussi exiguë, au pied du mur de l’église, trois monumentales plaques funéraires en fonte : Nietzsche entouré de ses parents. On ne peut pas les regarder sans qu’un certain frisson vous gagne et sans penser qu’un fils de pasteur de ce village de Saxe a dit un jour : « Je suis de la dynamite », et qu’il n’a pas eu absolument tort[10]. »

Bibliographie

AKE Patrice Jean.- « Nietzsche et la critique du Prêtre » Thèse de Doctorat Unique en Philosophie (Mai 2003), Sous la direction du Prof. NIAMKEY Koffi Robert.

AMSELLE (De Jean-Loup) et M’BOKOLO(Elikia)(éd.).- Au cœur de l’ethnie, (Paris, La Découverte, 1985).

BOA Thiémélé Léon Ramsès.- « Convergence de vue entre Cheick Anta Diop et Nietzsche à propos des origines dans Annales Philosophiques de l’UCAO N°1, 2004.

CHRETIEN(Jean-Pierre) et PRUNIER (Gérard) (Sous la direction de) .- Les ethnies ont une histoire (Paris, Karthala, 2003).

EBOUSSI-BOULAGA(Fabien).- La crise du Muntu. Authenticité africaine et philosophie (Paris, Présence Africaine 1977).

GADAMER(Hans-Georg).- Nietzsche l’antipode. Le drame de Zarathoustra. Suivi de Nietzsche et nous, entretien entre Theodor W. Adorno, Max Horkheimer et Hans-Georg Gadamer, (Paris, Allia, 2000).

LEFEBVRE(Henri).- Nietzsche (Paris, Editions Syllepse, 2003).

MAQUET(Jacques).- « Ethnie » dans Dictionnaire des civilisations africaines.

MEMEL(Fôtê Harris).- L’ethnie et son histoire. A propos de l’hsitoire culturelle des Odjoukrou dans KASA BYA KASA, Institut d’Ethnosociologie Université d’Abidjan  n° 11 Avril 1977.

NIETZSCHE(Friedrich).- Humain, trop humain II –Fragments Posthumes, traduction par Robert Rovini (Paris, Gallimard 1968)

NIETZSCHE(Friedrich).- L’Antéchrist suivi de Ecce Homo, (Paris, Gallimard 1974).

NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971).

Processus ethniques en URSS, éditions du Progrès, Moscou, 1983, cité par KOUANDA(Assimi).- la religion musulmane : facteur d’intégration ou d’identification ethnique. Le cas des Yarse du Burkina Faso

TAYLOR(A.C.).- « ethnie » Sous la direction de BONTE (Pierre)- IZARD(Michel).- Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie (Paris, PUF, 1991).

TEMPELS(P.).- La Philosophie Bantoue (Paris, Présence Africaine 1959).

VARENNE(Jean).- Zarathushtra et la tradition mazdéenne (Paris, Seuil, 1966).

WONDJI(Christophe).- Le peuple et son histoire dans GodoGodo, Bulletin  de l’I.H.A.A.A. n°1 octobre 1975.

 

 


[1] TAYLOR(A.C.).- « ethnie » Sous la direction de BONTE (Pierre)- IZARD(Michel).- Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie (Paris, PUF, 1991), p. 242

 

[2] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 28

 

[3] AKE Patrice Jean.- « Nietzsche et la critique du Prêtre » Thèse de Doctorat Unique en Philosophie (Mai 2003), Sous la direction du Prof. NIAMKEY Koffi Robert, (en 2 Volumes) tome 1, p. 6ss

[4] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 50

[5] NIETZSCHE(Friedrich).- L’Antéchrist suivi de Ecce Homo, (Paris, Gallimard 1974), p. 35ss

[6] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 54

 

[7] BOA Thiémélé Léon Ramsès.- « Convergence de vue entre Cheick Anta Diop et Nietzsche à propos des origines dans Annales Philosophiques de l’UCAO N°1, 2004, p.42

[8] BOA Thiémélé Léon Ramsès.- « Convergence de vue entre Cheick Anta Diop et Nietzsche à propos des origines dans Annales Philosophiques de l’UCAO N°1, 2004, p.39

 

[9] AMSELLE (De Jean-Loup) et M’BOKOLO(Elikia)(éd.).- Au cœur de l’ethnie, (Paris, La Découverte, 1985), p. 23

[10] GADAMER(Hans-Georg).- Nietzsche l’antipode. Le drame de Zarathoustra. Suivi de Nietzsche et nous, entretien entre Theodor W. Adorno, Max Horkheimer et Hans-Georg Gadamer, (Paris, Allia, 2000), p. 68.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :