De l’ethnogénèse à la généalogie chez Nietzsche1

DE l’ETHNOGENESE A LA GENEALOGIE CHEZ NIETZSCHE : QUELS ENSEIGNEMENTS POUR L’ETHNIE?

Par Dr AKE Patrice Jean, Assistant aux Universités

( Catholique de l’Afrique de l’Ouest et de Cocody)

INTRODUCTION

Au XIXè siècle, Nietzsche, selon Henri Lefebvre, pense que « l’Homme est constitué avant tout par la Raison, (qu’il) est une raison individuelle. »[1] Même si ce siècle va aussi montrer que l’homme ne se réduit pas seulement à la raison, mais qu’il est aussi, « un être sentant, agissant, volontaire et que l’individu pur et simple s’est révélé comme un être qui ne suffit pas, qui ne se trouve pas automatiquement en harmonie avec lui-même[2] », Nietzsche est trop marqué par cette époque qui découvre les sciences anthropologiques lesquelles lisent les groupes sociaux, dans les mêmes œillères que la raison classificatrice. Ainsi, dans la première dissertation de la Généalogie de la morale, il repartit la société en deux groupes d’individus :  d’un côté, il distingue les bons, les aristocrates, les nobles, les âmes supérieures, et de l’autre, les communs, les populaciers, les hommes du bas, les hommes simples et les mauvais.

Pour paraphraser Jean-Pierre Chrétien, nous affirmons que « la fausse clarté qui entoure ce type de classification provient en fait du regard extérieur et dominateur porté par les Européens sur l’Afrique au moins depuis l’époque de la traite et surtout durant la période coloniale[3]. » Nietzsche ne déroge pas à la règle et son regard ici est négateur d’histoire. Il arrête le film sur le passé de certains peuples (les juifs, les noirs) pour le remplacer par une collection de photos stéréotypées. Le projet colonial implique aussi une emprise sur les esprits et sur le passé même des dominés, il est accompagné par ce que Jean-Pierre Chrétien a appelé « une ethnicisme scientifique[4] ». Le classement des peuples prolonge celui des plantes et des espèces animales et il ajoute, « les critères physiques, complétés par des marqueurs vestimentaires ou des coiffures, par des traits culturels et psychologiques, voire par l’invocation de classements bibliques, définissait autant de cellules étanches et immuables, ayant leurs défauts ou leurs vocations propres[5]. »

Nietzsche emploie quatre fois le mot « ethnie » dans la Généalogie de la Morale. En plus du passage précédent, il écrit : « Toute l’histoire des luttes, des victoires, des réconciliations, des fusions ethniques, tout ce qui précède la hiérarchie définitive et réunissant tous les éléments du peuple dans une grande synthèse raciale, se reflète dans l’imbroglio de la généalogie des dieux, dans les légendes qui nous content leurs luttes, leurs victoires et leurs réconciliations; la marche vers des divinités universelles, le despotisme qui supprime l’indépendance de l’aristocratie fraye toujours aussi le chemin à quelque monothéisme[6]. » Parlant des « sportsmen » de la sainteté et de leurs procédés d’hypnotisation systématique, il ajoute : « Aussi leur méthode compte-t-elle parmi les faits ethnologiques universels[7]. » Pour terminer, un passage annonce « certaines bonnes cartes ethnographiques de l’Allemagne[8]… »

Nietzsche utilise par contre, dans la Généalogie, la notion fourre-tout de race, où par exemple « les Celtes, soit dit en passant, étaient une race absolument blonde[9]. » Ainsi, à la place du mot race employé par Nietzsche, nous lui préférerons le terme d’ethnie qui est une notion complexe apparue en Europe à la fin du XVIIIè siècle, avec la naissance de l’ethnologie, dont la vocation était d’étudier les sociétés autres que celles d’Europe et qui étaient considérées comme statiques et sans histoire. La première thèse que nous voulons défendre est que Nietzsche n’est pas un raciste, mais un ethnologue de son temps. Peut-être, faudrait-il s’entendre sur le terme d’« ethnie »?

L’ethnie peut être définie « comme un ensemble stable d’êtres humains, constitué historiquement sur un territoire déterminé, possédant des particularités linguistiques, culturelles et psychiques communes et relativement stables, ainsi que la conscience de leur unité et de leur différence des autres formations semblables(conscience de soi), fixée dans l’autoappellation(ethnonyme)[10]. » Pour Jacques Maquet, l’ethnie évoque « des groupements naturels organiques, fondés sur le sang, enracinés en un certain terroir, aux origines lointaines et obscurs et correspondant, en quelque sorte, à des sous-espèces du monde animal[11]. » La définition la plus intéressante vient de Taylor. Selon cet ethnologue, « dans l’usage scientifique courant, le terme ethnie désigne un ensemble linguistique, culturel et territorial d’une certaine taille, le terme tribu, étant généralement réservé à des groupes de plus faible dimension[12]. »

Pour affirmer leur identité, pour assurer la cohésion de leurs membres, surtout aux époques de crise, les ethnies produisent des mythes. Le mythe de l’arya que Nietzsche emploie dans la Généalogie, mythe de la pureté et de la supériorité naturelle se retrouve dans le groupe iranien et le groupe slave[13]. Jean Varenne précise qu’arya est un mot sanskrit et s’écrit airya en avestique[14]. Le sanskrit (le mot signifie parfait) est la langue des livres sacrés, de l’Inde : les Vedas; l’avestique, celle de l’Avesta, livre sacré de l’Iran. Ces deux langues dérivent directement du parler aryen et sont donc des frères jumeaux. L’appartenance à l’ethnie aryenne se décèle à certaines nouveautés techniques : la domestication du cheval, l’usage de chars de guerre, mais surtout à l’emploi d’une langue de la famille indo-européenne.

La deuxième thèse à démontrer, c’est que la préoccupation de Nietzsche n’est pas de gérer l’indigène, elle est plutôt d’ordre généalogique et c’est pourquoi il affirme que « toutes les tables de valeurs, tous les ‘tu dois’ que connaît l’histoire ou l’ethnologie auraient besoin avant tout d’être éclairés et interprétés par la physiologie plus encore que par la psychologie; tous réclament la critique des sciences médicales[15] ». Nous verrons alors comment il passe de l’ethnogénèse à la généalogie. Nous démontrerons qu’une ethnie est sujet et objet d’une histoire idéologique, toujours et d’emblée. « L’histoire, nous rappelle M. Christophe Wondji, l’histoire se développe, quand le peuple prend conscience de lui-même[16] » Quand nous abordons une ethnie, nous trouvons, immédiate, une conscience de soi qui raconte et, en même temps, exalte « l’identité collective » du peuple. Le peuple est l’auteur de ce récit, de cette histoire idéologique en même temps que son objet.

Ces considérations théoriques peuvent être appliquées à la compréhension des ethnies dont parle Nietzsche dans la Généalogie de la Morale.


[1] LEFEBVRE(Henri).- Nietzsche (Paris, Editions Syllepse, 2003), p. 29

[2] LEFEBVRE(Henri).- Nietzsche (Paris, Editions Syllepse, 2003), p. 30

[3] CHRETIEN(Jean-Pierre) et PRUNIER (Gérard) (Sous la direction de) .- Les ethnies ont une histoire (Paris, Karthala, 2003), p. VIII

[4] CHRETIEN(Jean-Pierre) et PRUNIER (Gérard) (Sous la direction de) .- Les ethnies ont une histoire (Paris, Karthala, 2003), p. VIII

[5] CHRETIEN(Jean-Pierre) et PRUNIER (Gérard) (Sous la direction de) .- Les ethnies ont une histoire (Paris, Karthala, 2003), p. VIII

[6] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 102.

 

[7] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 158.

[8] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 27.

[9] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 27

[10] Processus ethniques en URSS, éditions du Progrès, Moscou, 1983, p. 10 cité par KOUANDA(Assimi).- la religion musulmane : facteur d’intégration ou d’identification ethnique. Le cas des Yarse du Burkina Faso,  dans CHRETIEN(Jean-Pierre) et PRUNIER (Gérard) (Sous la direction de) .- Les ethnies ont une histoire (Paris, Karthala, 2003), p. 132, note 31.

[11] MAQUET(Jacques).- « Ethnie » dans Dictionnaire des civilisations africaines , p. 159

[12] TAYLOR(A.C.).- « ethnie » Sous la direction de BONTE (Pierre)- IZARD(Michel).- Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie (Paris, PUF, 1991), p. 242

[13] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 26

[14] VARENNE(Jean).- Zarathushtra et la tradition mazdéenne (Paris, Seuil, 1966), p. 17

[15] NIETZSCHE(Friedrich).- La Généalogie de la morale (Paris, Gallimard, 1971), p. 56

[16] WONDJI(Christophe).- Le peuple et son histoire dans GodoGodo, Bulletin  de l’I.H.A.A.A. n°1 octobre 1975, p. 20

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