Archive for février 2006

Une introduction à la Métaphysique

février 3, 2006

METAPHYSIQUE

 

OBJET ET MÉTHODE

Un jour un disciple demanda à son Maître de lui parler de l’être. Almustafa le regard longtemps et l’aima. Il se leva, s’éloigna un peu de lui, puis revint et dit : « C’est dans ce jardin que reposent mon père et ma mère, enterrés par les mains du vivant ; dans ce jardin aussi sont ensevelies les semences des années écoulées, apportées ici sur les ailes du vent. Mille fois mon père et ma mère seront ensevelis ici, mille fois le vent enterrera la semence ; et dans mille ans, vous, moi-même et ces fleurs, nous serons rassemblés dans ce jardin comme aujourd’hui, nous existerons, aimant la vie, nous serons en train de nous élever vers le soleil[1]. »Et notre sage de poursuivre : « Mais, aujourd’hui même, être, c’est être sage, sans être étranger au fou ; c’est être fort, mais pas pour détruire ce qui est faible ; c’est jouer avec de petits enfants, non comme le font les pères, mais bien plutôt comme des compagnons de jeux désireux de s’initier à leurs amusements. C’est être simple et franc avec les hommes et les femmes âgées, s’asseoir auprès d’eux à l’ombre de vieux chênes, bien que vous, vous viviez toujours à l’heure du printemps.

C’est partir à la recherche d’un poète, même s’il demeure au-delà des sept fleuves, et être en paix auprès de lui, sans aucun désir, aucun doute, sans une question sur nos lèvres. C’est savoir que le saint et le pécheur sont frères jumeaux, fils de notre gracieux Roi, et savoir que l’un d’eux, parce qu’il est né à peine avant l’autre, nous le considérons comme le prince héritier.

C’est suivre la Beauté, même si elle vous conduit au bord d’un précipice, et, bien qu’elle soit ailée alors que vous ne l’êtes pas, bien qu’elle saute au-dessus de précipice, la suivre quand même, car où la Beauté est absence, il n’y a rien.

C’est être un jardin sans murs, une vigne sans gardien, une maison qui recèle un trésor, mais toujours ouverte à tous les passants.

C’est être volé, trompé, abusé, oui, induit en erreur, pris au piège et ensuite bafoué, mais, malgré toutes ces avanies, regarder tout cela comme rien au fond de vous-mêmes, et sourire, car vous savez qu’un printemps viendra s’épanouir dans votre jardin, danser dans les feuillages, qu’un automne viendra mûrir vos raisins, et vous savez que si une seule de vos fenêtres s’ouvre à l’est, vous ne serez jamais sans rien. Vous saurez aussi que tous ceux qu’on appelle malfaiteurs, voleurs, escrocs et trompeurs sont vos frères dans le besoin, et que vous-mêmes, vous êtes peut-être comme eux aux yeux des habitants bénis de la Cité Invisible, édifiée au-dessus de la cité visible.

Quand à vous, dont les mains trouvent et fabriquent tout ce qui est nécessaire pour passer confortablement vos jours et vos nuits, être, c’est exercer le métier de tisserand avec des doigts qui voient, le métier d’architecte, jouant avec la lumière et l’espace, celui du laboureur en sachant que vous cacher un trésor dans chaque semence que vous enterrez, celui de pêcheur et de chasseur pitoyables pour le poisson et le gibier, mais plus encore pour ceux qui ont faim et pour tous les besoins de l’homme[2]. »


[1] GIBRAN(Khalil).- Le jardin du prophète, (Belgique, Castermann, 1979), pp. 52-53

[2] Ibid., pp. 52-54

Homélie du 5 février 2006 à l’UCAO-UUA

février 2, 2006

HOMELIE DU DIMANCHE 5 FEVRIER 2006,

5E DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE DE L’ANNEE B

« Jésus a pris sur lui toutes nos faiblesses, il s’est chargé de nos douleurs » Mc 8,17

Chers frères et sœurs en Jésus-Christ!

Nous voici déjà rendus au 5è dimanche du Temps Ordinaire de l’Année B que déjà le Carême est à nos portes. Les messages de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI, pour le Carême 2006, et celui des Évêques de la CEREAO, à l’ouverture de la XVIè assemblée plénière de cette institution, rejoignent ce cri qui traverse les siècles : celui de l’homme déchiré dans son corps et dans son âme, celui de l’humanité aux prises avec le malheur et les questions sans réponse. Le Pape part de cette parole de l’Évangile : « Voyant les foules, Jésus eut pitié d’elles ».  Les Évêques des 11 pays de la sous-région, sont venus, aux dires de Mgr Adrien Sarr, Président de la Conférence, manifester leur solidarité à leurs frères de Côte d’Ivoire : « Lorsqu’un membre du corps souffre, tous les autres souffrent avec lui. » Le livre de Job, l’Evangile de St Marc, le message du Pape Bénoît XVI, comme celui de Mgr Sarr, sont des cris. Dans cette Afrique humiliée aujourd’hui et qui est ébranlée par toutes sortes de crises, nous  voyons la guérison que Dieu opère dans le cœur des personnes, marquées par les abus dès leur enfance, brisées par le divorce, les haines, les handicaps de toutes sortes, enfermées dans leurs histoires de péchés. A chaque confession, nous voyons couler sur les joues de certaines personnes, des larmes de libération. Parce que nous savons que le livre de Job ne donne pas d’explication au problème de la souffrance, mais nous indique le chemin : ne pas retenir nos cris, mais garder confiance et tenir fort la main de Dieu, – nous allons suivre le Christ à Capharnaüm, en Galilée, Lui qui hier comme aujourd’hui, nous donne la réponse définitive sur le mystère de la maladie et de la souffrance.

En effet, tout se passe dans cette page d’évangile en ce lieu; un jour, un soir et un lendemain de sabbat; comme chacun sait, le jour pour les Juifs, ne se compte pas de minuit à minuit, mais du coucher du soleil, au coucher du soleil : le sabbat commence le vendredi soir au coucher du soleil, et finit le samedi soir, à l’apparition des premières étoiles; nous savons aussi que le sabbat est un jour réservé à la prière et à l’étude de la Torah, à la synagogue et chez soi; c’est bien pour cela que les habitants de Capharnaüm amènent leurs malades à Jésus seulement le soir du sabbat; St Marc nous dit : « Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous les malades, et ceux qui étaient possédés par des esprits mauvais. »

Le reste de la journée, Jésus n’a fait qu’une chose : aller à la synagogue de la ville, et il est rentré aussitôt après à la maison; si St Marc le précise, c’est sans doute pour nous rappeler que Jésus est un Juif fidèle à la loi. Le matin, à la synagogue, il a délivré un « homme possédé d’un esprit impur », selon l’expression de St Marc; et la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre que Jésus commande aux esprits impurs; pas étonnant que le soir, après la fin du sabbat, on lui amène tous les malades et les possédés. En filigrane, St Marc nous dit déjà : voici le Messie, celui qui annonce et accomplit le Royaume.

Curieusement, les démons connaissent l’identité de Jésus, et Jésus leur interdit de parler : « Il chassa beaucoup d’esprits mauvais et il les empêchait de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était. » Eux savent ce qui a été révélé lors du Baptême de Jésus par Jean-Baptiste, et que l’esprit impur a proclamé le matin même à la synagogue de Capharnaüm : « De quoi te mêles-tu Jésus de Nazareth? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : « Le Saint de Dieu. »

Pourquoi ce silence imposé? Alors que Jésus n’est pas venu pour se cacher…Probablement parce que les habitants de Capharnaüm ne sont pas encore prêts pour cette révélation : il leur reste encore tout un chemin à parcourir avant de découvrir le vrai visage du Christ. A nos chers frères et sœurs de nos Capharnaüm d’aujourd’hui, St Marc nous rappelle qu’il ne suffit de savoir dire : « Tu es le Saint de Dieu »; cela, les démons savent très bien le faire. Si parfois, dans nos maladies, dans nos souffrances de toutes sortes, dans nos détresses, nos deuils, nous sommes attirés par Jésus-Christ, sommes-nous prêts pour la foi? C’est là l’ambiguïté des miracles : le risque de répartir guéri sans avoir rencontré Dieu. Nous qui recherchons un Dieu super-magique, un Dieu guérisseur, un Dieu-consolateur, exclusivement, n’est-ce pas le moment favorable de purifier la nature de Dieu qui est au centre de notre foi. Si nous nous arrêtons seulement à la guérison, nous n’avons pas rencontrer Jésus-Christ véritablement.

Et puis surtout il y a un fait à noter dans la suite du texte : Simon voudrait retenir Jésus en lui disant : « Tout le monde te cherche »; Jésus le ramène à l’essentiel, la prédication du Royaume : « Partons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle; car c’est pour cela que je suis sorti. » Chers frères et sœurs de nos Capharnaüm d’hier et d’aujourd’hui, Jésus n’a jamais déclaré : « Je suis venu pour faire des miracles », il a dit qu’il était venu pour annoncer la Bonne Nouvelle : « Le Règne de Dieu s’est approché ». Méfions nous de ces Églises à sensation, où des prestidigitateurs vous fabriquent des miracles de toutes pièces, des manteaux qui guérissent, des cierges, de l’huile parfumée, de l’encens. Des pasteurs vous disent l’avenir et vous proposent toutes sortes de gris-gris pour débloquer vos situations de vie. Ce n’est pas cela la foi en Jésus-Christ. Ses miracles sont le signe que le règne de Dieu est déjà là; le risque est de n’y voir que le prodige. « C’est pour cela que je suis sorti » : on ne peut pas ne pas penser à l’insistance de St Paul dans la deuxième lecture, tirée de l’épître aux Corinthiens : Jésus-Christ et St Paul ont cette même passion de l’annonce de la Bonne Nouvelle; nous dirions qu’il y a urgence.

« Le lendemain, bien avant l’aube, Jésus se leva. Il sortit et alla dans un endroit désert, et là il priait. » Jésus va au désert pour rencontrer Dieu; et aussitôt revenu près de ses disciples, il leur dit, « Partons »…Est-ce la prière qui le pousse à partir ailleurs? Loin d’affaiblir son ardeur missionnaire, il semble bien que cette retraite dans le silence, le relance au contraire; d’ailleurs Jésus ne serait pas allé aussi loin dans l’évangélisation, s’il ne s’était pas retiré aussi loin dans la prière. Comme le rappelait fort justement le Pape Benoît XVI, dans son message de Carême 2006, « En un monde fortement sécularisée, est apparue une sécularisation progressive du salut, ce pourquoi on se bat pour l’homme, certes, mais pour un homme mutilé, ramené à sa seule dimension horizontale. Nous savons au contraire que Jésus est venu apporter le salut intégral. » Au fond : prière ou action, c’est un faux dilemme; l’un ne peut aller sans l’autre, et un évangélisateur qui ne prie plus, bientôt n’évangélisera plus. Et c’est pourquoi le Pape ajoute : « La prière est une occasion propice pour se conformer au regard du Christ…car celui qui agit selon cette logique évangélique vit la foi comme amitié avec le Dieu incarné et, comme lui, se charge des besoins matériels et spirituels du prochain. »

Chers frères et sœurs en Jésus-Christ, en entendant cet appel du St Père aujourd’hui, comme celui de St Paul et de St Marc autrefois, cherchons à ranimer notre zèle missionnaire. Engageons-nous, rengageons-nous! Faisons-nous tout à tous, sortons de notre petit univers, nous qui avons, en tant que chrétiens pour mission d’annoncer l’Évangile. Notre univers est bien petit face à l’univers massif de l’incroyance de nos enfants, de la mal-croyance des femmes et des adultes, voire de l’indifférence de certains intellectuels. Alors, chers frères et sœurs, cette situation de chrétiens minoritaires, comment la vivons-nous aujourd’hui?

Chers frères et sœurs, si nous disions encore un dernier mot sur les guérisons opérées par Jésus-Christ aujourd’hui. Elles devraient, semble-t-il, remettre en cause certains discours sur la souffrance; si Jésus guérit les malades, c’est que la maladie est un mal; s’il guérit en même temps qu’il annonce le Royaume, c’est que le mal contrecarre le projet de Dieu, et donc il faut nous en débarrasser. Dans la première lecture, nous avons entendu Job crier sa souffrance, et à la fin du livre Dieu lui donne raison d’avoir osé crier. La souffrance en soi est toujours un mal, il faut oser le dire; il faudrait être fou pour oser dire en face à un malade « ce qui vous arrive es très bien… » Il est vrai que certains, avec la grâce de Dieu, trouvent dans la souffrance un chemin qui les fait grandir, mais la souffrance reste un mal. Et tous nos efforts pour lutter contre la souffrance des hommes vont dans le sens du projet de Dieu. Car Dieu sauve les hommes, et non des âmes désincarnées : la prédication de l’évangile n’est pas que paroles qui s’adresseraient à l’intelligence ou à la conscience; elle est en même temps et inséparablement lutte contre ce qui fait souffrir les hommes et les femmes.

Nous allons à présent faire eucharistie, c’est-à-dire rendre grâce à Dieu pour ce qu’il nous a déjà donné et qu’il donne encore de vivre. Qu’il nous sonne la force et l’audace de l’Esprit Saint pour nous dévouer au service de nos frères et sœurs malades. Que le Seigneur soulage leurs peines et les comble de ses faveurs et de ses largesses.

Nietzsche aux cultures de mort des sociétés de son temps: quelle actualité? Suite et fin

février 1, 2006

NIETZSCHE AUX CULTURES DE MORT DES SOCIETES DE SON TEMPS? QUELLE ACTUALITE POUR NOUS AUJOURD’HUI?

2. LA CULTURE DE VIE DE L’HINDOUISME-SCHOPENHAUÉRIEN

 L’émouvant de la vie de Nietzsche est son effort usé pour indiquer leurs périls, enseigner leur déchéance à des générations trop bien préparées à subir. Il crie à travers le monde la nécessité impossible d’un réveil. Avec une opiniâtreté que l’insuccès même exaspère, il tente d’arracher l’Allemagne et l’Europe, aux traditions, aux complaisances, aux fidélités, aux servitudes où elles s’endorment ; l’héroïsme même qu’il propose n’est qu’un retour au vrai sens de la vie. Nietzsche a déclaré à juste titre : « Je portais des clefs, les plus rouillées de toutes les clefs ; et je sus m’en servir pour ouvrir la plus grinçante de toutes les portes…(Je suis) le vent aux sifflements aigus qui force les portes du château de la mort…Le cercueil plein de méchancetés de toutes les couleurs et des grimaces angéliques de la vie[1]. »  Il veut briser la dalle des tombes et lutter contre les prisons, et contre les paralysies ; ce combat est un combat contre la paresse et l’inertie, la maladie et la décadence, il n’affronte que les faiblesses, les dégénérescence, les abandons, toutes les formes de mort dont la mort est la moins certaine. De ce point de vue, nous ne partageons pas l’avis de  Thierry Maulnier qui présente Nietzsche comme l’ennemi des embûches funèbres  et qui « souffre de n’en pouvoir détourner ceux à qui s’adressent ses appels. Ainsi sa bravade n’est que la bravade de son impuissance ; l’accent suprême de sa voix, éclatant de provocations et d’insultes, est l’accent de la défaite[2]. » Mais d’où Nietzsche puise cette réflexion du vouloir-vivre, sinon de son mentor Schophenhauer ?

S’il semble que pour cet auteur, « la mort est le véritable génie inspirateur et le musagète de la philosophie[3], » en même temps,  il soutient que « la vie doit être comme la compagne inséparable de la volonté[4]. » Aussi vouloir-vivre, c’est aussi être sûr de vivre, et tant que la volonté de vivre nous anime, nous n’avons pas à nous inquiéter pour notre existence, même à l’heure de notre mort ? Et Schopenhauer pour montrer le lien de sa philosophie avec la tradition hindouiste souligne : « La plus sage des mythologies, celle des Hindous, a su rendre cette vérité : Brama, le moins noble et le moins haut de la Trimorti, représentant la génération, la naissance, et Vichnou la conservation, c’est au dieu qui symbolise la destruction, la mort, à Schiwa, qu’elle a donné, avec le collier de têtes de mort comme attribut, le Lingan, symbole de la génération. Ici la génération apparaît comme le complément de la mort ; ce qui doit nous faire entendre que ces deux termes sont par essence corrélatif[5]. » Ainsi nous pouvons conclure que pour Schopenhauer, tout comme chez Nietzsche, la naissance et la mort sont deux accidents, qui au même titre, appartiennent à la vie ; elles se font équilibre ; elles sont mutuellement la condition l’une de l’autre.

Nietzsche, en héritant de cette culture de vie de l’hindouisme-schopenhauérien, va la porter à son accomplissement. Il va accroître la part de liberté dans le monde, par un travail presque surhumain de renonciation et d’arrachement. Les valeurs qu’il va détruire sont les valeurs qui dispensent de vivre. Les seules qu’il rétablit sont celles de la passion, de l’acte et de la souffrance dans leur violence et leur complexité. La liberté elle-même, dans cette transmutation n’est qu’un pont et un passage, une discipline éducatrice plus dure que l’obéissance. N’écrit-il pas, que « Ce qu’il y a de grand dans l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but : ce que l’on peut aimer en l’homme, c’est qu’il est un passage et une chute[6]. »

CONCLUSION : QUELLE ACTUALITE POUR NOUS AUJOURD’HUI?

Nous sommes d’avis avec André Bernard pour dire que l’homme africain contemporain peut se laisser interpellé par cette vision nietzschéenne. En effet, à propos de cet humanisme athée, Bernard pense qu’il peut aider l’Africain, « à rejeter un certain fatalisme religieux et à forger par lui-même son bonheur et son destin grâce aux ressources de la science et de la technique[7]. » Nietzsche peut être utile aussi à l’Africain selon notre auteur, pour purifier « la nature de l’idée de Dieu qui est au centre de cette foi. N’est-ce pas pour une large part un Dieu-super-magique, un Dieu-guérisseur, un Dieu-consolateur, ou comme on aime à le dire aujourd’hui un Dieu bouche-trou, que l’on cherche et que l’on vénère? Et la situation de détresse qui marque des populations sous-développées ne favorise-t-elle pas la ferveur de cette forme de croyance qui trouve son expression marginale mais significative dans le pullulement des sectes[8]? »

Pour prolonger cette réflexion, nous pensons que Nietzsche ne reproche rien au christianisme que son manque de sévérité, l’abondance de ses solutions et de ses remèdes de la vie. Dans ce début du XXIè siècle, où l’Africain est sans cesse humilié par la France et l’ONU, par leur mépris et leur manque de considération de nos dirigeants, il a besoin d’une foi plus héroïque, qui n’ait pas besoin de prendre appui sur des espoirs imaginaires, et qui trouve en lui-même des raisons suffisantes de vivre dans un débat que la mort est seule à conclure. Pour que l’homme africain retrouve une adaptation exacte aux phénomènes, pour qu’il reste de plain-pied avec le destin le plus aventureux et le plus terrible, pour qu’il traite d’égal à égal avec la catastrophe, il faut qu’il vive avec le désir de la vie, non avec le désir de la mort.

 

 

 

 

 


[1] Friedrich NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, 10/18, Brussière 1985, traduction Marthe Robert, pp. 127-128.

[2] Thierry MAULNIER, Nietzsche, Paris, Gallimard 1925, pp. 132-133.

[3] Arthur SCHOPENHAUER, Métaphysique de l’amour, métaphysique de la mort, Paris, Biblothèques 10/18, 1964, traduit par Marianna SIMON, p. 91.

[4] ID, Le vouloir-vivre, l’art et la sagesse, textes choisis par André DEZ, Paris, PUF, 1956, p. 160

[5] Ibid., pp. 160-161.

[6] Friedrich NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra, Ibid., p. 14.

[7] André BERNARD, L’homme chez Nietzsche et Teilhard de Chardin. Une interpellation pour l’intellectuel africain ? Kinshasa, St Paul Afrique 1983, p. 57.

[8] Ibid., p. 58.

Nietzsche aux cultures de mort des sociétés de son temps quelle actualité?

février 1, 2006

nietsche aux cultures de mort dans les societes de son temps : quelle actualité pour nous aujourd’hui?

Révérend Père Patrice-Jean AKE, Professeur Permanent, Faculté de Philosophie UCAO-UUA

Le problème central que pose l’énigmatique pensée nietzschéenne concerne une notion obscure, polysémique et peut-être contestable, celle de la culture. Pourtant c’est à ce concept que se ramènent et l’unité et les contradictions du penser de Nietzsche. Si les difficultés du concept tiennent soit, à l’anisomorphisme interliguistique (Kultur est traduit par culture ou civilisation), soit à la différence et au chevauchement des champs linguistiques(Zivilisation désigne les acquis matériels d’une civilisation, alors que Kultur se réfère aux données idéologiques d’une culture déterminée), parler de cultures de mort, c’est postuler, comme le fait Eric Blondel, en la culture, l’existence d’un pseudo-concept, « renvoyant seulement à la perception illusoire que l’homme, être nature prendrait de l’écart qui en lui et autour de lui, sépare la nature d’elle-même[1]. »

Ainsi, la culture, en tant que moyen de conformer la nature à des normes, pourrait se révéler une illusion. Elle se conjuguerait avec la mort comme son autre, tandis que pour notre commentateur, « le discours de Nietzsche serait Verführer zum Leben, à la vie, en tant qu’elle est fondée à ne pas laisser son fondement : celle qui se donne en se couchant. Et le texte de Nietzsche est justement le premier, dans l’ordre philosophique, à témoigner, par son travail, du mouvement de cette vie. Or, où se donne-t-elle, sinon dans la culture[2]? » C’est pour le savoir que Nietzsche interroge la culture de mort de son temps qui est la culture du platonisme-christianisme et propose comme solution, la culture de vie de l’hindouisme-schopenhauérien. Car parler de cultures de vie ou de mort, c’est parler de la philosophie.

1.       NIETZSCHE A LA CULTURE DE MORT PLATONICO-CHRETIENNE

Pour nous permettre de bien entrer dans le débat, nous commencerons par la définition de la mort d’Urrutia qui la présente comme « un phénomène naturel qui marque simplement, (dans le monde animal ou végétal), le rythme de la vie, l’ordre dans la reproduction de l’espèce. Cependant, il en va autrement pour l’homme, qui considère la mort comme quelque chose qui le concerne spécifiquement[3].» Ainsi la mort est un phénomène purement humain. Et c’est la mort qu’il faut consulter si l’on veut interroger la vie, au point d’arriver à considérer que, dans notre univers, seul un événement compte : notre mort. Ne faudrait-il pas en ce moment de notre propos, définir cet autre de la mort qu’est la vie ?

Nous n’aborderons pas ici le point de vue de la biologie, mais nous cantonnerons aux pulsions de vie. Vue sous cet angle, Assoun pense que « la référence freudienne à la notion de vie semble paradoxalement et significativement dissuader d’en faire un principe à part susceptible d’être défini et de fonder quelque explication propre[4]. » Les raisons qu’il donne sont les suivantes : premièrement il n’est pas question de vie en soi, mais de pulsions d’un certain genre dont la vie est en quelque sorte la référence et l’objet ; deuxièmement ces pulsions vitales ne sont guère caractérisables que négativement, par leur fonction eu égard à la classe opposée de pulsions dites pulsions de mort ; troisièmement, ces pulsions dites de vie semblent pouvoir être avantageusement désignées par le terme Eros, les pulsions sexuelles faisant plus qu’illustrer la pulsion de vie, mais les caractérisant plus efficacement. Pour notre auteur, c’est Freud qui a le plus retrouver à sa manière la vie promulguée au seuil de la biologie moderne comme un ensemble des fonctions résistant à la mort[5]. Et il ajoute que ce n’est pas un hasard si le grand psychanalyste a soin de relever qu’en contraste avec la théorie schopenhauérienne qui fait de la mort le but même de la vie, il a pour sa part professée une dualité équilibrée des pulsions de vie et de mort[6]. Ce Schopenhauer est celui qui va être l’annonciateur dans son choix de la vie au détriment des cultures de mort. Mais avant d’arriver à la solution de Nietzsche, voyons ce qu’il entend par vie.

Selon Edelmann, « pour Nietzsche, la vie ne présente rien d’inouï, rien d’exceptionnel, rien de miraculeux, et elle aurait fort bien pu ne jamais ne jamais arriver. Elle est, tout simplement, un cas particulier, une organisation spéciale, un centre de souveraineté spécifique où les formes s’agencent de manière originale[7]. »  Plus loin il ajoute : « La vie n’est rien d’autre, en définitive, qu’une des formes de croissance de la puissance parmi toutes les formes que le chaos invente[8]. » Lorsqu’il pense le rapport de la vie et de la force, notre auteur affirme que : « La vie (chez Nietzsche) ne bénéficie donc pas d’une force qui lui soit propre ; l’élan vitale, la force vitale, toute explication qui tendrait à lui reconnaître une énergie sui generis est non seulement erronée mais encore métaphysique. Car cela reviendrait à détacher la vie du cosmos, à lui reconnaître une valeur unique, sans précédent, à partir de quoi le chaos pourrait être jugé[9]. » Pour notre auteur, « Si nous disons que les circonstances sont le hasard agissant sur une formation spéciales de forces, nous ne sommes plus très éloignés de Nietzsche[10]. » Chez Nietzsche, « la vie ne doit donc pas être divinisée, elle ne mérite pas qu’on lui rende grâces, qu’on l’encense, qu’on la considère comme un miracle[11]. » Ces précisions ne nous empêchent de reconnaître que l’amour de Nietzsche pour la vie en tant que telle, le distingue radicalement de tous ceux qui se posent en adversaires de la vie et la jugent avec pessimisme.

Nietzsche, aux dires de Lou Andréas-Salomé, « est l’apologiste-né de la vie ; sa philosophie eo ipso célèbre son apothéose, car la vie ne saurait se désavouer elle-même[12]. » Pourtant, dans la réalité, nous assistons presque toujours au phénomène contraire. Nietzsche affirme dans Crépuscule des Idoles : « De tous temps, les plus grands Sages ont porté le même jugement sur la vie : elle n’a aucune valeur…Partout et toujours, ce qu’ils en disent a le même accent, un accent de doute, de mélancolie, de lassitude de vivre, de résistance à la vie[13]. » Lou Salomé pense qu’au cours de sa période intellectualiste, Nietzsche estimait que cet affaiblissement de la volonté de vivre découlait, chez le penseur, « de l’affinement et de la sublimation de son tempérament animal, mais qu’il était en même temps, dans une certaine mesure, un signe de noblesse qui le distinguait de la plèbe et lui donnait sur elle les prérogatives d’un chef[14], » ajoute-t-elle. Elle poursuit son argumentation en parlant du temps présent, où les conceptions de Nietzsche « ont à tel point évolué qu’il ne met plus l’accent sur la spiritualisation, mais sur la déperdition d’énergie vitale qui en résulte[15]. » Pour elle, les hommes exclusivement spirituels lui apparaissent « dès lors, comme des malades et des êtres anémiés, comme les types décadents[16]. »

Parmi les personnages qui ont le plus développé et entretenu cette culture de mort platonico-chrétienne, il y a Socrate. Avec lui, s’achève la grande santé des Grecs et commence cette autre chose qui sera reprise par le christianisme : la haine de la vie. Socrate, en effet, aux dires d’Edelmann, « ne veut que la clarté, la connaissance claire des hommes puisqu’elle amène à la vertu ; ainsi, pour lui, connaissance et moralité coïncident et on se trouve face à une éthique purement humaine fondée sur un savoir[17]. » Socrate va alors corrompre la vie instinctive des Grecs primitifs en la soumettant au rationalisme. Il devient alors le prototype de tous les penseurs qui veulent se rendre maîtres de la vie à l’aide de la pensée. Ce philosophe a compris, avant tous les autres, poursuit Edelmann, « que la vieille Athènes était sur le point de périr ; qu’elle était assaillie de toutes parts par les instincts déchaînés, qu’on était à deux doigts de sombrer dans la démesure, et que le monstrum in animo était tout proche[18]. » Le choix pour lui était simple : ou bien devenir un animal féroce, ou bien se changer en dompteur sévère et sans joie. Socrate a choisi d’être dompteur en se domptant d’abord lui-même, afin de trouver la force pour dompter les autres. Avec lui, affirme notre commentateur, « commence le long crépuscule d’Apollon et de Dionysos : la vie devient un problème, l’homme devient un problème, la morale devient un problème[19]. »

Plus encore avec Socrate, c’est la dialectique contre la vie. L’ennemi majeur de la dialectique, c’est l’animalité de l’homme. Elle voudrait ramener à la lumière, pour mieux les détruire, les sens, les instincts ; Pour Edelmann, la dialectique voudrait, « par la force de l’intelligence, l’interrogation inlassable, la logique implacable, qu’ils s’avouent pour ce qu’ils sont : les signes de l’inhumain, de la bête[20]. » Ainsi, pour notre auteur, « la dialectique est mortifère, dans la mesure même où elle transforme le corps en cadavre, où elle le rend exsangue[21]. » Socrate le dialecticien a, ainsi contribué à faire méprisé l’existence et à affaiblir les instincts de conservation vitale ; il prouve, par ce biais que la vie ne vaut rien et il dénonce simplement la contradiction dans laquelle il est tombé et qui est le symptôme d’un état pathologique. Sa dialectique nous informe que l’être chez qui prédomine l’intellect s’est détourné de la source vitale qui alimente son intelligence ; c’est un être usé, épuisé et tardif, une incarnation d’une culture en déclin ; il ne possède plus la force victorieuse qui guérit les blessures et transforme les événements, qui triomphe des maux et des lacunes de la vie, et l’amène, de ce fait, à un plus haut degré d’évaluation. Tout ceci amène au diagnostique précis de Lou Salomé qui affirme : « Les premiers symptômes de la décadence et du déclin de la vie remontent à l’origine de toute civilisation, au moment où l’homme sauvage, le fauve humain, a senti pour la première fois sa liberté, jusque-là illimitée, brisée et refrénée par les contraintes sociales[22]. » Le seul remède contre cette corruption serait de se plonger délibérément au sein de la vie, afin de puiser une grande santé, dans son abondance chaotique de forces et de contradictions[23].

Ce qui est dit de Socrate, vaut parfaitement pour le christianisme, et Georges Goedert n’a pas tort d’affirmer que: « La pratique des vertus chrétiennes aurait par conséquent pour but de faire triompher le néant sur les forces affirmatives de la vie[24]. » Car, notre auteur pense que : « Selon Nietzsche, le chrétien est un être qui souffre de mille manières. Il souffre d’abord de ses faiblesses, et cette souffrance entraîne en principe deux conséquences. D’un côté il ressent tout ce qui appartient à la vie, tout l’ici-bas comme mauvais[25]. » C’est contre cette mort que va lutter Nietzsche toute sa vie durant. Il va proposer à la place sa philosophie de la vie.


[1] Eric BLONDEL, Nietzsche le corps et la culture, Paris, P.U.F., 1986, pp. 66-67.

[2] Ibid., pp. 120-121.

[3] A. URRUTIA, « la mort » in Encyclopédie philosophique Universelle, Les Notions philosophiques, dictionnaire, 2, Paris, P.U.F., 1990, p. 1689.

[4] P.L. ASSOUN, « pulsions de vie » in Encyclopédie philosophique, Les Notions philosophiques, dictionnaire, 2, Paris, P.U.F., 1990, p. 2733.

[5] Ibid., p. 2733.

[6] Ibid., p. 2733.

[7] Bernard EDELMANN, Nietzsche un continent perdu, Paris, PUF 2000, p. 43.

[8] Ibid., p. 43.

[9] Ibid., p. 44.

[10] Ibid., p. 44.

[11] Ibid., p. 44.

[12] Lou ANDREAS-SALOME, Friedrich Nietzsche à travers ses œuvres, Paris, Grasset et Fasquelle 1992, p. 139.

[13] Friedrich NIETZSCHE, Crépuscule des idoles ou comment philosopher à coups de marteau, (Paris, Gallimard, 1974), p. 23.

[14] Lou ANDREAS-SALOME, Ibid., p. 139.

[15] Ibid., p. 139.

[16] Ibid., pp. 139-140.

[17] Bernard EDELMANN, Ibid., pp. 150-151.

[18] Ibid., p. 151.

[19] Ibid., p. 151.

[20] Ibid., p. 155.

[21] Ibid., p. 155.

[22] Lou ANDREAS-SALOME, Ibid., p. 141

[23] Ibid., p. 143.

[24] Georges GOEDERT, Nietzsche critique des valeurs chrétiennes, souffrance et compassion, Paris, Beauchesne 1977, p. 213.

[25] Ibid., p. 235.