Cours de PHILOSOPHIE DE LA NATURE, cours de DEUG 1 introduction suite

LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE

INTRODUCTION (suite)

Ainsi donc, il existe deux objections contre la Physique : premièrement, elle est impie, deuxièmement, elle est incapable de rendre l’homme moralement meilleur.

La dernière objection n’est pas dans son contenu essentiellement différente des précédentes. Nous la mentionnons pour mémoire parce qu’elle a été parfois formulée de manière particulièrement saisissante. Elle se résume à ceci : c’est un scandale que de s’intéresser aux choses les plus lointaines et les plus cachées et d’oublier ce qui est le plus proche de nous, notre propre âme. C’est, semble-t-il, le vieil Héraclite, philosophe ionien, qui a le premier exprimé cette idée en se réclamant de la plus célèbre et de la plus vénérable des formules de la sagesse grecque, l’inscription delphique « Connais-toi toi-même ». Ce qui pour lui signifie : notre devoir est de connaître non pas le monde extérieur, mais nous-mêmes. Chez Xénophon, dont on connaît la pointe du pédantisme, cette pensée prend la forme suivante : Socrate se serait demandé si les philosophes de la nature croyaient en savoir assez sur les choses humaines pour pouvoir en toute sécurité se tourner vers les choses divines ; ou s’ils pensaient regarder comme leur devoir de négliger les choses humaines pour n’étudier que les choses divines. (Quelques dizaines d’années plus tard, un philosophe de l’école d’Aristote répondait à ces deux questions ironiques en prétendant qu’un Hindou, ayant rencontré Socrate, lui avait dit qu’il était ridicule de croire que l’on pût comprendre les choses humaines sans rien savoir des choses divines.)

On raconte ailleurs qu’un philosophe se trouvait présent à une discussion dans laquelle on se demandait si l’univers était animé et s’il avait, oui ou non, la forme d’une boule. Ce philosophe aurait déclaré : « Vous vous donnez bien du mal pour comprendre l’ordonnance du monde, mais vous ne pensez pas au désordre qui existe en vous-mêmes. » Diogène a formulé de la même manière ses critiques contre l’ensemble des sciences théoriques. Il s’étonnait, paraît-il, que les philologues prissent un grand intérêt aux souffrances d’Ulysse tout en oubliant l’état déplorable de leur propre âme ; que les musiciens qui accordaient leurs instruments ne fussent pas soucieux d’accorder leur âme ; de ce qu’enfin les astronomes, qui observaient le soleil et la lune, ne vissent même pas le sol à leurs pieds.

On retrouve chez tous les socratiques des formules analogues d’invitations pressantes à ne pas oublier ce qui est proche au profit de ce qui est loin. On en trouve aussi chez Platon, bien que ce dernier, à la différence d’un Aristippe, d’un Antisthène, ou d’un Xénophon, se soit toujours gardé de prendre une position nette et radicale contre la philosophie de la nature.

En effet, l’hellénisme s’est résolu à un compromis. S’il accepte la philosophie de la nature, il laisse à l’enquête socratique le droit de s’occuper de l’âme et de cultiver le « Connais-toi même ». Il n’existe que quelques écoles particulières qui s’en soient tenues longtemps au rejet absolu de toute philosophie de la nature.

Quant à la hiérarchie et aux rapports entre les trois parties de la philosophie, qu’il suffise de citer à ce sujet un texte court et des plus instructifs dû selon toute vraisemblance au grand stoïcien Posidonios (1er siècle av. J.-C. Sextus Empiricus. Adv. Log, I. 20-23 et 17-19) : « Certains considèrent la Physique comme la première des trois parties de la philosophie, car, premièrement, la philosophie de la nature est chronologiquement la partie la plus ancienne, et l’on a encore aujourd’hui l’habitude d’appeler les plus anciens philosophes Physikoi ; deuxièmement, elle occupe aussi hiérarchiquement la première place, puisqu’il convient de parler d’abord du Tout pour n’aborde qu’ensuite le particulier et spécialement les questions sur l’homme. D’autres philosophes commencent par l’Ethique, car elle est indispensable pour le bonheur suprême. C’est en effet ce que Socrate enseignait en disant qu’on ne devait étudier rien d’autre que ce qu’il y a dans les maisons de bien et de mal. De leur côté, les Epicuriens mettent la Logique en tête. Ils étudient d’abord la Canonique et s’interrogent  sur la façon de connaître l’évident et l’obscur ainsi que leur combinaison. De même, les Stoïciens enseignent que la Logique occupe la première place, l’Ethique la seconde et la Physique la troisième, car il faut que l’esprit soit d’abord équipé avant de pouvoir retenir inébranlablement les connaissances ultérieures ; or le rempart, le plus sûr pour les protéger est justement la Dialectique. Puis vient l’Ethique, qui sert à l’éducation morale. Quiconque s’est adonné au préalable à la Logique peut sans risque recevoir l’enseignement de l’Ethique. En fin on doit finir par s’intéresser à la Physique, car elle a un caractère plus divin que les autres disciplines et exige beaucoup plus qu’elles de l’entendement.

Aussi n’est-ce pas sans raison qu’on a comparé la philosophie à un jardin bien tenu. La physique y représente les hautes cimes des arbres, l’Ethique ses fruits succulents et la Logique les murailles solides qui l’entourent. D’autres préfèrent comparer la philosophie à un œuf . Le jaune, qui sert à former le poussin, correspond à la Logique ; le blanc, dont il se nourrit, correspond à l’Ethique et la solide coquille correspond à la Physique.

Posidonios a évidemment reconnu que les trois parties de la philosophie étaient absolument inséparables, à la différence des cimes des arbres, des fruits et des murs du jardin. C’est pourquoi il a préféré comparer la philosophie à un organisme vivant. Au sang et à la chair correspond la Physique, aux os et aux muscles, la Logique, et l’Ethique à l’âme.

Auteur: Dr AKE  Patrice Jean, Assistant à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody et Professeur Permanent à l’Ucao-Uua

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