De la motivation dans nos universités

DE LA MOTIVATION DANS NOS UNIVERSITES : LE CAS DE L’UNIVERSITE D’ABIDJAN-COCODY

 

  Si la motivation est indispensable à l’acte d’apprendre, elle devrait être présente en permanence à l’université… et chacun de se lancer dans des projets, des innovations pour la susciter, la faire émerger, y compris avec des étudiants que l’on dit par euphémisme « en difficulté ». Ce n’est déjà par rien d’en arriver là et de le proclamer de façon positive! Les enseignants de notre université sont en manque de motivation. L’une des raisons que ce temple du savoir est plutôt devenue au fil des années un lieu de grande lamentation. L’éminent Professeur Augustin Dibi Kouadio, lorsqu’il fait l’état des lieux, décrit une réalité effarante : « Les bâtiments de notre UFR sont de plus en plus dégradés. Sans aucune parole, par le langage subtil des regards, professeurs et étudiants s’accordent pour réaliser que les salles de cours n’offrent plus, d’elles-mêmes, le cadre convenable pour dire, entendre et recevoir des enseignements. Notre UFR n’a pu bénéficier de récentes constructions de salles de cours. Nous continuons de partager les anciens amphithéâtres avec les autres départements. A l’intérieur des départements eux-mêmes, les bureaux sont restés en l’état, alors qu’a sensiblement augmenté le nombre du personnel enseignant. Les couloirs devant les salles de cours sont le plus souvent occupés par les étudiants, discutant et bavardant en attendant la prochaine leçon. Les professeurs eux-mêmes ne se rencontrent que dans ces mêmes couloirs et allées, se saluant et échangeant quelques bribes de paroles. Les Revues permettant aux professeurs de publier des articles et d’offrir en partage leurs problématiques théoriques, ne paraissent plus, comme si elles étaient frappées d’une extinction soudaine! Sans nier la réalité de la crise, celle-ci ne saurait expliquer pareille situation, car n’est-ce pas précisément, en temps de crise, que l’esprit doit renouer avec son lien le plus propre, en se hâtant de réveiller la lumière? La division subtilement gagne notre Université qui se laisse envahir par les courbures et les aspérités de la société, alors que c’est vers elle, en bonne logique, que les regards devraient s’orienter lorsque tout semble obscur et que l’on cherche une étincelle de lumière! Les voyages d’études permettant aux enseignants, pendant les grandes vacances, de s’informer, de faire le point de leurs recherches et de nouer des contacts, à l’étranger, avec leurs collègues et des structures, se font de plus en plus rares[1]. »

Le Dr Traoré Flavien, le porte-parole des Enseignants du Supérieur et des chercheurs, ne dit pas autre chose, dans les revendications de la coordination, qui a entraîné la grève qui a commencé depuis le 14 Mars 2006 et qui se poursuit. Ces enseignants réclament un statut particulier, qui prend en compte les points suivants : « 

1.      La retraite à 65 ans, tous grades confondus, sans limitation d’années de travail avec possibilité pour l’enseignant et le chercheur de rester à son poste après 65 ans.

2.      Le revalorisation du statut socio-économique de l’enseignant du supérieur et du chercheur pour mettre fin à l’injustice cruelle et à l’humiliation dont les membres de ce corps d’élite sont l’objet.

3.      La revalorisation de la prime de recherche à 2.400000 F Cfa pour les Enseignants du Supérieur et les Chercheurs de rang A et à 2.000000 F Cfa pour les rangs B.

4.      Revalorisation du taux de rémunération de l’heure complémentaire et de l’heure de vacation.

5.      La rémunération des corrections des copies et des délibérations

6.      La revalorisation des primes de participation aux jurys, des primes d’encadrement et des primes d’instruction de thèse pour accroître le nombre de soutenances  et réduire les périodes d’instruction de DEA et de thèse.

7.      La reprise des voyages d’études des enseignants et des chercheurs assurés par les universités, les centres et instituts de recherche : 1 voyage par enseignant ou chercheur tous les deux ans.

Ce statut particulier a pour but

§         premièrement de mettre fin à l’injustice dont les enseignants du supérieur et les chercheurs sont l’objet par rapport à d’autres corps de métiers intellectuellement moins méritants

§         deuxièmement de valoriser la fonction de l’enseignant du supérieur et du chercheur qui doivent être des modèles de réussite sociale pour la jeunesse estudiantine et scolaire,

§         troisièmement d’accroître l’efficacité et la compétitivité des enseignants du supérieur et des chercheurs ivoiriens pour davantage stimuler la production scientifique et technique,

§         quatrièmement de relancer les vocations dans l’enseignement supérieur et la recherche[2]. »

En plus de ce statut particulier, les enseignants veulent l’outil informatique et que l’Etat leur mette en place une bibliothèque virtuelle. Ils souhaitent aussi que l’Etat équipe l’université en laboratoires et de centres de recherche, construise de nouveaux amphithéâtres et des salles de travaux pratiques et dirigés. L’Etat doit aussi accroître le nombre des structures sanitaires et mette en place un projet de lutte contre l’insécurité sur le campus.

Le prof. Eholié, en ouvrant la lucarne de nos universités vers les universités américaines, ne mâche pas ses mots : « La plupart des réformes engagées en Afrique visent à faire des universités publiques des institutions structurées et autonomes, à l’instar de leurs consœurs  d’outre-Atlantique. Seulement voilà : l’ambition affichée par les responsables politiques africains se heurte à deux obstacles majeurs. Le premier est, paradoxalement, le manque de volonté de la part même des initiateurs des réformes et ceux chargés de les mettre en œuvre…N’étant pas souvent des références en matière de démocratie, les dirigeants assimilent l’idée de l’autonomie des universités à un risque élevé de déstabilisation de leurs régimes, sinon à un suicide politique… Le deuxième obstacle à la reproduction du modèle américain en Afrique est la morosité ambiante. Dans la plupart des pays subsahariens, la majorité des universités dans une logique d’autofinacement est une augmentation considérable des frais de scolarité, et, par ricochet, l’exclusion d’un bon nombre de bacheliers africains de l’enseignement supérieur[3]… »

Toutes ces revendications posent le problème fondamental de l’université, son sens, sa mission dans un pays en voie de développement. Ce sera notre premier thème de réflexion. Puis nous nous intéresserons, dans un second moment,  à la crise que connaît notre pays et le rôle des universitaires dans cette crise. Enfin dans un troisième temps nous parlerons de la question de la motivation de nos enseignants dans nos universités.

1. L’UNIVERSITE : SON SENS ET SA MISSION

Le rôle de l’université est de former à la liberté. Et c’est parce qu’il croit à la parole, pas au bavardage, à la parole libre vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis de l’autre, que l’enseignant est susceptible de créer et d’affronter les tâches de l’avenir. La liberté académique est, en même temps, une responsabilité vis-à-vis de la société et du monde. Il importe que la parole universitaire soit présente dans les grands débats et enjeux de notre société.  Le Prof. Gnagne Yadou Maurice, dans une publication parue dans Fraternité Matin du Samedi 10 au Dimanche 11 décembre 2005, intitulée, « les intellectuels dans la crise ivoirienne » a accusé ces derniers de tous les maux. Il les rend responsables de tout ce qui arrive à la Côte d’Ivoire car, selon lui, « à cause d’eux la Côte d’Ivoire, notre pays, est humiliée. A cause d’eux, ce pays est traîné dans la boue, son peuple est frappé d’ostracisme. Ses institutions sont moquées de l’extérieur[4]. » Nous ne partageons pas tout à fait cette analyse. Tout comme nous n’acceptons pas les vérités faciles du genre, « l’université de notre pays est à l’image de notre société ». Ainsi, nous entendons souvent que « l’université va mal, parce que notre société va mal. »

C’est ainsi que beaucoup de personnes voient dans l’université un objet de profit. Ou encore l’université est vue comme une usine à diplômes Par rapport à la consommation de la science, l’université actuelle, placée dans ce nouveau contexte économique qui l’oblige à adopter une attitude consommatrice, s’est donnée comme principale marchandise à consommer le savoir lui-même. L’enseignant lui-même est un marchand, la préparation à l’examen, comme la grande fête des marchandises conceptuelles. Dans cette perspective, le cours magistral devient le goutte-à-goutte publicitaire qui doit inciter tous les consommateurs à consommer frénétiquement, pour le jour venu, ce qui s’y trouvait promis. Mais pourquoi y a-t-il crise à l’université?

Il y a crise à l’université parce que ceux qui décident sont loin des problèmes, ceux qui vivent les situations croient eux-mêmes qu’ils n’ont rien à dire. Il y a crise peut-être plus profonde dans l’université parce que sa structure empêche les étudiants et enseignants d’utiliser leurs capacités intellectuelles pour gérer leurs activités : c’est un gigantesque gaspillage intellectuel. Il y a crise à l’université parce qu’on ne forme pas 12 000 étudiants avec une structure de formation d’élite. Il y a crise parce l’Etat finance à hauteur de 95% le budget de fonctionnement de l’université et la subvention allouée par l’Etat, à chaque étudiant, s’est réduite comme une peau de chagrin à 47 000 F.Cfa. Que doit redevenir l’université pour sortir de cette crise?

L’université doit redevenir un centre de vie morale et intellectuelle, car les humanités deviennent le cœur, l’essence même de l’Université. Tout le reste n’a de légitimité que par elles, car ce n’est que là que la signification et la valeur des actions humaines peuvent faire l’objet d’une discussion et d’une tentative de définition. Aujourd’hui, plus que jamais, il importe que l’Université aborde le problème moral, qu’elle discute des valeurs, afin de rendre la violence de la Fesci superflue et par là même inadmissible. Il importe de rendre compte et de justifier, d’une part, les valeurs qui définissent l’Université, et d’autre part, celles de la société qu’elle concourt à créer. Face à notre pays en crise depuis maintenant quatre ans, quel est notre rôle d’universitaires? Notre fonction est-elle en train de se modifier? Notre responsabilité est-elle en train de s’accroître? A quelles exigences de lucidité nouvelle sommes-nous confrontés?

 

 

 


[1] DIBI (Kouadio Augustin).- Programme de l’université citoyenne. Pour le rayonnement académique de l’UFR SHS, (Abidjan, Décanat 2004), p. 3-4.

[2] COORDINATION NATIONALE DES ENSEIGNANTS DU SUPERIEUR ET DES CHERCHEURS DE COTE D’IVOIRE (CONAESC-CI).- Revendications…p. 1-4

[3] EHOLIE.- Universités : en attendant les aides, on cultive l’excellence, Fraternité Matin du 5 avril 2006

[4] GNAGNE (Yadou Maurice).- Les intellectuels dans la crise ivoirienne, dans Fraternité Matin  du 10 décembre au 11 décembre 2005, p. 8

 

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