La philosophie chrétienne au XXè siècle 5

LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE AU XXE SIECLE (SUITE 4) 

Dans le cartésianisme, au contraire, le rationalisme est si ferme que la censure de la foi perd toute efficace : ce n’est pas une philosophie chrétienne[1]. Au XIXè siècle, le traditionalisme cherche dans le christianisme non pas une vérité, mais un principe d’organisation sociale[2]. En Allemagne, l’interprétation du christianisme par Hegel conduit logiquement à Feuerbach[3]. A l’époque contemporaine, M. Blondel a essayé de faire naître la philosophie du christianisme lui-même; sa doctrine a plus de parenté avec une apologétique qu’avec une philosophie[4]; d’ailleurs « le problème de l’action tel que l’a posé M. Blondel, n’a pas de rapport spécial au christianisme[5]. » Et il conclut : « Nous avons vu les essais, toujours vain, du christianisme pour fixer un de ces moments, pour s’en emparer; mais on ne peut pas plus parler d’une philosophie chrétienne que d’une mathématique ou d’une physique chrétiennes[6]. »

Pour Forest qui interprète les propos de Bréhier, il  pense que pour cet auteur, « la philosophie chrétienne est concevable, si elle peut se développer, mais seulement si elle existe, si l’histoire la manifeste. Rien n’empêche de concevoir en principe l’action du dogme chrétien; la question est de savoir si elle aboutit à la constitution d’une philosophie véritable[7]. »

Forest éclaircit plus loin son propos en déclarant : « (Pour Bréhier) en un premier sens, (la philosophie chrétienne) existe, mais elle n’a aucun espèce d’intérêt pour les philosophes, en un second sens, elle aurait de l’intérêt pour les philosophes si elle existait, mais elle n’existe pas[8]. » Et Bréhier par la bouche de Forest ajoute : « On ne peut nier un développement doctrinal du christianisme, mais il n’intéresse pas la philosophie. L’originalité du christianisme se montre dans l’étude du problème de la destinée de l’âme, mais c’est une question proprement religieuse, celle du salut. La philosophie a une tout autre signification, elle part d’une exigence propre, celle qu’exprime le rationalisme[9].» Et il conclut : « La philosophie a pour substance le rationalisme, c’est-à-dire la conscience claire et distincte de la raison qui est dans les choses et dans l’univers…La pensée chrétienne n’est pas conforme au rationalisme ainsi entendu. La raison est en quelque sorte traitée de mineure[10]. »

Blondel se défend contre les objections de M.E. Bréhier, d’avoir fait une œuvre apologétique; revendique pour elle le droit au titre de philosophie. « En 1896, dans une lettre publiée par les Annales de philosophie chrétienne (que j’aurais toujours préféré voir intitulées « Annales catholiques de philosophie », j’avais, avec une intrépidité juvénile, dont j’ai à m’excuser, soutenu qu’en la rigueur des termes « la philosophie chrétienne n’existe pas » – « Je reviens sur ce jugement trop sommaire[11]… »

Dans une lettre intitulée « la philosophie chrétienne existe-t-elle? », publiée en Appendice dans le Bulletin de la Société française de philosophie, Blondel nie que le problème puisse être légitimement posé sur le plan historique[12]. Il rappelle qu’il n’a jamais pris à son compte l’appellation de « philosophie chrétienne[13] ». Sa philosophie, « sans procéder d’une révélation, est seule en accord spontané et profond avec le christianisme[14] ». Car poser historiquement le problème, c’est compromettre à la fois philosophie et révélation : « Car, sous le couvert d’un rapprochement clandestin, cette hybridation dessert les intérêts essentiels de l’un et de l’autre conjoints. En effet, si, comme une entremetteuse (sic), l’histoire fournit laboratoire de la réflexion philosophique des données prises au christianisme, dans la promiscuité des faits (sic) ou des expériences privées, c’est en les dépouillant forcément de leur originalité surnaturelle[15]… » En quel sens, pourtant, l’« inviscération des faits chrétiens dans l’organisme philosophique est concevable[16]?

Dans le problème de la philosophie catholique, Blondel est à la recherche du point où se rencontrent le problème philosophique et le problème religieux (extraits et commentaires de la lettre de 1896 sur les exigences rationnelles). La méthode de la providence ou le problème de la philosophie catholique vu par un théologien philosophe. Etat actuel du problème de la philosophie catholique et conditions préalables d’une solution (favorise la substitution des termes ‘philosophie catholique’ à ‘philosophie chrétienne[17]’.

Le Prof. Etienne Gilson, a lui aussi promptement répondu à Emile Bréhier, et a engagé la discussion dans la Société française de philosophie le 21 Mars 1931. Il commença par poser le problème même de la philosophie chrétienne : « La notion même de philosophie chrétienne a-t-elle un sens ou bien correspond-elle à une réalité[18]? » Le résumé de sa réponse a été traduite cet ouvrage que nous exploitons depuis le début de ce cours. Voici en substance ce qu’il dit : « Il ne s’agit naturellement pas de savoir s’il y a eu des chrétiens philosophes, mais bien de savoir s’il peut y avoir des philosophes chrétiens[19]. » Alors pour lui, « l’existence et même la possibilité d’une philosophie chrétienne devient problématique[20]. »  D’après Gilson, la signification de la philosophie chrétienne se heurte d’abord à la critique des historiens, comme Scheler et Emile Bréhier, qui, sans discuter à priori la question de savoir s’il peut ou non y avoir une ‘philosophie chrétienne’, constatent comme un fait que, même au Moyen-âge, il n’y en a jamais eu. Pour ces historiens de la philosophie, les philosophes chrétiens ont construit des systèmes philosophiques avec « des lambeaux de doctrines plus ou moins gauchement cousus à une théologie[21] » Et ils ajoutent : « tantôt ils empruntent à Platon, tantôt à Aristote, à moins encore, chose pire, qu’ils ne tentent de les unir dans une impossible synthèse, et comme le disait déjà Jean de Salisbury au XIIè siècle, de réconcilier des morts qui n’ont cessé de se disputer tant qu’ils ont vécu[22]. »

Pour Gilson, « le fait que les historiens croient constater, les philosophes nous en apportent la raison. S’il n’y a jamais eu de philosophie chrétienne historiquement observable, c’est que la notion même en est contradictoire et impossible[23]. » Et il pense qu’au premier rang de ceux qui partagent cette opinion, il faut placer les rationalistes purs. C’est pourquoi il ajoute qu’« ainsi, il y a chez eux, entre la religion et la philosophie une différence d’essence, qui rend ultérieurement impossible toute collaboration quelconque entre elles.  Tous ne s’accordent pas sur l’essence de la religion, tant s’en faut, mais tous s’accordent pour affirmer qu’elle n’est pas de l’ordre de la raison et qu’à son tour la raison ne saurait relever de l’ordre de la religion. Or, l’ordre de la raison, c’est précisément celui de la philosophie[24]. » Notons encore à l’actif de notre auteur la remarque suivante : « Il y a donc une indépendance essentielle de la philosophie à l’égard de tout ce qui n’est pas elle et particulièrement à l’égard de cet irrationnel qu’est la Révélation.[25] » Le jugement de notre auteur est sans ambages : « L’expression de ‘philosophie chrétienne’, dont on use, n’est cependant en rien moins absurde et la seule chose à faire est donc de l’abandonner[26]. » Car, ajoute-t-il « Si une philosophie est vraie, ce  ne peut être qu’en tant que rationnelle; mais si elle mérite le titre de rationnelle, ce ne saurait être en tant que chrétienne. Il faut donc choisir[27]

Gilson constate avec regret qu’il s’est trouvé des philosophes néo-scolastiques pour affirmer comme une évidence indiscutable que la notion de philosophie chrétienne n’a pas de sens[28]. Gilson cite Sierp, par exemple qui affirme : « Au fond il n’y pas de philosophie chrétienne, mais seulement une philosophie vraie qui s’accorde pleinement avec la religion chrétienne, dont elle est parfaitement distincte[29]. » Gilson poursuit sa déduction argumentative : « Ou bien, l’on voudra se servir de la philosophie pour faciliter l’acceptation des dogmes religieux, et l’on confondra la philosophie avec l’apologétique; ou bien l’on subordonnera la valeur des conclusions obtenues par la raison à leur accord avec le dogme, et l’on tombera dans la théologie[30]. » ainsi chez lui, « tout se passe comme si nous tentions de définir en termes distincts une notion contradictoire : celle d’une philosophie, c’est-à-dire d’une discipline rationnelle, mais qui serait en même temps religieuse, c’est-à-dire dont l’essence ou l’exercice dépendrait des conditions non rationnelles[31]. » Que devrait alors être une philosophie chrétienne digne de ce nom? Ecoutons la définition de Gilson : « (Elle devrait être) d’abord et avant tout l’exaltation de la gloire et de la puissance de Dieu. Il est l’Etre et l’Efficace, en ce sens que tout ce qui est n’est que par lui et que tout ce qui se fait est fait par lui[32]. » Une telle définition a besoin d’un approfondissement de la notion.

Sur cette notion de philosophie chrétienne, voici une note intéressante que nous livre Gilson : « Rien ne sert d’objecter qu’une raison qui se met à la remorque d’une foi, s’aveugle volontairement et qu’il n’est que trop facile de se donner l’illusion de prouver ce que l’on croit. Si les démonstrations du croyant ne convainquent pas l’incrédule, il ne se croira pas autorisé à faire appel, pour convaincre son adversaire, à une foi que cet adversaire n’accepte pas. Tout ce que le croyant pourra faire, en ce qui le concerne, sera de chercher s’il n’aurait pas été victime d’une évidence illusoire et de se critiquer sévèrement. D’autre part en ce qui concerne son adversaire, il ne saurait se défendre de lui souhaiter la grâce de la foi, avec l’illumination qui en résulte pour l’intelligence. ce point ne saurait être honnêtement laissé dans l’ombre. Le problème de la philosophie chrétienne ne se limite pas à celui  de sa constitution, il embrasse celui de son intellection une fois qu’elle est constituée. Le paradoxe contemporain d’une philosophie chrétienne évidente pour ses défenseurs et de nulle valeur aux yeux de ses adversaires, n’implique pas nécessairement que ses défenseurs soient trompés par leur foi sur la valeur rationnelle de leurs conclusions, il peut s’expliquer par le fait que l’absence de foi chez ses adversaires leur rend opaques des vérités qui, autrement, leur deviendraient transparents. Ceci, bien entendu, n’autorise aucunement le philosophe chrétien à argumenter au nom de sa foi, mais l’invite à redoubler son effort rationnel jusqu’à ce que la lumière qui en résulte invite d’autres esprits à s’enquérir de sa source, pour y puiser à leur tour[33]. »

Elaborant la notion de philosophie chrétienne, Gilson écrit : « Une philosophie ouverte au surnaturel serait assurément une philosophie compatible avec le christianisme, ce ne serait pas nécessairement une philosophie chrétienne[34]. » Et il ajoute : « Pour qu’une philosophie mérite vraiment ce titre, il faut que le surnaturel descende, à titre d’élément constitutif, non dans sa texture, ce qui serait contradictoire, mais dans l’œuvre de sa constitution. J’appelle donc philosophie chrétienne toute philosophie qui, bien que distinguant formellement les deux ordres, considère la révélation chrétienne comme un auxiliaire indispensable de la raison.[35] » Ainsi donc, « le philosophe chrétien est un homme qui opère un choix parmi les problèmes philosophes[36]. »

Se prononçant sur la signification historique du thomisme, Gilson écrit : « La philosophie thomiste n’est pas moins chrétienne que la philosophie augustinienne. Mais ajouter que ‘dans l’homme de saint Thomas, il y a le philosophe en plus, il n’y a pas le chrétien en moins’[37], c’est avoir l’air de dire que chez les augustiniens, il y a le philosophe en moins, ce qui n’est pas vrai. Ce qui, c’est que c’est avec St Thomas que la philosophie chrétienne prend pleine conscience de ses droits en tant que philosophie, d’où il ne résulte pas que la philosophie ne soit pas déjà à l’œuvre, quoique à l’état moins distinct chez St Augustin et ses disciples. En outre, Gilson parle dans ce travail comme si l’originalité de St Thomas tenait à son effort pour ne pas « céder systématiquement aux sollicitations


[1] Ibidem, p. 150-154

[2] Ibidem, p. 157

[3] Ibidem, p. 159

[4] Ibidem, p. 160

[5] Ibidem, p. 161

[6] Ibidem, p. 162

[7] FOREST(Aimé).- « Deux historiens de la philosophie » dans Collectif.- Rencontres 30 Etienne Gilson, philosophe de la chrétienneté (Paris, Cerf 1947), p. 47

[8] Bulletin de la société française de Philosophie, Mars 1931, p. 49, FOREST.- O.c., p. 47

[9] Ibidem, p. 47

[10] Ibidem, p. 48

[11] BLONDEL.- « Y a-t-il une philosophie chrétienne ? » dans Revue de métaphysique et de morale, octobre-décembre 1931 (38è année, n°4), p. 605

[12] ID.- « La philosophie chrétienne existe-t-elle comme philosophie? », Lettre publiée en Appendice dans Bulletin de la Société française de philosophie, mars-juin 1931, p. 87

[13] Ibidem, p. 87, note.

[14] Ibidem, p. 88

[15] Ibidem, p. 89

[16] Ibidem, p. 91-92

[17] ID.- Le problème de la philosophie catholique (Paris, Bloud et Gay, 1932), 177p

[18] GILSON(Etienne).- L’Esprit de la philosophie médiévale (Paris, Vrin 1948), p. 2

[19] Ibidem, p. 2

[20] Ibidem, p. 2

[21] Ibidem, p. 2

[22] Ibidem, p. 2

[23] Ibidem, p. 2

[24] Ibidem, p. 3

[25] Ibidem, p. 3

[26] Ibidem, p. 3

[27] Ibidem, p. 7

[28] Comme l’affirme C. Sierp dans KLEUTGEN.- La philosophie scolastique, t. I, p. VII

[29] Ibidem, note 2,  cité dans GILSON.- O.c., p. 8

[30] Ibidem, p. 8

[31] Ibidem, p. 8

[32] Ibidem, p. 13

[33] Ibidem, p. 32, note 1

[34] Ibidem, p. 32

[35] Ibidem, p. 32-33

[36] Ibidem, p. 33

[37] GILSON(Etienne).- « La signification historique du thomisme » dans Etudes de philosophie médiévale (Strasbourg 1921), p. 123-124

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