La philosophie chrétienne au XXè siècle 4

LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE AU XXè SIECLE (suite 3)

C’est Joachim Ventura de Raulica qui nous a donné une méthode de la philosophie chrétienne, dans la IIIè section, du tome 2 de son ouvrage sur la question[1]. La philosophie chrétienne, c’est la philosophie qui, sachant que toute la vérité a été primitivement révélée par Dieu aux hommes, se considère comme la science du sens commun. Sa méthode « ne consiste qu’à prendre les vérités traditionnelles, les croyances universelles pour point de départ de la science, ou qu’à commencer par croire afin d’arriver à comprendre, et qu’à faire de la foi la base du savoir[2]. » Il ne s’agit là, bien entendu que de la foi humaine aux vérités naturelles, mais elle se subordonne à la foi aux vérités surnaturelles : « Le Seigneur étant le seul Dieu des sciences, toute science qui ne sert pas à l’explication, à la confirmation, à la défense du dogme chrétien n’a pas de raison d’être, est vaine, frivole, lorsqu’elle n’est pas funeste, et la pensée de l’homme doit servir de piédestal à la pensée de Dieu[3]. »

La philosophie chrétienne, ou divine, s’oppose à la philosophie païenne, soit ancienne, soit moderne, qui est diabolique[4]; elle se relie à la science qu’Adam tenait de Dieu[5]. Pour la conserver, en dépit des turpitudes de l’homme, Dieu a providentiellement suscité « une espèce de Trinité humaine qui surpasse en grandeur, en sublimité, en gloire, tout ce qui n’’st pas la Trinité divine. Ces trois hommes sont St Paul, St Augustin et St Thomas[6]. » Tout le livre est consacré à réfuter le « semi-rationalisme », qui croit que la raison peut inventer quelque chose; la grandeur d’Augustin est de s’être opposé à Platon au monde de la foi, comme celle de St Thomas est de s’être opposé à Aristote. « St Augustin n’inventa aucune vérité (car la vérité se reçoit et ne s’invente pas); il reçut toute la vérité par la foi[7]. » De même, chez St Thomas, « il faut ne pas distinguer le théologien du philosophe[8]. »

Retenons aussi cette pensée d’Ernest Havet, pour qui, « …Il n’y a pas de philosophie chrétienne, et le christianisme n’a fait qu’hériter la philosophie de l’Antiquité[9]. »

Le Pape Léon XIII, dans son encyclique sur la philosophie chrétienne, nous rappelle que l’Eglise a charge d’enseigner[10]. La philosophie l’intéresse particulièrement parce que la juste interprétation des autres sciences en dépend. Sans doute la religion chrétienne est fondée sur la foi[11], mais elle ne méprise pas les adjumenta humains, dont la philosophie. La philosophie est une préparation à la foi, prouve certaines de ses vérités et aide à l’interprétation des autres. Elle est en outre une défense de la foi contre les fausses philosophies. En ce qui concerne les mystères, la philosophie doit se subordonner à la théologie dans son objet et ses méthodes; pour ce qui est des vérités de l’ordre naturel, la philosophie suit sa propre méthode, sans toutefois se soustraire à l’autorité divine[12].

La reconnaissance de l’autorité ne déroge pas à la dignité de la raison, même dans l’ordre proprement philosophique. L’histoire met en évidence la collaboration de la philosophie à l’œuvre de la théologie chez les Pères et les Scolastiques, notamment chez St Thomas et St Bonaventure. Elle montre aussi de quel service la foi peut être pour la raison.

D’où la nécessité de restaurer l’enseignement de la philosophie scolastique, en suivant surtout le plus grand maître de l’Ecole : St Thomas d’Aquin.

Gonzalez dans son histoire de la philosophie, admet « un mouvement philosophico-chrétien », mouvement d’harmonie et d’alliance entre la philosophie et le christianisme[13]. « On doit distinguer la philosophie essentiellement chrétienne et la philosophie accidentellement chrétienne[14]. » La philosophie accidentellement chrétienne est celle qui a subi, à un degré quelconque l’influence du christianisme; il n’y a guère de philosophie postérieure au christianisme qui ait échappé à son influence : « En ce sens, et seulement en ce sens, on peut ramener à la philosophie chrétienne certains systèmes incompatibles avec les vérités fondamentales de la religion de Jésus-Christ[15]. » En face de cette philosophie chrétienne par accident, « se dresse la philosophie essentiellement chrétienne, la philosophie qui connaît et qui professe » l’existence d’un Dieu personnel, infini, transcendant, providence, rémunérateur, créateur. « Tout système qui rejette toutes ces thèses, où seulement, quelqu’une d’entre elles…pourra être appelée chrétienne, dans un sens secondaire, selon le plus ou moins d’idées chrétiennes qu’elle contiendra, mais on ne peut l’appeler philosophie chrétienne dans un sens absolu. »

Pour Stöckl, la philosophie ne dépend que de la raison. C’est là son caractère essentiel et la révélation chrétienne ne pouvait rien y changer, puisque la philosophie aurait cessé par là même d’être philosophie[16]. Mais la révélation a joué le rôle d’un principe directeur de la recherche philosophique. Elle allègue les difficultés énormes de la spéculation rationnelle en la mettant en garde contre l’erreur, puisque toute contradiction entre raison et révélation est le signe d’une erreur. Du fait qu’elle n’avait plus à craindre l’erreur, la philosophie pouvait se consacrer entièrement à la seule exploration du vrai. La philosophie des Pères fonde la philosophie chrétienne; celle-ci n’est pas sans rapports avec la philosophie grecque, ni même avec les philosophies païennes contemporaines. C’est pourquoi les relations sont maintenues. Ce que la pensée grecque contenait de vérités a été recueilli et intégré au corps de la philosophie chrétienne; le reste a été éliminé et combattu, ce qui n’a pas peu contribué à fortifier sa position est que ses fondateurs furent des saints[17].

Avec Maurice Blondel, nous avons une contribution appréciable au débat sur la philosophie chrétienne. Tenez cette affirmation : « Il en résulte encore que même au sein d’une société chrétienne, et même alors qu’on a sous les yeux l’organisme complet des dogmes et des préceptes, l’on doit continuer à respecter scrupuleusement les limites où s’arrête la portée de la philosophie. Sans doute, pour déterminer précisément les insuffisances de notre nature, et pour aller jusqu’au bout des requêtes de la raison ou des prières de la vie, ce spectacle est infiniment instructif; mais il faut d’autant plus se défier de la tentation de confondre domaines et compétences, et de retrouver plus qu’on ne saurait trouver. Car, au sens où l’on entend ordinairement ce mot, « la philosophie chrétienne » n’existe pas plus que la physique chrétienne : c’est-à-dire que la philosophie s’applique au christianisme selon la mesure même où le christianisme a, dans le fond des choses, empire ou judicature sur les hommes mêmes qui l’ignorent ou l’excluent[18] »

Il ajoute en un autre passage que « d’une part, la philosophie n’a pas été, jusqu’ici, exactement délimitée ni, par suite, scientifiquement constituée…D’autre part et à plus forte raison, il n’y a point eu encore, à la rigueur des termes, de philosophie chrétienne : à celle qui porte ce nom, il ne convient tout à fait, ni philosophiquement, ni chrétiennement; s’il peut y en avoir une qui le mérite pleinement, elle est à constituer. Et les deux problèmes, sont solidaires ou même n’en font qu’un[19]. »

Dans une autre revue, Blondel affirme ceci : « En ce sens, Augustin (quelqu’en soit l’apport de ses devanciers) demeure l’initiateur et l’animateur de ‘la pensée catholique’ et de la ‘philosophie chrétienne’[20] »

Les auteurs suivants que nous abordons sont contemporains mais n’ont pas pris part au débat de 1931. Voilà pourquoi nous les citons à cet endroit, étant donné leur prise de position sur la question de la « philosophie chrétienne ». Il s’agit de De Wulf, de Del Prado, de Matthews.

Pour De Wulf, « il n’y a pas de philosophie catholique, pas plus qu’il n’y a de science catholique. Mais il y a des philosophes croyants, en matière religieuse, à telle dogmatique, tout comme il y a des chimistes ou des médecins qui sont en même temps des catholiques, des protestants, des Juifs. La néo-scolastique se constitue en dehors de toute préoccupation confessionnelle et c’est tout confondre que de lui assigner un but apologétique[21]. »

Quant à Del Prado, il pense que la philosophie de St Thomas mérite le titre de philosophie chrétienne[22]. Elle est aristotélicienne quant à la méthode, éclectique quant au contenu[23]. Elle est suspendu tout entière à l’idée de Dieu conçu comme première cause[24].

Enfin Matthews répond par l’affirmative à la question : y a-t-il une philosophie chrétienne? Et il ajoute qu’il existe une religion chrétienne et il n’y a pas de différence essentielle entre religion et philosophie[25]; elles sont, en un certain sens identique « puisque nous ne pouvons établir une distinction radicale entre religion et philosophie, nous sommes obligés d’admettre que l’une et l’autre sont indissolublement unies[26]. » Telle est la réponse à la question posée[27].

Un autre auteur a avoir écrit peu avant 1931, sur Thomas d’Aquin est De Bruyne. Voici ce qu’il a dit : « S’il y a au Moyen-âge une conception chrétienne de l’univers, commune à tous les croyants, s’il y a une théologie catholique, il n’y a pas de philosophie chrétienne[28]. »

Quant à Monnot, il pense qu’« on peut définir la ‘philosophie chrétienne’ selon deux conceptions différentes, quoique toutes deux essentiellement philosophiques et chrétiennes » Il donne un tableau comparatif de deux systèmes, augustinien et thomiste, touchant les relations de la foi et de la raison[29]. Et il ajoute : « Ce tableau nous semble mettre sous les yeux avec netteté les conceptions qu’on peut opposer l’une à l’autre en philosophie scolastique sous le nom de thomisme… et d’augustinisme…, il s’efforce de manifester, en même temps que leurs indéniables différences, leur convenance sous un genre commun : exercice de la raison qui travaille à l’organisation du donné en système intelligible soumis aux données de la révélation. Et c’est ce genre commun qui fait bien de chaque côté, malgré les différences du présupposé (abstraction ou son refus) et du but (savoir ou sagesse), une philosophie et une philosophie chrétienne. Mais leurs oppositions respectives en font bien aussi sous ce genre commun des contraires[30]. »(ou ne revaudrait-il pas mieux dire – des espèces? »

B. LES INTELLECTUELS DIVISES AUTOUR DE LA QUESTION DE LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE

En 1928, le Prof. Emile Bréhier donna trois conférences à Bruxelles sur le thème : « Existe-t-il une philosophie chrétienne? » Nous en avons un compte-rendu dans Revue de métaphysique et de morale. Cet auteur se pose une série de questions : Quelle est la vocation intellectuelle de christianisme, quelle est sa part positive dans le développement de la pensée philosophie? Il répond en disant que le christianisme n’a pas été l’initiateur d’un mouvement philosophique nouveau[31]. Pas même avec Saint Augustin; « Il n’y a pas du tout chez Augustin une philosophie chrétienne, c’est-à-dire une conception de l’univers entée sur le dogme. La seule philosophie qu’il connaisse, la seule que nous trouvions chez lui, c’est la philosophie de Platon et de Plotin[32]. »

Quant au thomisme, malgré son esprit positif et réaliste, il aboutit à l’aveu d’une complète insécurité en ce qui concerne les résultats de la recherche philosophique et de « l’impossibilité quasi absolue de fonder une philosophie systématique et cohérente[33] »

[1] VENTURA DE RAULICA(Joachim).- La philosophie chrétienne (Paris, Gaume, 1861), 3 vol. in 8°, CXV, 477, 623, 208p.

[2] Ibidem, t. II, p. 596-597, cité par GILSON.- O.c., p. 413ss

[3] Ibidem, t. II, p. 623, cité par GILSON.- O.c., p. 413ss

[4] Ibidem, t. I, p. LXI, XI, cité par GILSON.- O.c., p. 413ss

[5] Ibidem, t. I, p. CXV, cité par GILSON.- O.c., p. 413ss

[6] Ibidem, t. I, p. 2, cité par GILSON.- O.c., p. 413ss

[7] Ibidem, t. I, p. 16-17, cité par GILSON.- O.c., p. 413ss

[8] Ibidem, t. I, p. 114, cité par GILSON.- O.c., p. 413ss

[9] HAVET(Ernest).- Le christianisme et ses origines (Paris², A. Levy, 1873), t. II, p. 291 cité dans GILSON.- O.c., p. 4313ss

[10] Mt XXVIII,19

[11] I Cor. II, 4

[12] LEON XIII.- Encyclique Aeterni Patris (4 Août 1879) : De philosophia Angelici in scholis catholicis instauranda, reproduit dans S. Thomae Aquinatis Summa theologica, (Romae, Forzani, 1894, t. VI, p. 429, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[13] GONZALEZ(Z.).- Histoire de la philosophie (trad. G. De Pascal ; t. II : philosophie chrétienne) (Paris, Lethielleux, 1890-1891), p. 3 cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[14] Ibidem, t. II, p. 4  cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[15] Ibidem, p. 5, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[16] STÖCKL(Albert).- Geschichte der christlichen Philosophie zur Zeit der Kirchenväter (Mainz, 1891), introduction, 5, p. 2 cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[17] Ibidem 6, p. 433 cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[18] BLONDEL(Maurice).- « Les exigences rationnelles de la pensée contemporaine en matière d’apologétique et la méthode de la philosophie dans l’étude du problème religieux » dans Annales de philosophie chrétienne III, mars 1896, p. 613 cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[19] ID.- IV, mai 1896, p. 134, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[20] ID.- « Pour le quinzième centenaire de la mort de Saint Augustin : l’unité originale de sa doctrine philosophique » dans Revue de métaphysique et de morale, octobre-décembre 1930 (37è année, n°4), p. 423-469

[21] DE WULF(M.).- Introduction à la philosophie néo-scolastique (Paris, F. Alcan 1904), in 8°, p. 254

[22] DEL PRADO(Fr. N.).- De veritate fundamentali philosophiae christianae (Fribourg ‘Suisse’, Société Saint Paul, 1911), 1 vol. in 8°, p. XVI-XIX cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[23] Ibidem, p. XX

[24] Ibidem, p. XXII.

[25] MATTHEWS(W.R.).- Studies in Christian Philosophy (London Macmillan and Co 1921), in 8°, p. 30

[26] Ibidem, p. 33

[27] Ibidem, p. 35

[28] DE BRUYNE(E.).- St Thomas d’Aquin, (Paris, G. Beauchesne, 1928), in 8°, p. 12

[29] MONNOT(P.)S.J..- « Essai de synthèse philosophique d’après le Xiè livre de la Cité de Dieu » dans Etudes sur saint Augustin. Archives de Philosophie (Paris, Beauchesne, 1930), p. 181

[30] Ibidem, p. 182

[31] BREHIER(E.).- « Y a-t-il une philosophie chrétienne ? » dans Revue de métaphysique et de morale, avril-juin 1931, p. 135

[32] Ibidem, p. 140

[33] Ibidem, p. 150

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