Nietzsche aux cultures de mort des sociétés de son temps: quelle actualité? Suite et fin

NIETZSCHE AUX CULTURES DE MORT DES SOCIETES DE SON TEMPS? QUELLE ACTUALITE POUR NOUS AUJOURD’HUI?

2. LA CULTURE DE VIE DE L’HINDOUISME-SCHOPENHAUÉRIEN

 L’émouvant de la vie de Nietzsche est son effort usé pour indiquer leurs périls, enseigner leur déchéance à des générations trop bien préparées à subir. Il crie à travers le monde la nécessité impossible d’un réveil. Avec une opiniâtreté que l’insuccès même exaspère, il tente d’arracher l’Allemagne et l’Europe, aux traditions, aux complaisances, aux fidélités, aux servitudes où elles s’endorment ; l’héroïsme même qu’il propose n’est qu’un retour au vrai sens de la vie. Nietzsche a déclaré à juste titre : « Je portais des clefs, les plus rouillées de toutes les clefs ; et je sus m’en servir pour ouvrir la plus grinçante de toutes les portes…(Je suis) le vent aux sifflements aigus qui force les portes du château de la mort…Le cercueil plein de méchancetés de toutes les couleurs et des grimaces angéliques de la vie[1]. »  Il veut briser la dalle des tombes et lutter contre les prisons, et contre les paralysies ; ce combat est un combat contre la paresse et l’inertie, la maladie et la décadence, il n’affronte que les faiblesses, les dégénérescence, les abandons, toutes les formes de mort dont la mort est la moins certaine. De ce point de vue, nous ne partageons pas l’avis de  Thierry Maulnier qui présente Nietzsche comme l’ennemi des embûches funèbres  et qui « souffre de n’en pouvoir détourner ceux à qui s’adressent ses appels. Ainsi sa bravade n’est que la bravade de son impuissance ; l’accent suprême de sa voix, éclatant de provocations et d’insultes, est l’accent de la défaite[2]. » Mais d’où Nietzsche puise cette réflexion du vouloir-vivre, sinon de son mentor Schophenhauer ?

S’il semble que pour cet auteur, « la mort est le véritable génie inspirateur et le musagète de la philosophie[3], » en même temps,  il soutient que « la vie doit être comme la compagne inséparable de la volonté[4]. » Aussi vouloir-vivre, c’est aussi être sûr de vivre, et tant que la volonté de vivre nous anime, nous n’avons pas à nous inquiéter pour notre existence, même à l’heure de notre mort ? Et Schopenhauer pour montrer le lien de sa philosophie avec la tradition hindouiste souligne : « La plus sage des mythologies, celle des Hindous, a su rendre cette vérité : Brama, le moins noble et le moins haut de la Trimorti, représentant la génération, la naissance, et Vichnou la conservation, c’est au dieu qui symbolise la destruction, la mort, à Schiwa, qu’elle a donné, avec le collier de têtes de mort comme attribut, le Lingan, symbole de la génération. Ici la génération apparaît comme le complément de la mort ; ce qui doit nous faire entendre que ces deux termes sont par essence corrélatif[5]. » Ainsi nous pouvons conclure que pour Schopenhauer, tout comme chez Nietzsche, la naissance et la mort sont deux accidents, qui au même titre, appartiennent à la vie ; elles se font équilibre ; elles sont mutuellement la condition l’une de l’autre.

Nietzsche, en héritant de cette culture de vie de l’hindouisme-schopenhauérien, va la porter à son accomplissement. Il va accroître la part de liberté dans le monde, par un travail presque surhumain de renonciation et d’arrachement. Les valeurs qu’il va détruire sont les valeurs qui dispensent de vivre. Les seules qu’il rétablit sont celles de la passion, de l’acte et de la souffrance dans leur violence et leur complexité. La liberté elle-même, dans cette transmutation n’est qu’un pont et un passage, une discipline éducatrice plus dure que l’obéissance. N’écrit-il pas, que « Ce qu’il y a de grand dans l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but : ce que l’on peut aimer en l’homme, c’est qu’il est un passage et une chute[6]. »

CONCLUSION : QUELLE ACTUALITE POUR NOUS AUJOURD’HUI?

Nous sommes d’avis avec André Bernard pour dire que l’homme africain contemporain peut se laisser interpellé par cette vision nietzschéenne. En effet, à propos de cet humanisme athée, Bernard pense qu’il peut aider l’Africain, « à rejeter un certain fatalisme religieux et à forger par lui-même son bonheur et son destin grâce aux ressources de la science et de la technique[7]. » Nietzsche peut être utile aussi à l’Africain selon notre auteur, pour purifier « la nature de l’idée de Dieu qui est au centre de cette foi. N’est-ce pas pour une large part un Dieu-super-magique, un Dieu-guérisseur, un Dieu-consolateur, ou comme on aime à le dire aujourd’hui un Dieu bouche-trou, que l’on cherche et que l’on vénère? Et la situation de détresse qui marque des populations sous-développées ne favorise-t-elle pas la ferveur de cette forme de croyance qui trouve son expression marginale mais significative dans le pullulement des sectes[8]? »

Pour prolonger cette réflexion, nous pensons que Nietzsche ne reproche rien au christianisme que son manque de sévérité, l’abondance de ses solutions et de ses remèdes de la vie. Dans ce début du XXIè siècle, où l’Africain est sans cesse humilié par la France et l’ONU, par leur mépris et leur manque de considération de nos dirigeants, il a besoin d’une foi plus héroïque, qui n’ait pas besoin de prendre appui sur des espoirs imaginaires, et qui trouve en lui-même des raisons suffisantes de vivre dans un débat que la mort est seule à conclure. Pour que l’homme africain retrouve une adaptation exacte aux phénomènes, pour qu’il reste de plain-pied avec le destin le plus aventureux et le plus terrible, pour qu’il traite d’égal à égal avec la catastrophe, il faut qu’il vive avec le désir de la vie, non avec le désir de la mort.

 

 

 

 

 


[1] Friedrich NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, 10/18, Brussière 1985, traduction Marthe Robert, pp. 127-128.

[2] Thierry MAULNIER, Nietzsche, Paris, Gallimard 1925, pp. 132-133.

[3] Arthur SCHOPENHAUER, Métaphysique de l’amour, métaphysique de la mort, Paris, Biblothèques 10/18, 1964, traduit par Marianna SIMON, p. 91.

[4] ID, Le vouloir-vivre, l’art et la sagesse, textes choisis par André DEZ, Paris, PUF, 1956, p. 160

[5] Ibid., pp. 160-161.

[6] Friedrich NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra, Ibid., p. 14.

[7] André BERNARD, L’homme chez Nietzsche et Teilhard de Chardin. Une interpellation pour l’intellectuel africain ? Kinshasa, St Paul Afrique 1983, p. 57.

[8] Ibid., p. 58.

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