De l’union sexuelle et de l’énigme de la bouche (suite 1)

En effet, dans ce texte De la Vision et de l’énigme, Zarathoustra est confronté à sa propre expérience de visionnaire et  à son attention  accordée à ses compagnons de voyage dans le bateau qui le ramène chez lui. Comme il le dit, « (c’est un discours pour les) chercheurs hardis, (les) explorateurs et (ceux) qui (sont) partis sur des mers terrifiantes avec des voiles perfides[1] », car il raconte sa propre expérience sur les sentiers tortueux. L’expérience que Zarathoustra raconte est caractérisée par la vision qui a lieu après deux jours de silence sur le bateau. Nous pouvons la comparer aux trois jours de jeûne de la vision du Devin où Zarathoustra perdit la parole et tomba dans un profond sommeil. Le rêve qu’il fit signifie qu’il avait renoncé à la vie; aussi, le disciple qu’il aimait le reconnut comme « le cercueil plein de méchancetés de toutes couleurs et des grimaces angéliques de la vie[2]. » Dans la Naissance de la tragédie, Nietzsche décrit le rêve comme « la condition préalable de tout art plastique[3]. » Et la vision est l’expérience primitive dont le rêve n’est qu’un dérivatif.  Le travail du poète consiste alors à « noter et à traduire ‘les’ rêves… Tout art poétique n’est rien d’autre que la traduction vraie du rêve[4]. » Ici la vision de Zarathoustra est à distinguer de celle de son premier rêve en plusieurs endroits. Comme son disciple, les matelots n’ont aucune explication à donner à cette expérience; Zarathoustra la leur présente comme une énigme.

Une énigme, nous le savons, se définit comme un jeu de l’esprit où l’on donne à deviner une chose en la décrivant en termes obscurs. S’il n’a pas résolu l’énigme pour lui même, il le fera pour lui-même assez tôt, en achevant son retour à lui-même, lorsqu’il sortira de son silence après sept jours de convalescence. Cette situation herméneutique met en parallèle l’action en deux séquences visionnelles. Dans la première séquence, Zarathoustra discute avec l’esprit de gravité; dans la seconde séquence, un cri sort de lui, invitant le berger à mordre la tête du serpent et cela l’épouvante. Le rêve du devin était un rêve d’immobilité. Ici, l’ego de Zarathoustra, le veilleur de nuit, était sans aide en face de la vie et de la mort, ce qui était une part non reconnue de lui-même. Il manquait de force en affirmant : « C’est un rêve! Le rêve que j’ai fait![5] », ce que Zarathoustra admire. Là Zarathoustra met en scène le contenu de sa propre vision. Le nain (l’esprit de gravité) est une force lourde, mais il ne peut pas empêcher Zarathoustra à grimper en haut du chemin et à confronter le nihilisme du nain au portique où est écrit « Instant[6] ».

Michel Haar nous donne une merveilleuse définition de l’instant qu’il décrit comme « le moment de la découverte du lien nécessaire entre la singularité et la totalité. L’instant est le hors-temps de l’inclusion parfaite, le moment de la superposition de l’objectif et du subjectif. D’une part, aucun instant n’est isolable; rien n’existe séparément; toutes choses sont amoureusement liées. D’autre part, cette liaison amoureuse fait virer l’objectivité de ce lien en le répercutant en une subjectivité désirante, qui ne désire pas l’ailleurs ou d’autres possibilités, mais qui veut que ce qui est soit tel qu’il est[7]. » Le portique « instant » est la rencontre de deux chemins. En arrière et en avant, ces deux chemins s’étendent à perte de vue, à l’infini. Nietzsche caractérise d’abord avec la plus grande exactitude la différence entre ces deux chemins du temps. Ils butent l’un contre l’autre et s’opposent dans l’instant. Le passé est ce qui est déterminé; l’avenir, ce qui reste encore ouvert. Passé et futur sont entièrement différents l’un de l’autre, ils se contredisent. Et pourtant, ils se rencontrent dans l’instant. L’instant est comparable à une frontière commune. Et à partir de cette frontière éphémère de l’instant présent, deux voies essentiellement différentes s’en vont vers l’infini. Elles sont respectivement une éternité passée et une éternité future.

Mais Zarathoustra ne peut grimper seulement que sur le portique en portant le poids de « toute pierre jetée – doit retomber![8] » du nain. Zarathoustra décrit son expérience de cette montée comme celle « (d’) un malade qu’épuise sa terrible souffrance et qu’un rêve plus terrible encore tire de son premier sommeil[9]. » Le rêve est un réveil à travers le sommeil et certains ne sont même pas assez forts pour le rêve.

Cependant Zarathoustra n’est pas identique à un rêveur, mais se perçoit lui-même comme un rêveur. Il n’a pas le courage pour achever la scène du rêve mais pour continuer à rêver, et il le fait en prenant la direction de la scène du rêve par son courageux « Nain! A nous deux! Toi ou moi[10]! » Il serait bien de faire remarquer que la courte adresse de Zarathoustra sur le courage n’est pas adressée au nain dans la vision mais aux matelots à qui il est en train de relater la vision. Voici ce que le courage requiert : «  Était-ce cela, la vie? Eh bien! Recommençons[11]! » La vision courageuse ou le rêve requiert une continuité de la vision ou du rêve. La réponse du nain aux questions sur le temps de Zarathoustra, met sa propre pensée abyssale en confiance et l’abandonne sur un « Était-ce cela[12]? » Mais Zarathoustra donne des instructions au nain et lui explique un aspect crucial de la pensée de l’éternel retour. Le nain lui révèle que « toute vérité est courbe, le temps lui-même est un cercle[13]. »

Du point de vue de Nietzsche, la réponse du nain est juste, et cependant trop facile. Par quoi le nain se donne-t-il une solution de facilité? Le temps est un cercle. Passé et avenir y sont enlacés comme le serpent qui se mort la queue. Le circuit du temps est conçu comme un circuit intra-mondain, comme un anneau d’instants du temps, de « maintenant ». Mais par là, on fausse le sens crucial de l’idée de l’éternel retour. Ce qui manque au nain c’est la lumière et la mobilité de la circularité du temps. La circularité du temps ne doit pas être conçue comme quelque chose à imposer (une punition peut-être) qui l’empêcherait de repartir de son origine. Elle devrait être pensée comme dans la demande de Zarathoustra, en tant que devenir et processus : « Et de la sorte, toutes les choses ne sont-elles pas si solidement nouées que cet instant entraîne toutes les choses à venir? Par conséquent aussi lui-même[14]» Ici Zarathoustra ne s’adresse plus la parole à quelqu’un et plonge dans un rêve en pensant à ses premiers souvenirs; à travers le dialogue du rêve, il se cherche une plus grande intimité. Brusquement il découvre, dans une expérience de veilleur, que le nain et la scène entière de cette vision ont disparu. «Rêvais-je donc? Étais-je éveillé[15]? » se posait-il la question?

La disparition du nain est significative. Zarathoustra demeure dans l’état de vision et est capable de rêver après avoir dépassé ce poids oppressif de l’autre. Le rêveur a pris le contrôle sur le monde de la vision et du rêve; ce monde est un champ potentiellement riche en introspection mais est également sujet à déformation par l’envie et la revanche sur le public. Rester éveillé à ce point aurait été d’avoir eu un rêve réussi en lui-même; le pouvoir réel du rêve se manifeste encore dans la production de nouveaux rêves sans être réveillé et sans tomber à nouveau dans le sommeil.


[1] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 147, traduction Marthe Robert.

[2] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 128, traduction Marthe Robert.

 

[3] NIETZSCHE (Friedrich).- La Naissance de la tragédie ou Hellénisme et Pessimisme (Paris, Livre de Poche, Librairie Générale Française 1994), p. 48.

[4] NIETZSCHE (Friedrich).- La Naissance de la tragédie ou Hellénisme et Pessimisme (Paris, Livre de Poche, Librairie Générale Française 1994), p. 48.

 

[5] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 126, traduction Marthe Robert.

 

[6] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 148, traduction Marthe Robert.

 

[7] HAAR (Michel).- Par-delà le nihilisme. Nouveaux Essais sur Nietzsche. (Paris, PUF 1998), p. 170.

[8] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 147, traduction Marthe Robert.

 

[9] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 147, traduction Marthe Robert.

 

[10] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 147, traduction Marthe Robert.

 

[11] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 148, traduction Marthe Robert.

[12] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 148, traduction Marthe Robert.

 

[13] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 149, traduction Marthe Robert.

 

[14] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 149, traduction Marthe Robert.

 

[15] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 150, traduction Marthe Robert.

 

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