Discussion sur De l’ethnogénèse à la généalogie chez Nietzsche2

 

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De l’ethnogénèse à la généalogie chez Nietzsche2

1. De la classification des ethnies

« Le vrai sujet de la philosophie » écrit Fabien Eboussi Boulaga, « celui qui la fait, c’est l’ethnie anonyme et éternelle[1]. » Et, bien entendu, seul l’ethnologue, sujet-supposé-savoir car détenteur de la langue philosophique sera en mesure de rendre explicite ce fondement ultime des significations culturelles que l’ethnie déploie sous son regard, et permettra à ceux qui ne se comprennent finalement pas eux-mêmes d’accéder ainsi à la connaissance de soi. Se reconnaissant maintenant dans nos mots, ceux qui ne parlent pas comme nous acquiesceront et nous diront : « Vous nous comprenez maintenant, vous nous connaissez totalement, vous connaissez de la manière dont nous connaissons[2]. »

Dans toute ethnie, nous enseigne M. Harris Memel Fôté, « une conscience de soi, pétrifiée dans des structures et animée par agents déterminés, raconte, en se référant à des catégories générales et particulières, la génèse et le devenir du peuple[3]. » Parmi les récits idéologiques que cite notre auteur, figurent les légendes  de Nengué pour les Sénoufo, de Boukani pour les Koulango, de Tan-Daté pour les Abron, d’Abra Pokou pour les Baule, ou d’Amlan pour les Agni-Sanwi. Qu’en est-il de Nietzsche ?

Nietzsche, nous le savons doit beaucoup à l’ethnographie britannique (Lubbock en particulier, Tylor également) au profit des sources allemandes (dont certains jouent, il est vrai, un rôle incontestable. Nous pouvons citer les emprunts que Nietzsche fait aux travaux d’Hermann Post dans le paragraphe III , du second traité de la Généalogie de la morale.

En bon ethnologue, Nietzsche va procéder dans la Généalogie de la morale à une classification ethnique. La classification qu’il va faire est située dans le cadre sacerdotal. C’est le prêtre, missionnaire de tous les temps, qui est caché derrière l’ethnologie. Et cela Nietzsche le sait. Alors qu’à l’origine, il n’y avait pas d’ethnies, le prêtre est venu installer une fausse dichotomie entre les groupes de personnes, afin de pouvoir les évangéliser. L’ethnicisme est devenu un jeu et parfois ce jeu a eu de très graves conséquences génocidiaires en Afrique (Rwanda, Burundi).

Dans cette description, Nietzsche note d’abord l’ethnie aryenne composée de puissants, de maîtres, de riches et de possédants. Leur trait de caractère typique est que les Aryens disent toujours la vérité. A ce propos, ils sont des hommes véridiques. Ils ont la tête blonde. La langue gaëlique appelle les aristocrates des Fin-Gal, de fin, nom distinctif de la noblesse. Dans cette ethnie, Nietzsche range, par exemple, les Celtes, les Goths. Il souligne qu’au fond de toutes les races aristocratiques, il y a le fauve, la superbe brute blonde avide de proie et de victoire[4]. De temps à autre, ce fauve se manifeste, ce fond caché a besoin de se libérer. Il faut qu’il sorte, qu’il retourne dans son pays sauvage. Pour nous cette bête blonde est un mythe de l’ethnie. En effet, l’analyse que Nietzsche fait ici du comportement des aristocraties guerrières est intégralement construite sur le modèle animal du fauve et les variations terminologiques destinées à le mettre en œuvre : d’où la référence à la bête, puis enfin à la bête blonde. C’est toujours sur ce modèle différencié de l’animal et des diverses races animales que s’appuiera Nietzsche à la fin du paragraphe 11 de la Généalogie, pour décrire, par opposition au type d’homme caractéristique des aristocraties guerrières, l’Européen moderne rapporté quant à lui au modèle de l’animal domestique.

Ce mythe de l’ethnie a conduit de nombreux commentateurs de Nietzsche à voir en lui un raciste et un antisémite flagrants : en lui faisant signifier, en d’autres termes, une allusion au portrait idéaliste et fantasmatique de l’Aryen blond, ce qui irait dans le sens d’un enthousiasme germanophile nationaliste de Nietzsche. D’ailleurs dans un entretien entre Theodor W. Adorno, Max Horkheimer et Hans-Georg Gadamer, lors du cinquantième anniversaire de la mort de Nietzsche, Adorno affirme que « Nietzsche a été confisqué par les Nationaux-Socialistes et on a littéralement fait de lui l’avocat de la brute blonde, l’avocat de l’impérialisme allemand ; on a cru pouvoir déduire de son œuvre que seule la puissance, la volonté de puissance, pouvait valoir comme norme de conduite humaine, et on a ainsi cru pouvoir l’utiliser pour justifier ce genre d’arbitraire et de violence[5]. »  Les remarques du paragraphe 5 au sujet de la blondeur des Celtes, et de manière plus générale la critique des valeurs du judaïsme et d’Israël comme peuple sacerdotal (notamment dans les paragraphes 7 et 16 du premier traité), ainsi que la virulence du ton adopté dans l’ensemble de ce traité, constitueraient des éléments supplémentaires renforçant la présomption de racisme.

Dans la partie finale de la phrase qui fait apparaître la formule de « bête blonde[6] », Nietzsche donne six exemples de cette bête : l’ethnie romaine, l’ethnie arabe, l’ethnie germanique, l’ethnie japonaise, l’ethnie grecque(héros homériques) et l’ethnie viking. Il nous semble pour le moins difficile de faire coïncider la totalité de ces exemples avec la blondeur au sens littéral. Si en outre l’idée même d’une signification mythique est rejetée, il nous semble que la qualification de « bête » pour désigner un type d’humanité n’offre guère de sens. A cela il faudrait ajouter un troisième élément : Nietzsche soulignera bientôt qu’il n’existe pas de rapport de sang entre les anciens Germains et les Allemands contemporains. Enfin, il faudrait mentionner un quatrième point : la condamnation énoncée dans les textes posthumes de 1888, à propos des Lois de Manou : « Nous avons le modèle classique, spécifiquement aryen : nous pouvons donc rendre l’espèce d’homme la mieux équipée et la plus réfléchie responsable du mensonge le plus radical qui fut jamais fait…On a imité cela, presque partout : l’influence aryenne a perverti le monde entier[7]… » A quoi il faut ajouter la présence constante, dans la Généalogie de la morale II, 12, par exemple, d’une condamnation explicite de l’antisémitisme, si constante au demeurant dans les textes de Nietzsche que l’on peut citer aisément d’innombrables autres exemples.

Il demeure que s’il ne vise pas à travers son expression de bête blonde l’incarnation d’un mythe ethnique ou d’un mythe ethnique de la pureté raciale aryenne à la mode chez les antisémites de son temps, ou d’autres, Nietzsche ne nous paraît pas pour autant à l’abri de la critique ; pour la raison suivante : c’est une chose que de se rendre expressément coupable de déclarations racistes, et une chose grave ; c’en est une autre que de prendre le risque de la mésinterprétation de ses propos en un sens éventuellement raciste, et elle ne nous paraît guère moins grave. Que ce soit par maladresse ou par inconscience, Nietzsche nous paraît prendre indubitablement un tel risque. Il ne cesse de répéter qu’il sait ne pouvoir être compris avant longtemps, en raison de la radicalité du bouleversement des habitudes de pensée instauré par son questionnement nouveau, en raison aussi et surtout (c’en est la conséquence) du bouleversement des habitudes d’expression instauré par son nouveau langage, et notamment la logique d’enchaînements et de déplacements métaphoriques multiples et mythiques qui le constitue. Nietzsche sait fort bien par conséquent, il s’ouvre parfois à son lecteur du reste, qu’il sera non pas incompris, mais compris de travers, que sa pensée sera mésinterprétée et déformée. On peut juger que la mésinterprétation sera sans grande conséquence lorsqu’elle portera sur la critique des procédures de pensée métaphysique, problème qui ne captivera guère que le cercle étroit des spécialistes. Il en va tout autrement quand il s’agit d’un problème aussi sensible que celui du racisme, particulièrement dans une atmosphère réceptive comme l’est celle de l’Allemagne (et généralement de l’Europe) de la fin du XIXè siècle.

A côté du premier groupe constitué par l’ethnie aryenne, il y a un second : l’ethnie nègre. Cette ethnie est composée d’hommes du commun, d’hommes de couleurs. Ce sont des hommes aux cheveux noirs. Ces indigènes, foncés aux cheveux noirs, préaryens du sol, italique tranchent nettement par leur couleur. L’ethnie juive, caste sacerdotale,[8]peut se ranger dans cette catégorie. Leur trait typique est qu’ils ne disent pas la vérité. De façon explicite, Nietzsche soutient que « l’homme du commun (est) homme de couleur foncée, surtout…homme aux cheveux noirs puisque l’indigène préaryen du sol italique tranche le plus nettement par sa couleur sur la race blonde des conquérants aryens, devenus ses maîtres…le bon, le noble, le pur, désignait à l’origine la tête blonde en opposition aux indigènes foncés aux cheveux noirs[9]. » Hic niger est, c’est-à-dire celui-là est noir, est une formule que Nietzsche a déjà utilisé pour en faire le titre du paragraphe 203 du Gai savoir, et qu’il emprunte aux Satires d’Horace (I, 4, vers 85) : Hic niger est, hunc tu, Romane, caveto (« Celui-là est noir, prend garde à lui, Romain! » Le passage s’applique au faux ami, traître et hypocrite). Les conséquences que Nietzsche en tire pour l’ethnie nègre est que le nègre est un menteur, un homme peu digne de confiance.

Nietzsche ne s’arrête pas à cette classification car entre les deux groupes il y a un métissage des ethnies. Il parle alors de « mélange des races[10]. » Devant ce problème, nous pensons avec Nietzsche que l’unité ethnique est une unité de façade. Et nous soutenons que l’affirmation ethnique, telle qu’il nous la présente, dans des formations sociales inachevées et dans une historicité écartelée, est l’ultime repli culturel. L’identité est une totalité décomposable.


[1] EBOUSSI-BOULAGA(Fabien).- La crise du Muntu. Authenticité africaine et philosophie (Paris, Présence Africaine 1977), p. 30

[2] TEMPELS(P.).- La Philosophie Bantoue (Paris, Présence Africaine 1959), p. 36

[3] MEMEL(Fôtê Harris).- L’ethnie et son histoire. A propos de l’histoire culturelle des Odjoukrou dans KASA BYA KASA, Institut d’Ethnosociologie Université d’Abidjan  n° 11 Avril 1977, p. 46

[4] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 40

 

[5] GADAMER(Hans-Georg).- Nietzsche l’antipode. Le drame de Zarathoustra. Suivi de Nietzsche et nous, entretien entre Theodor W. Adorno, Max Horkheimer et Hans-Georg Gadamer, (Paris, Allia, 2000), pp. 51-52.

[6] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 40

[7] NIETZSCHE(Friedrich).- Humain, trop humain II –Fragments Posthumes XIV, 15 [45], traduction par Robert Rovini (Paris, Gallimard 1968)

[8] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 28

 

[9] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 26-27

[10] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 34.

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