Cours de Philosophie de la Nature DeuG 1 introduction suite 3

 

COURS DE PHILOSOPHIE DE LA NATURE DEUG 1 – 2006-2007 INTRODUCTION GENERALE (suite)

INFLUENCE EFFECTIVE DE LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE SUR LA CULTURE ANTIQUE

Cette influence arrive à son maximum quand il s’agit de fixer la place de la divinité et celle de l’homme dans l’univers tel qu’il est conçu par les philosophes.

Aussi loin qu’on puisse remonter vers les origines de la religion grecque, les formes de son culte et de sa prière ont comme trait caractéristique de répondre à des besoins concrets et immédiats. Cette religion reste liée à sa signification historique : elle a pour but de secourir l’homme dans les situations difficiles. L’homme ne sait tout d’abord de la divinité que ce qu’il doit en savoir pour obtenir du secours. Il connaît le lieu où se tient la divinité et où il peut faire qu’elle réponde à ses appels. Il connaît son nom ; il sait aussi ce qu’il doit faire pour que la divinité se trouve prête à le secourir. Enfin, il sait aussi à quels signes il peut reconnaître les dispositions de la divinité à son égard et savoir si elle est près de lui. A cette foi liée à une expérience historique correspond de plus l’idée que ce n’est pas toujours une seule et même divinité qui porte secours dans les différentes difficultés, dans les maladies, la guerre, les hasards des voyages ou les accouchements. C’est ce genre de religion qui a été complètement détruit par la philosophie de la nature, mais, pour ce faire, on utilisa évidemment bien des méthodes en quelque sorte contradictoires.

Tout d’abord, il faut mentionner un genre d’explication essentiellement apparenté à la recherche scientifique. La philosophie montre que l’éclair, le tonnerre et les phénomènes du même genre ne sont aucunement des signes divins, mais ont des causes naturelles, intelligibles. Or, le pont indispensable que la piété primitive avait construit entre Dieu et l’homme se trouve coupé par cette allégation. Plus encore, la recherche scientifique s’empare de tout le domaine appartenant jusque là aux voyants, lesquels, on le sait, avaient, dans l’Antiquité construit tout un système quasi scientifique aux nombreuses ramifications. On prétendait prédire l’avenir d’après les songes, ou les paroles prononcées en état de transe, ou d’après le vol des oiseaux, l’aspect des victimes dans les sacrifices, certaines paroles etc…Parfois, certaines doctrines philosophiques ont radicalement rejeté ces croyances ; d’autres, au contraire, telles que la doctrine d’Aristote, ont incorporé les songes prophétiques et les extases dans leur anthropologie et par le fait même les ont justifiées. Le Portique a été même jusqu’à élaborer une théologie lui permettant d’admettre toutes les formes imaginables de divinisation. Mais malgré ces réactions à l’égard d’explications désuètes et trop audacieuses, la philosophie eut dans l’ensemble pour effet de saper de plus en plus, tout au moins chez les esprits cultivés, la confiance en ces pratiques vénérables par leur antiquité. Les esprits suffisamment pénétrants se rendirent compte que les phénomènes les plus surprenants ou les plus spectaculaires pouvaient avoir pour origine des causes naturelles.

La religion traditionnelle était de plus menacée par un second danger, la construction des systèmes physiques. En organisant l’univers dans le temps et l’espace, on n’avait plus laissé de place aux dieux. Les conceptions religieuses des temps primitifs avaient donné aux dieux les régions inférieures et supérieures à la terre des hommes. En haut se trouvaient non seulement les astres, considérés comme divins, mais aussi l’Olympe, demeure de Zeus et des siens. En bas était l’Hadès, et l’on pensait probablement très souvent qu’après la mort les méchants continueraient à vivre quelque part sous la terre, et les héros au-dessus de la terre. Même avant la période socratique la philosophie de la nature était portée à réduire à néant toutes les conceptions. On continuait cependant à croire, comme on le verra en détail plus loin, que les espaces situés au delà de la lune servaient de séjour aux êtres divins ; bien sûr, ces divinités n’avaient plus rien de commun avec les anciens dieux du culte et de la légende. De toute façon, la croyance à un monde souterrain s’avéra définitivement insoutenable. Et si Platon et Aristote s’inspirent parfois dans leurs dialogues de célèbres modèles épiques et décrivent des mondes souterrains peuplés d’êtres ténébreux et bizarres, depuis Démocrite, par exemple, on s’en tint à la stricte affirmation philosophique en niant qu’il pût exister des régions de ce genre au-dessous de notre terre. Tout ce qu’on racontait là dessus n’était qu’imaginations de poètes, imaginations qu’aucun homme cultivé n’avait le droit de prendre au sérieux. Et en fait, depuis la fin du Vè siècle av. J.-C, plus aucun homme cultivé ne prit cela au sérieux.

En ce qui concerne le déroulement temporel de l’univers, on ne peut oublier que, dans tout le monde antique, les dieux ne furent jamais regardés comme créateurs, mais simplement comme ordonnateurs du cosmos. C’est au Viè siècle que les philosophes ont commencé à affirmer que toute intervention des dieux était superflue pour expliquer le processus cosmogonique. Ainsi, la séparation du clair et de l’obscur, du léger et du lourd etc…, avait la même origine. Les éléments, disaient-ils, s’ordonnent par eux-mêmes et selon leur propre nature. La divinité ne reprend de l’importance dans ces systèmes que quand il s’agit d’expliquer le monde par le principe de finalité. En insistant sur la beauté et l’opportunité du cosmos, on était forcé de conclure à l’existence d’un esprit organisateur qui avait voulu et créé cette beauté. Ainsi naquit le concept philosophique d’un dieu ordonnateur du monde et providence. Mais il est caractéristique que ce concept est toujours resté pâle et pauvre. Et les Stoïciens ont eu beau célébrer une providence pleine de sagesse dont l’action se faisait sentir jusque chez les vers, ils ont beau lui adresser à l’occasion des prières, jamais elle n’est devenue une personne et cette divinité est restée séparée par un abîme des dieux des anciens cultes.

Ces remarques nous amènent à la troisième sorte de danger. Celui-ci ne vient plus des discussions sur les phénomènes merveilleux, ni des systèmes cosmogoniques où les dieux n’ont pas de place, mais de la théologie spéculative.

Depuis Xénophane, la philosophie s’est efforcée, dans sa lutte avec la tradition, d’élaborée une idée « pure » de la divinité. Elle n’y a pas travaillée sans succès. Ainsi naquit la religion des philosophes, religion pétrie de bon sens, mais remplie aussi de conceptions abstraites. Les Grecs croyaient à une multiplicité de dieux ayant tous, en principe, forme humaine. De vieilles légendes culturelles racontaient la naissance de la plupart de ces dieux, elles affirmaient qu’ils pouvaient se mettre en colère, ou au contraire faire du bien à ceux qu’ils aimaient. La philosophie commença par mettre en question leur forme humaine. Elle démontra que cet anthropomorphisme avait pour origine les conclusions manifestement hâtives d’une psychologie grossière, quoique naïve. On ne pouvait donc admettre pour dieu qu’une forme radicalement différente de la nature humaine, et en dernière analyse une absence totale de forme.

Ensuite, on s’attaque au polythéisme. Si la divinité est, comme le dit déjà Homère, l’être le plus fort, il est donc unique, car une multiplicité d’êtres superlativement les plus forts est impensable. Donc il n’existe au sens strict qu’une seule divinité. Bien entendu, c’est sur ce point que la philosophie se trouvait en contradiction la plus flagrante avec la tradition cultuelle et qu’elle resta dans la plus grande incertitude. On continua à se demander si la solitude elle-même pouvait être considérée comme un état parfait pour une divinité, et s’il était juste de faire peser sur un dieu unique tout le gouvernement du monde. En effet, la plupart des systèmes de l’époque hellénistique se résignèrent à cette solution  évidemment précaire:  à côté d’un dieu supérieur existait toute une hiérarchie de dieux de second ordre. Aussi, à la fin de l’Antiquité, les chrétiens eurent-ils beau jeu de prouver aux philosophes leurs inconséquences même dans la question du monothéisme.

De plus, la théologie philosophique considérait aussi comme nécessaire l’éternité de Dieu : or c’était du même coup supprimer toutes les légendes sur la naissance et l’enfance des dieux, ainsi que celles de leur mort, assez rares d’ailleurs dans la mythologie grecque. Eternité signifie immutabilité, absence totale de vieillesse. Cette notion amenait presque nécessairement à l’immutabilité psychologique. La volonté et la pensée de Dieu sont éternellement les mêmes. Chez lui, les vicissitudes de l’amitié, de l’hostilité, de la faveur et de la colère sont impossibles. Et si nous posons comme dernière déduction que la divinité, parce que sans forme, est présente partout, et que, étant esprit présent partout, elle sait tout, on voit tout de suite qu’une telle théologie dont les spéculations sont inattaquables ruinait totalement le fondement des formes traditionnelles de la religion. A quoi bon priver, si la divinité connaît depuis longtemps et mieux que nous tous nos désirs ? Offrir des sacrifices, c’est-à-dire faire des cadeaux à Dieu est chose ridicule, puisque Dieu, dans sa toute puissance peut disposer de tout ce qui existe.

Mais la prière et le sacrifice posent à tout point de vue des problèmes. En effet, ils ont pour but de solliciter auprès de la divinité la bienveillance à notre égard. Mais la divinité ne peut changer, et le désir d’agir sur leur volonté est déjà un outrage. C’est donc pure folie que d’édifier des statues de dieux et d’édifier des temples, comme si la divinité se laissait enfermer dans des maisons. C’est ainsi qu’il ne resta plus rien debout.

On doit, bien sûr, ajouter tout de suite que les attaques philosophiques contre la prière, les sacrifices, les statues cultuelles et les temples, malgré leur fréquence, n’ont jamais été que théoriques. C’est justement, à l’époque hellénistique que les grandes écoles philosophiques ont manifestement attaché une grande importance à ce que leurs membres participent en gens corrects aux festivités, aux sacrifices, aux processions et aux autres cérémonies prescrites par les lois et la coutume. Fait caractéristique, c’est justement l’école qui connaissait le mieux le monde et en général était la plus prudente, celle d’Aristote, qui, dans son énumération des vices condamnait la superstition plus sévèrement encore que l’incroyance.

Quels furent les effets de ces conceptions philosophiques sur le sentiments religieux des Grecs ? Sans entrer dans les détails, nous pouvons reconnaître par exemple que les liens unissant à l’origine la mythologie et la religion furent définitivement coupés. Dès les temps homériques, on savait que le poète avait la liberté de broder à son gré sur les thèmes des légendes. Désormais la mythologie était uniquement l’affaire des poètes. Les philosophes n’y cherchaient pas plus de vérité que dans n’importe quelle autre création poétique. Les cultes restaient intacts, mais étaient réduits à une série de formalités que l’on remplissait par pure décence.

Il ne restait donc qu’une religiosité extrêmement vague ; on admettait en gros de la part de la divinité un certain gouvernement, on supposait que celle-ci intervenait directement quand il se produisait certains phénomènes étonnants ; d’ailleurs on croyait de plus en plus à l’existence du hasard, d’un hasard absolument incontrôlable. Au cours de l’époque hellénistique ne cessa de grandir la croyance résignée en la Tychè (Fortuna) et cette croyance ne fut pas sans exercer une certaine influence sur la philosophie. Mais surtout il faut encore à ce sujet mentionner Aristote, qui distingua expressément un monde supra-lunaire, organisé par les dieux, d’un monde humain dans lequel il n’y avait pas d’ordre, mais où régnait seulement la plus complète incertitude sur ce qui pouvait arriver ou ne pas arriver. Aussi n’est-ce pas sans raison qu’on reprocha à Aristote, dans les derniers temps de l’Antiquité, d’avoir nié la Providence au sens strict et d’avoir livré l’existence humaine au pur hasard.

Il n’est donc pas étonnant de voir cette religiosité de l’hellénisme, sinon philosophique, du moins extrêmement affaiblie par la philosophie, devenir dangereusement la proie de nouvelles religions des niveaux les plus variés. La période hellénistique est le temps où la magie commence à sortir de la nuit et où de l’Orient affluent les cultes les plus grossiers et les plus excitants. Seule une petite classe d’hommes cultivés arrive à trouver et à conserver, grâce à la philosophie, des sentiments religieux purifiés, mais toujours bien faibles. Chez les autres, pour autant qu’ils aient quelques clartés en philosophie, celle-ci n’engendre que le vide. Beaucoup se contentent de ce vide, d’autres passent aux nouvelles religions. Mais celles-ci, à la différence des vieilles croyances de la Grèce, au lieu d’être vaincues par la philosophie, s’efforcent au contraire de s’en rendre maîtresses.

Les notions de destinées et de hasard nous ont déjà fait effleurer le second des principaux problèmes, qu’il faut maintenant aborder. Après avoir étudié l’influence de la philosophie de la nature sur la notion de divinité, il faut se demander maintenant quelle place l’homme occupe dans le cosmos.

Deux facteurs interviennent ici. S’ils ne sont pas très frappants, ils sont du moins perceptibles.

1). Anaximandre avait déjà soutenu que notre monde visible n’était pas le seul existant, mais qu’à côté de lui, avant et après lui devaient exister une multitude infinie d’autres mondes. Déjà depuis Anaximandre on essaie de fixer les dimensions de notre monde dans le temps et dans l’espace. Or l’homme ne connaît qu’une faible partie de la surface terrestre et l’âge du cosmos représente un multiple du temps historique connu.

Toutes ces constatations eurent pour résultat une dévalorisation massive des affaires humaines. La gloire et la puissance se réduisent, en comparaison du cosmos, à de lamentables futilités. Même les renommées les plus célèbres n’arrivent à se répandre que dans peu de nations et quelques centaines d’années suffisent à les faire oublier. Cicéron, parlant de la postérité, a montré de la manière la plus émouvante toutes les désillusions que pouvait nous apporter sur le cosmos la philosophie de la nature[1]. Mais ces idées étaient certainement en cours plusieurs siècles auparavant. C’est sans doute dans les premiers de l’école de Socrate que l’on commença à raconter que ce philosophe, voyant Alcibiade s’enorgueillir de ses vastes domaines l’avait conduit devant une carte de la terre et lui avait demandé d’y chercher l’Attique et ses propres possessions. Alcibiade n’eut pas de peine à trouver l’Attique, mais il n’en fut pas de même de ses biens. Socrate lui dit alors : « Pourquoi es-tu si fier de pareilles bagatelles qui ne sont même pas dessinées sur la carte[2] ? » On raconte que trois générations plus tard, Alexandre fondit en larmes quand il entendit le philosophe Anaxarchos disserter sur la multiplicité des mondes. Comme on lui en demandait la raison, Alexandre répondit : « N’ai-je pas toutes les raisons de pleurer, moi qui, parmi les innombrables mondes n’en ai pas même conquis un tout entier[3] ?

2). Une des principales méthodes de la philosophie ancienne consiste à expliquer les choses évidentes. D’où des ressemblances que l’on peut facilement exploiter au profit des deux ordres de choses. Qu’il suffise ici de mentionner l’exemple le plus riche de conséquences, la comparaison entre l’homme, l’état et le cosmos. L’homme, dans sa structure interne, aussi bien morale que physique, est comparable à un état ; ainsi, la maladie ou le vice sont comparables à une révolution. Inversement, l’état peut lui aussi être expliqué comme un organisme vivant comprenant un grand nombre de membres. De plus on peut poursuivre la comparaison en disant que l’homme est un cosmos en raccourci et que l’univers apparaît comme un organisme vivant et un système fermé. Enfin il n’était par trop difficile de concevoir le cosmos comme un état comprenant des forces dominantes et des forces servantes.

En outre, bien des notions intéressant le domaine de l’homme revêtent une véritable dignité cosmique qu’elles ne possédaient pas à l’origine. A côté de la loi politique apparaît une loi cosmique prétendant être le modèle primitif et la racine des lois humaines. Ainsi, l’Eros de la poésie lyrique a pour origine l’Eros cosmogonique etc… Il faut remarquer surtout une idée qui n’a pas été encore suffisamment étudiée et que l’on voit se faire jour vers la fin de l’hellénisme, c’est que les rois de la terre sont en relations directes avec l’être qui régit le cosmos. Cette idée avait été exprimée très tôt. Mais c’est une centaine d’années avant Auguste qu’on commence à donner un fondement cosmologique à la monarchie et qu’elle reçoit une formulation emphatique tout  fait nouvelle. La philosophie de la nature a donc contribué à conférer à la condition humaine une nouvelle signification.


[1] Hortensius. Frg. 87 M et Rep. 6, 20.

[2] Ael. v.h . 3, 28

[3] Valère Maxime. 8, 14. 2.

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