De l’union sexuelle et de l’énigme de la bouche dans le Zarathoustra de Nietzsche

DE L’UNION SEXUELLE ET DE L’ENIGME DE LA BOUCHE DANS LE ZARATHOUSTRA DE NIETZSCHE

 

INTRODUCTION GENERALE

Notre communication au Colloque National sur Bouche Plurielle s’inscrira dans le deuxième axe préconisé par l’argumentaire, intitulé La Bouche, un instrument au service du plaisir charnel.

Nous partirons d’un texte de Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche qui nous a donné le titre de notre communication « De la vision et de l’énigme ». Au cours d’une vision, Nietzsche voit « un jeune berger qui se tordait, râlant, convulsé, grimaçant, et un lourd serpent noir qui lui pendait hors de la bouche[1] ». Nietzsche invite tous les chercheurs, les explorateurs et ceux qui veulent s’aventurer avec « des voiles perfides sur des mers inexplorés[2] » à deviner l’énigme qu’il a contemplée ce jour-là.

Notre hypothèse de recherche est celle-ci : la bouche d’une femme dévoile son sexe. Ce qui demeure caché est présent dans ce qui se voit, de façon identique. Ce sont les mêmes organes. Le sexe de la femme, cette ouverture par où passe le sexe de l’homme, la semence, la jouissance, est le symbole de la puissance créatrice et, tout particulièrement, de l’insufflation de l’âme. Organe de parole (logos, verbum) et du souffle (spiritus), il symbolise aussi un degré élevé de conscience, un pouvoir organisateur par le moyen de la raison. Sa rencontre avec le sexe de l’homme symbolise « la recherche de l’unité, l’apaisement de la tension, la réalisation plénière de l’être[3]. » Ainsi nous entrons aussi dans la symbolique du sexe, sa signification dans l’imagination des peuples. Chez les Adioukrous, par exemple, le sexe de la femme se dit ugŋu et le même mot est utilisé pour dire mordre.  Dans un des contes adioukrous[4], le machoiron, ugŋm, et le pagolin acrara en train de discuter chaudement. Acrara dit à ugŋm : « Ugŋm ma chair sent mieux que la tienne. » Ugŋm répondit : « Ne fais pas l’orgueilleux, moi j’ai plus de valeur que toi. » Cette valeur et cette douceur est cette que ressent la bouche quand elle mord le machoiron. Aussi le plaisir de la bouche appelle celui du sexe. Chez d’autres peuples Akans (N’zimas, Baoulés, Agnis…), faire l’amour à quelqu’un et manger, c’est le même mot : bêdi. Les Anciens disent même que le sexe de la femme mange et mord. Aussi Marcel Griaule, après avoir démontré que le filage du coton et le tissage du vêtement symbolisent l’acte sexuel, affirme sans ambages que : « La bouche de la femme, c’est le matériel à tisser[5]. » Mais, nous savons par ailleurs, que « le sexe indique non seulement la dualité de l’être, mais sa bipolarité et sa tension interne[6]. » Nous sommes en présence d’une véritable énigme.

Deviner cette énigme du sexe de la femme en sa bouche, c’est deviner l’énigme de Nietzsche, ce philosophe que Lou Andréas-Salomé présente comme « un esprit solitaire, à la fois familier et inquiétant, qui s’imaginait pouvoir porter des poids gigantesques et finit par succomber à une folie monstrueuse[7]. »  Il s’agit de pénétrer un jeu dans lequel les images de sa philosophie se multiplient, jeu d’ondes, éphémères, vives. L’infidélité nécessaire de la devinette ouvre des distances dans lesquelles les significations changeantes se meuvent, creusant des lits imprévus dans la fluctuation universelle. Nous entrons dans le jeu de la devinette sans le détenir, sans crainte de glissements, mais avec la ferme détermination du coup adéquat.

1. NIETZSCHE COMME INTERPRETE DE L’ETERNEL RETOUR DANS LA VISION DU BERGER  

La plupart des commentateurs de Nietzsche expliquent que la vision du berger à qui un serpent était entré dans le gosier, est celle de l’éternel retour. Écoutons par exemple Eugen Fink qui affirme que cette vision « signifie que l’idée de l’éternel retour, symbolisé par le serpent, emplit de dégoût la bouche de l’homme et l’étouffe. Elle est une idée oppressante[8]. » Si pour notre auteur, cette idée de l’éternel retour semble contredire la volonté de puissance, cela n’est qu’une apparence. En effet, Zarathoustra conseille au berger de mordre la tête du serpent qui est entré dans sa bouche. Le berger le fait et il se transforme : « Il n’étais plus ni pâtre ni homme – il était métamorphosé, auréolé, et il riait! Jamais encore un homme n’a ri sur terre comme il riait[9]! » Pour Fink, celui qui surmonte l’idée de l’éternel retour, celui qui persévère à lui faire face, voit son existence transformée d’une façon décisive. Chez lui, le sérieux et la lourdeur se transforment en la légèreté surhumaine du rire. Et il ajoute que l’idée de l’éternel retour comporte deux aspects. « On peut la considérer ou bien du point de vue du passé ou bien surtout du point de vue de l’avenir[10]. »

C’est la même interprétation que donne Karl Löwith avec cette nuance en plus : « L’interprétation de la vision du berger provient de la propre guérison de Zarathoustra de la maladie de la mort[11]. » Et c’est pourquoi, poursuit-il, « La vision du berger est donc une prémonition de la délivrance que vit Zarathoustra lui-même en guérissant, qui devient en faisant appel à ses pensées abyssales, le défenseur du cercle qui lui était apparu auparavant[12]. » Mais cette interprétation de la vision du berger n’est pas épuisée dans l’éternel retour. Il nous faut alors faire appel à Nietzsche comme herméneute  en vision et en rêve.

2. NIETZSCHE COMME HEUMENEUTE EN VISION  ET EN REVE

Nietzsche emprunte cette vision à la mythologie où, selon l’érudit Mircea Eliade, l’éternel retour, est la révolte des sociétés traditionnelles, contre « le temps concret, historique[13] ». Il s’agit alors d’une « nostalgie d’un retour périodique au temps mythique des origines, au Grand Temps » Quand le philosophe Nietzsche utilise ce mythe, il le réécrit à la manière de Platon. Comme le note si merveilleusement Gary Shapiro, Nietzsche décrit la pensée de l’éternel retour, comme la conception de base de son ouvrage. Cette conception de base n’est ni un concept, ni une idée. Car, « un Konzept peut être une esquisse ou un plan pour être fréquemment utilisé dans la description des premiers jets d’un peintre ou d’un impressionniste[14]. » Et il ajoute : « Un Konzeptbuch est un essai[15] c’est-à-dire un cahier de croquis. » Dans cette troisième partie du Zarathoustra, Nietzsche découvre son propre langage.


[1] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 150, traduction Marthe Robert.

[2] Ibidem, p. 150.

[3] CHEVALIER (Jean) et GHEERBRANT (Alain). Dictionnaire des symboles (Robert Laffont, 1969), p. 881

[4] INSTITUT de Linguistique Appliquée.- Lεl εs e low wewr lεl. Guide de lecture pour lettrés en français. (Université d’Abidjan 1989), p. 32.

[5] GRIAULE (Marcel).- Dieu d’eau. Entretiens avec Ogotemmêli. (Paris, Fayard, 1966), p. 89.

[6] CHEVALIER (Jean) et GHEERBRANT (Alain). O.c . , p. 881.

[7] ANDREAS-LOU (Salomé).- Friedrich Nietzsche à travers ses œuvres, (Paris, Grasset, 1992), p. 29

[8] FINK (Eugen).- La philosophie de Nietzsche (Paris, Minuit, 1965), p. 111.

[9] NIETZSCHE (Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra, (Paris, Collection 10/18), p. 150, traduction Marthe Robert.

[10] FINK (Eugen).- La philosophie de Nietzsche (Paris, Minuit, 1965), p. 111.

 

[11] LOWITH (Karl).- Nietzsche, philosophie de l’éternel retour du même, (Calmann Lévy 1991), p. 89

[12] LOWITH (Karl).- Nietzsche, philosophie de l’éternel retour du même, (Calmann Lévy 1991), p. 89-90.

 

[13] ELIADE (Mircea).- Le mythe de l’éternel retour. Archétypes et répétition, (Paris, Gallimard, 1969), p. 11.

[14] SHAPIRO (Gary).- Nietzschean Narratives (Indiana University Press, 1989), p. 71

[15] SHAPIRO (Gary).- O.c., p. 71

 

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