Cours de Philosophie de la Nature introduction 2

COURS DE PHILOSOPHIE DE LA NATURE

INTRODUCTION suite 2

1.      APPARITION DE LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE AU COURS DE L’HISTOIRE

Selon une thèse antique, la Physique est apparue la première, ensuite l’Ethique et enfin la Logique (Dialectique). Cette conception correspond rigoureusement aux faits que jusqu’à nos jours nous avons pu constater. Phénomène tout à fait caractéristique, dans l’Antiquité la réflexion philosophique ne s’attaque justement pas aux problèmes qui inquiètent directement l’existence de l’homme. Elle commence non par les choses les plus éloignées, situées à la lisière du monde, aux frontières tant de l’espace que du temps ; ou si par hasard elle s’occupe de problèmes de détail, leur étrangeté nous étonne. Ce n’est que peu à peu et presque par étapes régulières que la philosophie se rapproche du domaine de l’homme et de sa vie quotidienne. Entre Thalès, fondateur de la philosophie de la nature, et la pensée socratique, dont les Dialogues tendent résolument à prouver que la vie de tous les jours pose un monde de questions philosophiques, il s’est écoulé environ deux cents ans.

Rien d’étonnant à ce que les faits aient suivi cette marche. Si la philosophie s’est donné dès le commencement comme but de l’emporter sur l’opinion populaire, elle ne pouvait remporter pareille victoire qu’en s’attaquant tout d’abord obligatoirement à des problèmes relativement « éloignés ». Ce n’est que peu à peu que la philosophie, à mesure qu’elle se sentait forte, a pu oser pénétrer plus à fond dans la masse compacte des conceptions traditionnelles. Les spéculations sur l’origine de l’univers ne touchaient guère la vie quotidienne du Grec. Elles restaient dans le domaine des idées intéressantes et ne pouvaient qu’occasionnellement scandaliser par leur caractère insolite. Mais celui qui mettait en discussion le concept de justice entrait aussitôt en conflit avec les conventions les plus vénérables et les plus élémentaires de la communauté politique. Alors, la philosophie ne pouvait plus que se replier entièrement sur elle-même pour vivre au milieu de traditions déjà en décadence. Telle fut la situation dans laquelle il faut nous représenter l’Athènes de Périclès et d’Alcibiade.

a)     Naissance de la philosophie de la nature

La philosophie grecque de la nature a en fait deux aspects. Le premier est celui des anciennes théogonies, et par conséquent des poèmes épiques qui tentent de mettre en ordre soit réellement soit apparemment généalogique l’ensemble des êtres divins.

Dans un sens général, il a certainement existé des théogonies chez tous les peuples. Partout nous trouvons des récits plus ou moins fantastiques allant de l’origine et de la destinée des dieux jusqu’à la victoire des puissances actuellement dominantes ; souvent les théogonies n’ont servi que de modèle divin à l’histoire des races terrestres au pouvoir. Chez les Grecs cependant, et surtout dans le poème d’Hésiode, qui est un modèle du genre (VIIIè siècle a.C.) on trouve quelque chose de nouveau. On prend conscience en lisant de tels poèmes, des idées admises alors par tout le monde. Et qui plus est, ces idées répondent aux trois directions de pensée suivantes :

1)      La question des origines. Dans la Théogonie d’Hésiode, le poète demande expressément aux Muses ce qui a existé depuis le commencement. Les Muses répondent que c’est le chaos, un espace vide situé entre le ciel et la terre : on sent dès l’abord le caractère particulier de la question posée. Le Commencement est en relation avec ce qui suit, aussi bien le parfaitement plein dont tout ce qui vient plus tard n’est qu’un dérivé, car pour Hésiode la nuit et le jour naissent du chaos, que le parfaitement vide est le parfaitement néant, dont la multiplicité variée du présent n’est qu’un développement. Cette élémentaire équivocité du Commencement, de l’archè, est devenue très tôt une notion claire notamment pour la philosophie grecque. Qu’il suffise ici de rappeler l’Illimité d’Anaximandre, qui est l’élaboration ultérieure de la notion hésiodique du chaos. Ce chaos, cet Illimité est avant tout, en quelque sorte, l’espace vide d’où sortent le jour et la nuit, l’Informe, qui n’a rien de commun avec aucune des choses visibles. C’est en même temps l’Un, l’Impérissable, l’être qui embrasse tout, par opposition à la multiplicité infinie des mondes qui naissent et qui passent.

2)      La question du Tout. La généalogie des dieux construite par Hésiode prétend nous présenter une totalité se suffisant à elle-même. Elle prétend nous donner la liste complète des êtres et des forces supérieures à l’homme. Cette prétention est passée des théogonies aux cosmogonies édifiées par la philosophie de la nature. Un traité « Sur le Tout », tel a été le programme d’un Xénophane, d’un Héraclite et d’un Démocrite.

3)      La question de l’ordre. Depuis le Commencement, pas plus gros qu’un point, jusqu’au déploiement du Présent existe une route méthodique, et méthodique à un double point de vue. D’abord, la Théogonie d’Hésiode se présente comme un tableau systématique des familles divines. C’est un vrai tableau généalogique où les lignes collatérales, partant de leur point d’origine, forment une pyramide dont aucune pierre ne manque, tout au moins dans les intentions de l’auteur. Chaque divinité a dans ce système sa place fixe. Par ailleurs cependant le poème d’Hésiode n’est pas un pur catalogue généalogique. Il est composé sur un trame épico-dramatique. Il ne se contente pas de donner un système parfaitement ordonné, mais il veut aussi exposer les luttes que dut se livrer l’actuel roi des dieux pour faire triompher cet ordre. La victoire de Zeus et des olympiens sur les Titans est la victoire de l’ordre actuel, définitif et légitime, sur le désordre sauvage des origines.

Or les cosmogonies présocratiques sont dominées elles aussi par la même pensée ordonnatrice. Comme chez Hésiode, l’ordonnance des éléments des astres et du devenir cosmique a la prétention d’être non seulement exacte, mais aussi juste.

Dans leur conception fondamentale, les œuvres des plus anciens philosophes de la nature, Anaximandre, Anaximène, etc…, ont eu beaucoup de points de ressemblance avec la Théogonie d’Hésiode, et même elles ont pris la formes de traités strictement scientifiques.

Ce qui est moins clair, c’est l’aspect qu’a revêtu l’étude des problèmes de la nature. Cela tient à la nature même du sujet. Les problèmes et les raisons que l’on avait d’en étudier les fondements étaient de prime abord de nature très variée. Trois exemples particulièrement anciens peuvent servir à le prouver : le problème des inondations du Nil et celui des éclipses de soleil.

Le magnétisme est pour l’Antiquité une pure curiosité. Si l’on fut amené à s’occuper de ce phénomène dès l’abord inexplicable, c’est qu’en Ionie on trouva une grande quantité de minerai de fer magnétique en certains points des montagnes de l’arrière-pays. Aujourd’hui encore la principale ville de cette région, magnésie, donne son nom à cette science. Or dès avant l’apparition de la philosophie, il est bien probable que les Grecs de cette région avaient exercé leur imagination et leur sagacité à essayer d’expliquer cette énigme. Mais à partir de Thalès, la philosophie s’empara de la question et pendant des siècles en rechercha des solutions plausibles.

Quant aux inondations du Nil, tous les Grecs qui séjournaient plus ou moins longtemps en Egypte étaient forcés de constater le fait. Or au VIIè siècle a.C., ils y allèrent en assez grand nombre. Les inondations du Nil étaient plus qu’un simple curiosité : c’était d’elles que dépendait la prospérité de tout un pays dont bien des aspects étaient dignes du plus grand respect et du plus vif intérêt. Bien sûr, ces inondations pouvaient rester indifférentes au Grec qui n’avait jamais dépassé les frontières de l’Attique ou de l’Ionie. Mais ceux qui visitaient l’Egypte avaient dès le VIè siècle posé le problème aux philosophes, et à la fin du IVè siècle Aristote compose sur le sujet une monographie, donne la liste complète des explications tentées jusqu’à ce jour et affirme de son côté que de récentes explorations dans le Soudan ont permis de supposer que la cause du phénomène étaient définitivement trouvée. Il faut ajouter que le problème non seulement était captivant en soi, mais aussi qu’il ouvrait, somme toute, aux philosophes de nouvelles perspectives sur la forme que pouvait avoir la surface terrestre.

Enfin, tout autre est la question des éclipses de lune ou de soleil. Ce sont des faits à la dimension du cosmos. Quant ils se produisaient, ceux qui en étaient témoins étaient forcés, dans leur piété archaïque et leur naïveté, d’y reconnaître avec effroi la colère des dieux. Et même nous pouvons supposer que la plupart des Grecs et des Romains jusqu’à la fin de l’Antiquité ont cru invinciblement au caractère démoniaque des éclipses. Néanmoins, Thalès a vu dans ces phénomènes un sujet d’étude et un problème à résoudre pour la philosophie de la nature. On connaît l’anecdote que nous a racontée à ce sujet Hérodote : les Lydiens et les Mèdes avaient mis fin à une guerre parce qu’au milieu d’un combat il y avait eu une éclipse de soleil. « Thalès au contraire, poursuit Hérodote, avait déjà prédit un an auparavant aux Ioniens ce qui devait arriver. » Nous pouvons donner la date de cette éclipse : le 28 mai 585 a.C., mais nous ne savons pas l’explication que Thalès en a donnée. Cependant ce n’est pour nous le plus important. Ce qui l’est davantage, c’est que déjà Hérodote, cent cinquante ans après l’événement, constate d’une manière discrète, mais non moins affirmative, le contraste qui existe entre les Barbares superstitieux, pris de panique à la vue du phénomène, et les Ioniens éclairés, qui, grâce aux enseignements de leur philosophe, ne voient aucune raison de s’inquiéter pour si peu. La pointe de l’anecdote consiste surtout en ce que le philosophe ait prédit l’événement. Il prend alors figure de sage et c’est ainsi que partout et depuis les temps les plus reculés le peuple se plaît à se le représenter. Est sage celui qui peut, à partir d’indices invisibles, prédire des événements à venir. Tout l’art des pronostics exercé par des médecins antiques paraît bien inférieur en comparaison, et de semblables anecdotes sur les philosophes de la nature sont extrêmement nombreuses.

Le problème des éclipses n’a cessé d’être étudié depuis Thalès. C’est un des objets les plus importants de l’étude des problèmes cosmologiques.

Les points de départ de cette étude ont été somme toute très variés. Un grand nombre des problèmes posés ne sont guère plus que des énigmes destinés à exercer  la sagacité – c’est ainsi qu’à l’époque hellénistique, ces questions étaient les sujets de conversation préférés des symposia des personnes cultivées -, d’autres peuvent réellement pousser très loin les recherches, d’autres enfin ne sont posés que dans l’intention très nette de répandre les lumières.

Ces remarques invitent à se poser en général la question de savoir jusqu’à quel point la philosophie de la nature a vraiment servi aux nécessités d’ordre pratique, ou si ces dernières, comme par exemple les préoccupations du marin ou de l’agriculteur, ont contribué à son développement. Il ne faut en ce domaine rien affirmer qu’avec son développement. Il ne faut en ce domaine rien affirmer qu’avec une extrême prudence. Il était naturel qu’un agriculteur s’intéressât à l’origine et aux propriétés spéciales des heures du jour et des saisons ; de son côté, le marin aimait avoir des précisions sur les astres qui guidaient sa route, ainsi que sur les propriétés des vents et des eaux. Mais, pour autant que nous puissions le savoir, tout ceci restait parfaitement en marge des préoccupations. L’essentiel pour les philosophes de la nature a été depuis toujours la théorie. Ils ne cherchent à connaître que le système de l’univers et les causes des phénomènes, parce que ce savoir a une valeur en soi. Mais son utilisation pratique, ils y songent rarement ou ils n’y songent jamais.

Auteur : Dr AKE Patrice Jean, Assistant à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody et Professeur Permanent à l’UCAO-UUA

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